Extrait :Michel Meyer
Principia Politica, pages135,136
Édition VRIN 2022
Il est souvent dangereux de vouloir surpasser ses chefs. L'incompétence est essentielle au bon fonctionnement des groupes sociaux, car c'est ce qui les perpétue sans générer d'envie et de luttes internes, surtout en démocratie, où le critère de décision centré sur la hiérarchie seule tend à diminuer.
Le problème est que l incompétence qui permet aux moins doués d'accéder aux hautes fonctions à la place des plus doués finit par bloquer ceux-ci. C'est une forme des rendements décroissants. C'est la principale cause de déclin des sociétés. Un supérieur prend un inférieur moins compétent qui ne le met pas en question, puisqu'inférieur, lequel, arrivé au pouvoir, fera de même, et ainsi de suite. Au total, le niveau baisse de plus en plus et partout, dans les entreprises, à l'école, dans les administrations, et dans la classe dirigeante de l'État.
Une mobilité sociale sans compétence finit toujours par bloquer l'ascenseur social, vu que les incompétents ne peuvent que décider de bloquer la circulation dont ils ont bénéficié parce qu'à terme, celle-ci les menace.
L'éviction des plus compétents et des meilleurs éléments n'est absorbable que s'il y a suffisamment de postes dans la société pour leur assurer malgré cela un destin social alternatif. (...)
L''incompétence précipite le cycle des blocages de la croissance, créant la frustration et le sentiment de révolte. La naissance, la couleur de peau, le genre, la nationalité, la religion, ont joué ce rôle de blocage, créant des critères de sélection a priori, des "conditions d'accès", qui sont autant de marqueurs de monopole et de rente. Celle-ci vise encore et toujours à bloquer les rendements décroissants, puisqu'on limite le gâteau à se partager.
Les conséquences globales de cette réalité sont désastreuses, car à force de promouvoir les plus incompétents et d'éliminer les autres, la médiocrité générale, sociale, ne peut qu'augmenter si tout le monde fait de même.
Pensons à ce qui se passe souvent à l'Université en Europe depuis quelques décennies. Le sucesseur, médiocre, d'un successeur antérieur, lui même peu compétent, rend le tout plus médiocre encore, jusqu'au moment où le système finit par ne plus bien fonctionner.
Certes, la médiocrité renforce la médiocrité, en la faisant payer à d'autres, en socialisant les pertes, et la noie dans l'insignifiance de décisions multiples où ses effets se diluent, mais à la fin, l'addition une fois faite, le résulta est catastrophique pour l'ensemble de la société qui l'a toléré, car le principe devient légitime et se généralise (la collégialité joue ce rôle de légitimation, la surabondance des diplômes également, mais que représentent-ils encore comme vrais savoirs au fil du temps?).
La collégialité, sous couvert de démocratie dans la décision, finit par légitimer les copinages et les nominations les moins justifiées, qui font l'objet d'échanges, ce qui confère, certes, une légitimité (démocratique en l'occurrence) à la décision, mais ne change en rien la médiocrité qu'elle sert à faire passer, et surtout à légitimer, puisqu'on peut soutenir que la décision a été prise << démocratiquement >>>, par des votes.
Michel Meyer
Principia Politica, pages135,136
Édition VRIN 2022
https://youtu.be/fhQNMb3nIvw?si=lGxGTQEpXW0za3zX
L'ouvrage Principia Politica : Histoire, économie et société de Michel Meyer, publié aux Éditions Vrin en janvier 2022, propose une réflexion approfondie sur l'articulation entre politique, économie et sciences humaines
Michel Meyer, philosophe et professeur émérite à l'Université libre de Bruxelles.Thématique : Une analyse unifiée des liens entre le capitalisme, les religions, les régimes politiques et les structures sociales dans la lignée des grands classiques de la sociologie et de l'économie.
Éditeur :
Librairie Philosophique J. Vrin, dans la collection « Moments Philosophiques » (476 pages). (https://www.vrin.fr/livre
