2008-04-21

"Prédation et prédateurs " de Michel VOLLE


extrait de son livre (page 182/183)sortie en janvier 2008 edition economica

Après la deuxième guerre mondiale s’est formée en France une constellation dont
les étoiles se nommaient Marxisme, Psychanalyse, Linguistique, Sociologie, Surréalisme : elle a balisé pendant un demi-siècle le champ du culturellement correct, conditionné la création littéraire et philosophique, imposé un sentier dont il était mal vu de s’écarter.

Puis la place prise par la télévision, le financement de celle-ci par la publicité, le pouvoir d’achat des adolescents, ont fait émerger d’autres repères. Le culturellement correct a migré vers une constellation moins intellectuelle qui s’appuie, à des fins commerciales, sur les ressorts de l’émotivité.

Ceux qui maîtrisent l’accès aux médias (directeurs de chaîne, journalistes) et sont en mesure de prélever un péage sur ce commerce constituent une nouvelle aristocratie.

Ainsi s’expliquent, entre autres phénomènes, l’achat de TF1 par Francis Bouygues, les succès politiques de Silvio Berlusconi (Musso [96]) et les tentatives de Jean-Marie Messier.

La pression médiatique fait disparaître le rapport avec la nature au bénéfice d’artefacts (jeux vidéo, dessin animé, effets spéciaux) dont l’esthétique imprègne un spectacle audiovisuel mécanique, rapide et le plus souvent violent.

L’autre est alors considéré avec indifférence sauf s’il s’agit d’une « star » dont on admire d’ailleurs non la personne, mais l’image. L’intellect, ayant pour seul aliment des artefacts à finalité commerciale, n’a plus que des repères artificiels ; l’action,
élaborée dans le monde imaginaire, provoque dans le monde réel des conséquences erratiques. Une forme moderne de barbarie se crée et l’on aurait tort de croire qu’elle ne recrute ses adeptes que parmi les plus pauvres.

Les relations publiques et la communication politique moderne, fondées sur l’image et l’émotion, ont été inventées dans les années 1920 par Edward Bernays [14]. Frank Luntz, spécialiste républicain des sondages, dira « la perception EST la réalité,
en fait elle est supérieure à la réalité » (Lemann [84]). Dans Le Littératron [44] Robert Escarpit a démonté la manipulation des esprits par les spin doctors mais c’était un roman : la réalité a rejoint la fiction.

La prédation utilise intelligemment les médias : d’après Stauber et Rampton [138] 40 % de ce qui est publié dans la presse aux États-Unis reproduit les communiqués des public relations, et le nombre des salariés des agences de relations publiques
(150 000) dépasse celui des journalistes (130 000).

En France deux industriels de l’armement (Dassault avec la Socpresse, Lagardère avec le groupe Lagardère Media) possèdent à eux seuls 70 % de la presse ; Bouygues, grande entreprise de bâtiment, contrôle TF1. Si ces entreprises s’intéressent tant à
la communication, ce n’est pas par souci culturel : les politiques sont sensibles à tout ce qui peut influencer leur image et c’est d’eux que dépendent les commandes publiques.

Les médias imposent leurs règles à l’homme politique au point de le transformer en marionnette impersonnelle : il doit se faire limer les canines, teindre ses cheveux, masquer sa calvitie, subir un lifting, maîtriser la position de ses mains, bien choisir la couleur de ses vêtements. L’apparence prime le fond ou du moins elle est jugée nécessaire pour « faire passer » le fond, s’il existe. L’information est répétitive, sécurisée et bornée par des frontières invisibles (Pilger [109]) : « être anxiogène est un risque antenne ».

« La “gestion de la perception” est en train d’écrire l’histoire en direct ; quand le chèque tombe dans la boîte aux lettres, ça apaise les problèmes moraux » (Moreira [95], p. 102 et 110) :
la liberté d’expression a donné naissance au trafic d’influence.

Michel VOLLE DURANT UNE CONFERENCE EN DECEMBRE 2007