2026-10-06

une démocratie où les élites fuient leurs responsabilités

La Trahison des élites : Christopher Lasch et l'implosion de la démocratie

"Il fut un temps où la menace venait des masses. Aujourd'hui, elle vient des sommets." Dès l'ouverture de La Révolte des élites (1996), Christopher Lasch retourne comme un gant la thèse d'Ortega y Gasset. Ce livre-testament, écrit à l'agonie, dévoile une oligarchie en rupture avec le peuple – et avec la démocratie elle-même.

Le nouveau nomadisme des élites

Lasch diagnostique un déracinement volontaire des classes professionnelles-managériales :

"Le prix de l'ascension sociale est un mode de vie itinérant. [...] Ils associent le domicile fixe aux voisins inquisiteurs, aux conventions hypocrites."

Ces élites se regroupent sur les côtes, "tournant le dos au pays profond", cultivant un mépris pour l'Amérique moyenne – jugée "ringarde", "réactionnaire" et "sexuellement répressive". Leur allégeance ? Un marché mondialisé où l'argent, le luxe et la culture pop circulent sans frontières.

Multiculturalisme : l'exotisme sans engagement

Leur adhésion au multiculturalisme révèle une conscience de touriste :

"Un bazar universel où l'on jouit de cuisines exotiques, de musiques tribales... sans s'engager sérieusement."

Cette consommation superficielle de la diversité, note Lasch, corrode le patriotisme et l'attachement aux communautés locales. L'élite ne se pense plus comme citoyenne, mais comme cliente d'un monde global.

La grande polarisation : gated communities vs misère

Les villes deviennent des champs de bataille sociaux :

"Nos grandes villes se polarisent ; la riche bourgeoisie intellectuelle se barricade dans des beaux quartiers [...] contre la misère qui menace de les submerger."

Les élites privatisent sécurité, éducation et santé, abandonnant l'espace public. Leur promesse ? Une "promotion sélective des non-élites" dans leur caste – jamais l'égalité réelle.

L'agonie du débat public

Le mépris des élites pour le peuple devient prophétie autoréalisatrice :

"Les 'gens de bien' doutent que le citoyen ordinaire saisisse les problèmes complexes. [...] Le débat démocratique dégénère en foire d'empoigne."

Résultat ? Un paradoxe toxique :

  • Les Américains sont "inondés d'informations" mais "notoirement mal informés"
  • Exclus du débat, ils perdent tout intérêt pour la chose publique
  • "C'est le débat seul qui donne naissance au désir d'informations utilisables"

Universités : les savoirs en miettes

Lasch fustige la fragmentation des savoirs :

"Les minorités remplacent la culture commune par des black studies, feminist studies, gay studies... Une fois le savoir réduit à l'idéologie, il suffit de diaboliser l'adversaire."

Cette logique identitaire tue la confrontation intellectuelle. Pire : elle consacre le divorce entre théorie et pratique, entre "l'esprit et le corps".

Le testament d'un Cassandre

30 ans après sa mort, Lasch reste brûlant d'actualité :

  • Les Gilets jaunes et le Brexit ont incarné la fracture élites/peuple
  • Les campus sont des champs de bataille identitaires
  • L'espace public se réduit à des "foires d'empoigne" médiatiques

"Les choses tombent en morceaux ; le centre ne peut tenir", citait-il Yeats. Son livre n'est pas un manifeste, mais un avertissement : une démocratie où les élites fuient leurs responsabilités civiques est condamnée à l'implosion.

"L'espoir est dans les communautés qui résistent à la dissolution."
Christopher Lasch, La Révolte des élites

Publié le 30 juin 2025 • Blog Littéraire

Le GOLEM & l'IA

    Article inédit faisant suite à une communication au colloque MEOTIC, à l'Institut de la Communication et des Médias (Université Stendhal), les 7 et 8 mars 2007. Mis en ligne le 15 novembre 2007.

Michel Faucheux:

 Maître de conférences de littérature française  à l’INSA de Lyon. Directeur de l’équipe de recherche Stoica-Leps  de l’INSA de Lyon, il mène des recherches  sur l’interaction littérature/sciences de la communication et sur la valeur symbolique des techniques. Plus généralement, ses travaux visent à développer et  fonder épistémologiquement le champ spécifique des recherches  en sciences humaines et sociales dans les écoles d’ingénieurs.

Toute technique, engagée dans une culture, véhicule un imaginaire ; elle est traversée de récits qui  sont à l’œuvre à la fois dans le processus de conception et dans celui de son inscription sociale. Toute technique est engagée dans un processus de symbolisation.
Il y a là un vase champ de recherches que l’on peut nommer « les Technologiques » (Faucheux, 2005, p.61-70) par référence aux Mythologiques de Claude Lévi-Strauss et qui permettrait de mieux cerner le lien entre technique et imaginaire en articulant processus technique et récit symbolique. Autrement dit, il y a du langage dans l’artefact car la technique nécessite d'être racontée, parlée, mise en récit pour devenir objet de conception et parvenir mentalement socialement à exister. Il n'y a de technique qu’intériorisée par le récit qui, dans le même mouvement, autorise sa réalisation. Le récit est ce qui fait advenir la technique. C’est que le récit est universel, engageant le langage sous des formes elles-mêmes diversifiées, écrites, orales ou visuelles, traduisant par là une aptitude de l'être humain à raconter des histoires, des fictions qui simulent et modélisent à l'infini les possibilités d'une situation ou d'un objet (1) pour mieux leur donner sens et réalité. Comme l'écrit Gilbert Hottois, « l'inscription symbolique de la technique, sa prétendue assignabilité essentielle, gît dans le fait que, de tous côtés, des logoi (politiques, sociaux, esthétiques, théologiques, philosophiques etc.) se pressent et encerclent la technique, l'insèrent dans la culture, de telle sorte que nous ne rencontrons jamais la technique mais seulement des techno-logies : des discours qui ménagent à la technique une place et une justification symboliques : un sens.» (Hottois, 1984, p.52)

Nous devons étendre au domaine des sciences pour l'ingénieur le travail déjà entrepris  par les sciences humaines, lorsqu'elles ont appris à se penser comme écriture. Le saut épistémologique consistera alors à penser l'objet technique comme un artefact dont la matérialité même est prise dans des réseaux de discours et de récits. L'objet technique est, en effet, enveloppé de paroles qui prennent souvent la forme de mythes et construisent le support d’un imaginaire technique. Il relève d’une vaste symphonie de récits et de mythes, « les Technologiques » qui s’imbriquent entre eux et forment un vaste jeu  de variations et d’échos.

Non seulement, la technique actualise le mythe mais le mythe raconte la technique, c’est-à-dire la façonne, l’institue, l’interprète, en décrit symboliquement les virtualités, les possibilités, les usages et les limites, bref la questionne.
Ainsi, Norbert Wiener place explicitement la cybernétique dont il est le fondateur sous le signe de la légende du Golem qui module le mythe du double humain artificiel. Ce mythe situe  la  cybernétique  dans une généalogie symbolique.
Mais, si la technique actualise le mythe, elle l’interprète et lui donne une forme et un sens nouveau qu’il s’agisse pour Wiener de mettre en scène symboliquement la machine ou, plus essentiellement, la relation de l’homme à la technique.

La cybernétique et la legende du Golem

Archéologie d’une légende

Si elle se veut un programme englobant, une scienza nuova qui unifie tous les savoirs en transformant radicalement la figure du sujet humain par la transformation de son rapport à la machine (2) , la cybernétique souffre malgré tout d’un flou définitionnel qui autorise peut-être l’actualisation et le développement du mythe. Son ancrage est essentiellement la recherche militaire à laquelle participe Norbert Wiener. Dans le cadre du  projet AA Predictor, celui-ci met au point avec d’autres chercheurs un dispositif servo-mécanique de tir anti-aérien capable de prévoir sur une base probabiliste les mouvements de l’ennemi. Comme le remarque Cécile Lafontaine, « c’est en fait une véritable ontologie de l’ennemi qui se profile derrière le AA Predictor. Vu à travers le prisme métallique de l’aviation militaire, l’ennemi prend les traits d’un dispositif servo-mécanique. » (Lafontaine, 2004, p.34) En effet, le dispositif AA Predictor efface la séparation entre homme et machine, devenus tous deux constitutifs d’un même système.

Le terme « cybernétique » vient du grec kubernesis qui renvoie à l’action de gouverner un navire. Il désigne une approche logico-mathématique traitant des processus de communication et de commande autour de laquelle s’élaboreront les fondements de l’informatique et de l’intelligence artificielle.

« Nous avons décidé de désigner le champ entier de la théorie du contrôle et de la communication, aussi bien dans les machines que chez les êtres vivants sous le nom de Cybernétique. » (Wiener, 1952, p.287-288)
La cybernétique étudie la façon dont l’information circule et s’organise, commune aux machines et aux êtres vivants, ce qui permet de contrôler et gouverner. Gouverner, c’est maîtriser la circulation et l’organisation de l’information, penser la manière dont l’information fait système, avec effet de rétroaction.

De fait, la cybernétique, héritière de la recherche militaire, vise à concevoir des techniques capables de prévoir, gouverner, c’est-à-dire d’enrayer aussi un désordre humain dont la Deuxième Guerre Mondiale a offert un exemple. Postulant un effacement de la séparation homme/machine, tous deux faisant partie d’un même système d’information, elle autorise la référence au mythe de la créature artificielle, et plus précisément du Golem.

Le Golem, mythe fondateur de la cybernétique

En 1964, Norbert Wiener rédige un petit ouvrage God & Golem Inc où il place la cybernétique sous le signe du Golem, incarnation de la pensée mythique et religieuse. Pour lui, en effet, « la machine (…) est l’homologue moderne du Golem du rabbin de Prague. » (Wiener, 2000, p.111). Qu’est-ce que le Golem ? Une créature d’argile créée par magie. Le mot « Golem »  est un mot hébreu qui apparaît au Psaume 139 :16 dans la Bible. Il désigne la « masse informe » à laquelle Dieu aurait donné le souffle, permettant à celle-ci de devenir « adam », l’être premier provenant de la terre et composé de sang («dam ») et d’une «étincelle » divine (la lettre «aleph »).
L’histoire du Golem connaît plusieurs versions. Dans la version polonaise, relayée par Jakob Grimm (Entstehung der Verlagspoesie, 1808), Achim von Arnim (Elisabeth d’Egypte, 1812) ou Clemens Brentano (Erklärung der sogennanten, 1814), le Golem est créé par le rabbin de Chelm qui trace sur le front de la créature d’argile le mot Emeth (« vérité »). Le mot Emethanime le Golem. Lorsqu’ est retranchée la lettre Aleph, demeure le mot Meth (« mort ») : le Golem s’effondre alors.

Dans la version pragoise, parue au XVIIIe siècle et diffusée en 1837 par Berthold Auerbach dans Spinoza ou par le journaliste Franz Klutshak, le Golem est créé par le rabbin Loew de Prague (l5l3-l6l0) selon une procédure magique un peu différente. Au terme de sa création, le rabbin Loew place dans la bouche du Golem une feuille de papier portant le nom mystérieux et ineffable de Dieu, car le pouvoir de donner forme à l’informe et d’animer la matière n’est qu’un reflet du pouvoir divin.

C’est cette version que reprend Gustav Meyrinck dans le célèbre roman le Golem paru en 1915. « C’est alors que, dans le secret de la mémoire, se réveille en moi la légende du fantomatique Golem, de cet homme artificiellement créé auquel un rabbin expert en kabbalistique donna forme un jour ici même, dans le ghetto, à partir de la substance élémentaire, et conféra une existence d’automate dépourvue de toute pensée, en insérant dans sa mâchoire une formule chiffrée magique. » (Meyrinck, 2003, p.58)
Dans la légende, le Golem  est là pour remplir toutes les corvées à la place de son maître, se mettre au service des Juifs de Prague voire les défendre, mais il ne peut parler. Le jour du Shabbat, il ne doit avoir aucune activité comme les autres créatures de Dieu. Voilà pourquoi, chaque vendredi, le rabbin ôte de la bouche de celui-ci le papier sur lequel est inscrit le nom de Dieu, jusqu’à ce que, par mégarde, il oublie de le faire. Le Golem se met alors à dévaster le ghetto. Lorsque le rabbin arrive enfin à enlever la feuille de papier de la bouche de la créature, celle-ci est aussitôt réduite en poussière.

La référence de Wiener à la légende du Golem n’est pas fortuite : ainsi, Gershom Scholem, dans une allocution prononcée le 17 juin 1965 à Rehovot pour célébrer l’inauguration du nouvel ordinateur construit par le docteur Haïm Pekeris, donne solennellement à celui-ci le nom de Golem. Il fait, en outre, du rabbin Loew l’ancêtre spirituel de Norbert Wiener : «Il faut rappeler aussi  que le rabbi Loew fut l’ancêtre spirituel de deux autres juifs, Johann Von  Neumann et Norbert Wiener, qui contribuèrent plus que quiconque à l’entreprise de magie d’où est sorti le Golem moderne. En ce jour, nous avons le privilège de célébrer la naissance de la dernière incarnation de cette entreprise de magie, le Golem de Rehovot. Oui, en vérité, le Golem de Rehovot pourrait bien être la réplique du Golem de Prague. » (Scholem, 1974, p.472-473)
 Cette référence situe la cybernétique dans la généalogie imaginaire des créatures artificielles rêvées par l’homme à l’intérieur d’une tradition mythique de portée universelle mais qui prend sens d’abord dans la tradition religieuse juive. Elle est, pour Wiener, légitimée par trois éléments caractéristiques de la cybernétique :
« L’un concerne les machines auto-adaptatives, c’est-à-dire capables d’apprentissage, un deuxième, les machines capables de se reproduire et le troisième, la coordination entre l’homme et la machine. »(Wiener, 2000, p.53)
Ainsi Wiener relance-t-il le mythe : il le réactualise mais aussi le réinterprète en donnant une dimension mythique à la cybernétique.

La cybernétique et les mythes de la machine

La machine à l’image de l’homme

Le Golem, symbole de la machine, est l’être créé par des moyens magiques et artificiels qui dupliquent l’acte divin de création d’Adam, le premier homme. Toute création est une imitation : si l’homme est à l’image de Dieu, la machine-Golem duplique l’homme.

«  L’homme fait l’homme à son image. C’est là, semble-t-il, l’écho ou le prototype de l’acte créateur grâce auquel Dieu est censé avoir fait l’homme à son image. Quelque chose de semblable n’aurait-il pas lieu dans le cas moins compliqué (et donc plus aisément compréhensible) des systèmes non vivants que nous appelons machines ? » (Wiener, 2000, p.53)
Mais, il faut s’entendre sur le terme « image ». La machine-Golem est une image, non pas picturale mais « opérante », de l’homme (Wiener, 2000, p.55). Elle le duplique dans certaines de ses fonctions.

C’est aussi que la créature permet de révéler, comprendre le créateur. La machine est à l’image de l’homme parce que l’homme fonctionne comme une machine. Déjà, dansCybernétique et société, Wiener écrivait : « je soutiens que le fonctionnement de l’individu  vivant et celui de quelques machines très récentes sont précisément parallèles. » (Wiener, 1952, p.28). De fait, pour la cybernétique le support physique est indifférent et hommes et machines relèvent d’un même être informationnel qui engendre un fonctionnement parallèle, si ce n’est identique.

La machine substitut de l’homme

Si pour Wiener, la machine se place sous le signe du Golem, c’est qu’elle a la capacité d’apprendre, comme le montrent certaines machines de jeux auto-adaptatives (Wiener, 2000, p.42). C’est aussi qu’elle peut se reproduire, ce dont témoigne le transducteur, « la machine comme instrument et comme message » (Wiener, 2000, p.58) étant susceptible de s’auto-engendrer. Cette double capacité d’apprentissage et de reproduction, si elle autorise la référence au mythe de la créature artificielle, réactualise aussi le mythe du remplacement de l’homme par ses réalisations techniques.

 La cybernétique, en développant une science des systèmes appliquée aux mécanismes fabriqués ou vivants, accomplit, en effet, le programme d’une autonomisation de la machine, inauguré, un siècle auparavant, par la machine à vapeur : « La nouveauté de la machine industrielle provient donc de son accouplement à un moteur qui tire son pouvoir d’un feu interne. Elle est déjà un robot au sens commun puisqu’elle fournit du travail sans qu’apparemment personne en soit à l’origine. En cela, elle marque une discontinuité majeure avec la machine à l’ancienne qui se concevait  comme un moyen de démultiplier la puissance vivante, celle des hommes, esclaves souvent des animaux, bœufs et équidés principalement, ou bien empruntait  provisoirement à la terre sa force vive qu’elle lui rendait, eau, vent ou même soleil dont les végétaux avaient retenu une faible part de la force. » (Gras, 2003, p.14)

Ce programme ne fait que renouveler le mythe d’une machine intelligente se substituant aux hommes dans la mesure même où la cybernétique est parfois assimilée à la robotique. Ainsi, en 1960, Manfred Clynes et Nathan Kline inventent le mot cyborg (« cybernetic organism ») pour désigner un être qui, à la place de l’homme, pourrait survivre dans l’espace extra-terrestre. De même, si Gershom Scholem identifie, comme on l’a vu, ordinateur et Golem, Norbert Wiener, dans God & Golem Inc, constate que l’homme a tendance à se décharger mais aussi à se déresponsabiliser au profit de la machine, ce qui implique un transfert de rôle et de pouvoir. Pour illustrer son  propos, de manière significative, il fait référence à la pièce de théâtre de Karel Capek, RUR  (1921) où apparaît pour la première fois le terme de robot et qui raconte l’histoire d’une révolte de robots supplantant les hommes (Wiener, 2000, p.77).

Plus généralement, la cybernétique, en ouvrant la voie à une conception purement informationnelle de l’être humain, active, en outre, le fantasme d’une machine, qui, souvent identifiée à un ordinateur, éclipserait l’homme d’autant plus que ce dernier apparaît lui-même comme une machine qui ne cesse de reproduire son image, c’est-à-dire son mode de fonctionnement, dans ses productions techniques.

Mais, le mythe du Golem met aussi en scène, de manière plus essentielle, la relation de l’homme et de la technique, la coordination de l’homme et de la machine.  Il la met en situation tout comme il la met en question.

L’homme et la technique

Le mythe de l’apprenti sorcier

Le Golem échappe à son créateur et engendre lui-même destruction et désordre. La légende peut ainsi être lue comme la dénonciation du risque que porte en elle la cybernétique. Elle réactive le mythe de l’apprenti sorcier auquel Wiener fait explicitement référence, qu’il cite le poème de Goethe « l’apprenti sorcier » ou écrive : « j’ai indiqué que la réprobation associée jadis au péché de sorcellerie s’associe à présent dans de nombreux esprits aux spéculations de la cybernétique. » (Wiener, 2000, p.71). Wiener souligne le danger d’une machine autonome, soumise à « la rigidité », programmée de manière mécanique, et plaide pour une régulation de la machine par l’homme. Tel est aussi le sens de la légende du Golem repris finalement en  main  par son créateur, fût-ce pour être détruit.

De fait, dans Cybernétique et société, Wiener soulignait déjà le danger que représente le transfert irréfléchi de l’homme à la machine : « Tout appareil construit  dans le but de prendre des décisions s’il ne possède pas la capacité d’apprendre, respectera la lettre et non pas l’esprit. Malheur à nous si nous le laissons nous guider et si nous n’examinons pas auparavant les lois de son action et les principes, humainement acceptables ou non, de sa conduite. » (Wiener, 1952, p.262).

De même, Wiener anticipe aussi le danger d’un homme réduit à la machine dès lorsqu’il devient un simple rouage d’un dispositif machinique plus vaste, abdiquant ainsi son statut d’individu qui n’est plus sollicité par de vraies questions : «  parmi les machines dont j’ai parlé, certaines n’ont pas de cerveau d’airain ni des muscles de fer. Quand les atomes humains, au lieu d’être utilisés selon leur droit intégral, en tant qu’individus responsables, sont étroitement unis pour composer une organisation au sein de laquelle ils interviennent comme autant de pignons, de leviers et de bielles, il importe peu que leur matière première soit constituée par de la chair et des os.

Tout ce qui est utilisé en tant qu’élément d’un dispositif machinal est un élément de la machine. Tant que nous confierons nos décisions à des machines métalliques ou bien à ces immenses appareils mécaniques vivants que sont les bureaux, les laboratoires, les armées et les corporations, nous ne recevrons jamais de justes réponses à nos questions à moins de poser enfin des questions justes. » (Wiener, 1952, p.263)

Ainsi, redistribuant le sens, expérimentant et anticipant les usages dans l’ordre de la fiction, le mythe interroge. Il dit les limites du rêve cybernétique et oblige à questionner la relation de l’homme et de la technique : «Quel est le statut de l’homme et de l’objet dans un monde envahi par les choses, où « le voile d’artificialité » de la production industrielle s’introduit entre l’être et les choses ? (Moles, 1971, p.250). Jusqu’où l’homme est-il maître des choses, de ses créations comme de la vie et du destin ? Jusqu’où une procédure de contrôle est-elle possible ? L’homme peut-il programmer une machine de manière adéquate alors qu’il ignore sa programmation véritable ? » ou, plus précisément : « Pourquoi les savants atomistes du Projet Manhattan ont-ils continué à mettre au point la bombe atomique alors que le régime nazi s’était effondré ? » (Tant on sait que la mise au point de la bombe atomique révolta Wiener).

La machine, symbolisée par le mythe, se met ainsi nous interroger, échappant au silence du Golem.  Le processus de symbolisation donne à dire, comme si parole était alors donnée à la technique.

Comme l’écrit Charles Mopsik dans sa préface à God and Golem inc :« le Golem est moins le paradigme de la machine humanisée, de la matière rendue animée et programmée, que le symbole de la méconnaissance par l’homme de ses propres intentions et de ses désirs véritables. » (Wiener, 2000, p.14)
Ainsi, tels le Golem de Prague, les savants atomistes du Projet Manhattan allèrent jusqu’au bout de la tâche pour laquelle ils s’étaient programmés : la mise au point de la bombe atomique, alors même que leur but initial, vaincre l’Allemagne nazie avait été atteint. La bombe atomique lâchée sur Hiroshima et Nagazaki fut utilisée pour une destruction autre que celle qui avait été programmée.

Golem et médiation

Le mythe met en scène la relation entre l’homme et la technique. Il l’organise, jouant un rôle médiateur. De fait, le Golem, « masse informe », « vide d’âme » mais aussi modelé par l’homme, être transitoire, être de transition, est lui-même, comme le montre Philippe Breton, une figure médiatrice (Breton, 1995, p.153)  entre :
-  l’humain et le divin, puisqu’il lie conception magico-technique et Création.

les hommes eux-mêmes : le Golem, placé au service de la  communauté des juifs de Prague, est là  pour aider à sa survie. De fait, à l’exemple du Golem, toute machine produit du lien social. Elle engage dans une aventure collective et regroupe autour d’elle une société.

entre l’homme et la technique. Le Golem suggère finalement le destin lié de l’homme et de la technique. L’outil n’est pas un simple instrument qui prolonge l’homme, il est une part de son être. Il y a, en effet, une « ontologie technique » (selon l’expression de Gilbert Simondon). L’être de l’homme et celui de la machine sont mêlés. Telle est la leçon du Golem : celui-ci doit son existence a la main dont il est issu  et qui peut, à tout instant, le détruire, le ramener à la poussière d'où elle l'a extrait. La légende du Golem nous apprend la part humaine de la machine qui, si elle est souvent pour nous « l’étrangère », porte néanmoins la marque de « l'humain méconnu », la marque ontologique : « (…) la machine est l’étrangère ; c’est l’étrangère en laquelle est enfermé de l’humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant pourtant de l’humain. » (Simondon, 1958, p.9)
Dans l’ordre de l’imaginaire, le Golem médiateur assure le passage entre l’être de l’homme et celui de la machine. En greffant sur la machine une marque ontologique, il permet à l’homme de se l’approprier symboliquement.

La légende du Golem permet de lire les possibilités et les limites de la cybernétique, en expérimentant les virtualités, les usages de celle-ci dans l’ordre de la fiction.  Ainsi, elle redonne sens au mythe tout en instituant socialement la technique par le biais de l’imaginaire. Ce sens est ontologique : notre être se lit aussi dans l’être de la machine. Dans la civilisation industrielle et post-industrielle, ce n’est pas un monstre, créature des dieux, qui, tel le sphinx du mythe grec, détient la vérité de l’énigme humaine mais une figure artificielle, un être magico-technique, le Golem.

Mais quel est le sens de ce lien qui nous relie à la technique ? Quel est le sens de la médiation opérée par le Golem, lorsqu’on ne sait plus, au bout du compte, si  c’est la machine qui porte l’empreinte humaine ou l’homme qui porte la marque symbolique de celle-ci ? Lorsque se brouille la relation entre l’homme et la technique. Lorsque la légende affirme, de la même façon, la force créatrice du langage, que celle-ci permette à l’homme d’animer le Golem en usant du nom de Dieu, d’identifier l’être et la machine à des êtres informationnels ou, plus généralement, d’instituer la technique.

La légende du Golem nous invite moins à nous arrêter à la réponse figée d’une énigme qu’à nous mesurer à l’ouverture infinie d’une question, la question de nous-mêmes. Lorsque la cybernétique acquiert la valeur symbolique d’un acte de Création qui redistribue la relation de l’homme et la machine, le processus d’innovation technique ne peut qu’entrer « en collision » avec la question ontologique au point de faire voler en éclats nos anciens cadres de pensée.

Notes

(1) J-M Schaeffer, Pourquoi la fiction?, Paris, Seuil,  1999, p.212 "le mode d'opération de la fiction (sous toutes ses formes) est celui d'une modélisation mimétique."

(2) Comme le montre le contenu des conférences Macy qui fondent la cybernétique. CF S J Heims, The Cybernetics group, 1946-1953, Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 1991

Références bibliographiques

Breton, Philippe (1995), A l’image de l’homme, Paris : Seuil.

Faucheux, Michel (2005), « Technologiques », Communication § langages, Paris : Colin, n°143, p.61-70.

Gras, Alain (2003), Fragilité de la puissance, Paris : Fayard.

Heims, Steve Joshua (1991), The Cybernetics group, 1946-1953, Cambridge, Massachusetts: MIT Press.

Hottois, Gilbert, (1984), Le signe et  la technique, Paris : Aubier.

Idel, Moshe, (1992), Le Golem, Paris: Cerf

Lafontaine, Cécile (2004),  L’empire cybernétique, Paris : Seuil.

Meyrinck, Gustav, (2003), Le Golem, Paris : GF Flammarion.

Moles, Abraham (1971), « Le judaïsme et les choses. Le Golem, une attitude juive par rapport aux choses »,  Tentations et actions de la conscience juive, Paris : PUF.

Schaeffer, Jean Marie, (1999), Pourquoi la fiction? , Paris : Seuil.

Scholem, Gershom, « Le Golem de Prague et le Golem de Rehovot » , (p.471-478), in Le messianisme juif, Paris : Calmann-Levy

Scholem, Gershom, (1980),  La Kabbale et sa symbolique, Paris : Petite bibliothèque Payot.

Sherwin, Byron L, (1985), The legend of the Golem: Origins and implications, University Press of America: Lanham.

Simondon, Gilbert (1958), Du mode d’existence des objets techniques, Paris : Aubier.

Wiener, Norbert, (1948), Cybernetics or control and communication in the Animal and the Machine, The MIT Press : Cambridge.

Wiener, Norbert, (1952), Cybernétique et société, Paris : Edition des deux Rives.

Wiener, Norbert, (2000), God & Golem inc., Nîmes : Editions de L’éclat.

 


Les hauts fonctionnaires et la grammaire de la performance

Une figure ambivalente de l'État contemporain.

Les hauts fonctionnaires qui utilisent la grammaire de la performance ne forment pas un bloc homogène. On y trouve des « managers réformateurs » formés après 1990, pour qui piloter par indicateurs est devenu une langue maternelle administrative ; des « hybrides » passés par le privé ou le conseil, qui parlent couramment le droit et la gestion et servent de passeurs entre deux mondes ; et des « convertis tardifs », cadres territoriaux ou dirigeants d'établissements publics, qui ont adopté cette grammaire sous contrainte budgétaire ou impulsion politique, sans toujours y adhérer intimement. Cette diversité de profils révèle déjà l'essentiel : la performance n'est pas un simple outil, c'est un langage qui reconfigure ceux qui le parlent.


Pourquoi l'utilisent-ils ? D'abord parce qu'elle légitime leur pouvoir. Décider « sur la base de données » permet de ne plus assumer la décision comme arbitraire : le haut fonctionnaire se présente comme technicien neutre, non comme acteur politique. C'est une économie de la responsabilité — l'indicateur décide à ma place. Ensuite parce qu'elle protège. Dans un environnement saturé de contrôles — Cour des comptes, inspections, Parlement, médias —, afficher des résultats mesurés constitue une armure symbolique contre l'accusation d'inefficacité. Enfin parce qu'elle distingue. Maîtriser cette grammaire, c'est appartenir à une élite administrative modernisée, par opposition aux « bureaucrates » attachés aux seules procédures ; c'est un marqueur de compétence et de contemporanéité. À cela s'ajoute une fonction de coordination : dans un État fragmenté en agences, opérateurs et collectivités, la grammaire de la performance offre un langage commun qui réduit l'incertitude relationnelle et permet de dialoguer avec les cabinets, les financeurs et les pairs.


Mais l'usage de cette grammaire varie selon les postures. Il y a l'adhésion sincère : le dirigeant croit à la performance, construit ses tableaux de bord, anime des revues de pilotage, fixe des cibles. Pour lui, c'est un progrès — plus de transparence, moins d'arbitraire. Le risque, cependant, est le ritualisme : l'outil devient une fin, le reporting remplace l'action. Il y a l'usage instrumental : le dirigeant sait que la performance est un langage et l'utilise stratégiquement, choisissant ses indicateurs pour orienter l'attention, mettant en avant les résultats favorables, diluant les mauvais. C'est une compétence politique, où la grammaire devient un instrument de pouvoir parmi d'autres. Il y a enfin la distance critique : le dirigeant parle la grammaire sans s'y dissoudre, l'utilise pour piloter mais garde un jugement sur ce qu'elle laisse hors champ — qualité du lien, équité, prévention, sens du service. Cette posture est la plus exigeante, car elle demande de maîtriser le langage tout en le tenant à distance.

Psychiquement, cette position n'est pas confortable. Manier la grammaire de la performance procure une jouissance de la maîtrise : voir, mesurer, comparer, décider, être reconnu pour cela. Mais elle produit aussi une souffrance de l'écart entre performance mesurée et performance réelle. Le dirigeant sait que ses indicateurs ne disent pas tout, mais il doit faire comme s'ils disaient l'essentiel. Cette dissonance cognitive peut mener à l'épuisement ou au cynisme. S'y ajoute une culpabilité diffuse liée à l'éviction : ce qui n'est pas mesuré est souvent ce qui compte le plus humainement — l'écoute, le soin, la relation —, et le haut fonctionnaire qui réduit ces dimensions à des chiffres le sait, sans toujours pouvoir le formuler.

Socialement, la grammaire de la performance reconfigure les hiérarchies. Elle valorise les profils gestionnaires, financiers, statisticiens ; elle dévalue les profils juridiques, littéraires, cliniques. Elle crée des clivages entre ceux qui parlent la langue et ceux qui ne la parlent pas. Elle impose une temporalité : le court terme mesurable prime sur le long terme non mesurable. Elle produit ainsi une nouvelle stratification administrative, où la compétence se confond avec la capacité à rendre compte.

Le paradoxe central est que le haut fonctionnaire qui utilise cette grammaire est à la fois sujet parlant et sujet parlé. Il croit piloter, mais il est aussi piloté par les indicateurs qu'il a choisis. La grammaire n'est pas un outil neutre : elle produit une certaine subjectivité administrative — un dirigeant calculant, comparant, rendant compte, mais peut-être moins écoutant, jugeant, créant. Il ne peut pas sortir du langage, mais il peut l'habiter avec lucidité, c'est-à-dire avec la conscience que la performance n'est jamais que ce qu'on a choisi de mesurer, et que le reste continue d'exister, en silence, hors des tableaux de bord.

Ainsi, le haut fonctionnaire performatif est une figure ambivalente : moderne, car il incarne l'État efficient, transparent, évaluable ; fragmenté, car il est tiraillé entre logique de résultat et logique de sens ; puissant, car il maîtrise un langage qui structure l'action publique ; fragile, car il dépend d'indicateurs qu'il ne contrôle pas toujours. Cette ambivalence n'est pas un défaut : c'est la condition même de l'exercice du pouvoir administratif aujourd'hui. Et c'est peut-être dans cette tension, plus que dans la résolution, que se joue la véritable éthique du haut fonctionnaire contemporain.

Par Verbia Lab Art laboratoire d' art sémantique de co-écriture humain-IA .

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2026-09-28

La Fabrication des États-Nations : Comment on Crée un Peuple

 

Une analyse des mécanismes historiques et politiques derrière la construction nationale

Introduction

La création d'un État-nation moderne n'est jamais le fruit du hasard. C'est un processus délibéré, souvent long et conflictuel, qui mêle des facteurs politiques, sociaux, culturels et parfois la coercition. Cet article explore les étapes clés de cette construction, des fondations institutionnelles à la formation d'une identité nationale partagée.

Le Nationalisme Romantique : Terreau Idéologique

Avant même d'examiner les étapes pratiques, il faut comprendre le contexte idéologique qui a rendu possible la construction des États-nations modernes.

Le nationalisme romantique émerge au 19ème siècle comme une force politique majeure. Cette idéologie postule que l'État tire sa légitimité de l'unité "organique" de ceux qu'il gouverne, unité fondée sur des éléments culturels partagés comme la langue, la race, l'ethnicité, la culture, la religion et les coutumes.

Les Méthodes du Nationalisme Romantique

· Valorisation de la culture folklorique : Les frères Grimm en Allemagne ont collecté et "purifié" les contes populaires pour en accentuer le caractère "authentiquement allemand"

· Création d'épopées nationales : Des œuvres comme Beowulf ou Le Chant de Roland sont élevées au rang de fondements culturels

· Utilisation politique de la culture : L'opéra La Muette de Portici d'Auber déclenche la révolution belge de 1830

Les Trois Étapes de la Construction Nationale

Étape 1 : La Construction de l'État (Le Cadre Institutionnel)

C'est la fondation politique et administrative qui vise à unifier un territoire sous une autorité unique.

Les mécanismes clés :

· Centralisation du pouvoir : Imposer l'autorité d'un gouvernement central sur l'ensemble du territoire

· Création d'une administration unifiée : Mettre en place un réseau de fonctionnaires loyal à l'État central

· Monopole de la force légitime : Désarmer les pouvoirs locaux et créer une armée nationale

Exemple concret : La monarchie française de Louis XIV brise le pouvoir des grands seigneurs féodaux pour créer un État centralisé depuis Versailles.

Étape 2 : La Création de la Nation (Le "Peuple")

C'est le processus plus subtil de forger un sentiment d'appartenance commune et une identité partagée.

Les instruments principaux :

· Unification linguistique : Imposer une langue officielle unique

· Élaboration d'un "Roman National" : Créer un récit historique commun mythifié

· Célébration de symboles et rituels : Drapeaux, hymnes, fêtes nationales

· Système éducatif unificateur : L'école comme vecteur principal d'assimilation

Exemple concret : En France, les lois Jules Ferry (1881-1882) rendent l'école obligatoire et imposent le français comme langue unique, éradiquant progressivement les patois régionaux.

Étape 3 : La Gestion des Résistances

La construction nationale n'est jamais linéaire et rencontre des résistances.

Les stratégies de consolidation :

· Suppression des particularismes : Réprimer ou folkloriser les identités régionales

· La guerre comme creuset national : Un conflit contre un ennemi extérieur soude la nation

· Reconnaissance internationale : La souveraineté doit être reconnue par les autres États

Étude de Cas : La Construction Nationale Française

Le Rôle Fondateur de l'État

Contrairement à d'autres pays où une nation préexistante a engendré un État, le cas français est souvent présenté comme inverse : c'est l'État qui, en grande partie, a « fabriqué » la nation.

Les Instruments Spécifiquement Français

· L'école républicaine : Véritable usine à citoyens, inculquant le français et le récit national

· Le service militaire : Brassage des populations de toutes les régions

· Le "roman national" : Récit unificateur de Vercingétorix à Jeanne d'Arc en passant par la Révolution

Une Construction Conflictuelle

L'édification nationale française n'a pas été pacifique. Elle a généré des tensions persistantes :

· Les divisions politiques du nationalisme (ouvert vs fermé)

· La persistance des fractures régionales et culturelles

· Les défis de la diversité contemporaine

La Cinquième République : Exemple de Reconstruction Institutionnelle

La création de la Ve République en 1958 illustre comment on peut refonder un État pour répondre à une crise.


Contexte : Crise algérienne et instabilité de la IVe République

Acteur principal : Charles de Gaulle

Mécanisme : Nouvelle Constitution renforçant l'exécutif

Légitimation : Référendum du 28 septembre 1958 (82.6% de "Oui")

Innovations Constitutionnelles

· Exécutif fort avec un président comme "clé de voûte"

· Élection au suffrage universel direct (après la réforme de 1962)

· Conseil constitutionnel comme contre-pouvoir juridictionnel

Conclusion

La création d'un État-nation et d'un peuple est un processus dialectique où l'État se construit "par le haut" via la loi et l'administration, tandis que la nation se construit "par le bas" via l'éducation et la culture.

Ce processus, toujours en cours, peut être remis en cause par les revendications autonomistes ou les nouvelles formes d'identité transnationale. Comprendre ces mécanismes reste essentiel pour analyser les dynamiques politiques contemporaines, en France comme ailleurs dans le monde.

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Article inspiré des travaux de Benedict Anderson ("Imagined Communities"), Ernest Gellner, et des recherches historiques sur la construction nationale française.

Complément: 

Le peuple est un objet de batailles philosophiques depuis l'Athènes démocratique antique. Est-il un allié ou un ennemi de la démocratie ? Comment agit-il et quelles sont les différentes manières de faire peuple ? Existe-t-il une entité "une" par-delà la pluralité des individus et y a-t-il une volonté du peuple ?

https://www.radiofrance.fr/radiofrance/podcasts/serie-la-notion-de-peuple

30 biais cognitifs qui nuisent à la pensée rationnelle



Qu'est-ce qu'un biais cognitif ?

Les biais cognitifs sont des formes de pensée qui représentent une déviation de la pensée logique ou rationnelle et qui ont tendance à être systématiquement utilisées dans diverses situations.

Ils constituent des façons rapides et intuitives de porter des jugements ou de prendre des décisions qui sont moins laborieuses qu'un raisonnement analytique qui tiendrait compte de toutes les informations pertinentes.

Ces processus de pensée rapide sont souvent utiles mais sont aussi à la base de jugements erronés typiques.

Le concept de biais cognitif a été introduit au début des années 1970 par les psychologues Daniel Kahneman (prix Nobel d'économie 2002) et Amos Tversky pour expliquer certaines tendances vers des décisions irrationnelles dans le domaine économique. Depuis, une multitude de biais intervenant dans plusieurs domaines ont été identifiés par la recherche en psychologie cognitive et sociale.

Certains biais s'expliquent par les ressources cognitives limitées (temps, informations, intérêt, capacités cognitives). Lorsque ces dernières sont insuffisantes pour réaliser l'analyse nécessaire à un jugement rationnel, des raccourcis cognitifs (appelés heuristiques) permettent de porter un jugement rapide.

D'autres biais reflètent l'intervention de facteurs motivationnels, émotionnels ou moraux ; par exemple, le désir de maintenir une image de soi positive ou d'éviter une dissonance cognitive (avoir deux croyances incompatibles) déplaisante.

Voici une liste de 30 biais cognitifs fréquents

Raisonnement et jugement

Le biais de confirmation
Le biais de confirmation est la tendance, très commune, à ne rechercher et ne prendre en considération que les informations qui confirment les croyances et à ignorer ou discréditer celles qui les contredisent.

Le biais de croyance
Le biais de croyance se produit quand le jugement sur la logique d'un argument est biaisé par la croyance en la vérité ou la fausseté de la conclusion. Ainsi, des erreurs de logique seront ignorées si la conclusion correspond aux croyances.

(Maintenir certaines croyances peut représenter une motivation très forte : lorsque des croyances sont menacées, le recours à des arguments non vérifiables augmente ; la désinformation, par exemple, mise sur la puissance des croyances : Pourquoi la désinformation fonctionne ?)

Le biais de représentativité
Le biais de représentativité est un raccourci mental qui consiste à porter un jugement à partir de quelques éléments qui ne sont pas nécessairement représentatifs.

L'illusion de fréquence
L'illusion de fréquence consiste, après avoir remarqué une chose une première fois, à avoir tendance à la remarquer plus souvent, ce qui conduit à croire qu'elle se produit plus fréquemment qu'auparavant.

Le biais du survivant
Le biais du survivant est une forme de biais de sélection consistant à surévaluer les chances de succès d'une initiative en concentrant l'attention sur les cas ayant réussi (les « survivants ») plutôt que des cas représentatifs. Par exemple, les gens qui ont réussi ont une visibilité plus importante, ce qui pousse les autres à surestimer leurs propres chances de succès.

L'illusion de corrélation
L'illusion de corrélation consiste à percevoir une relation entre deux événements non reliés ou encore à exagérer une relation qui est faible en réalité. Par exemple, l'association d'une caractéristique particulière chez une personne au fait qu'elle appartienne à un groupe particulier alors que la caractéristique n'a rien à voir avec le fait qu'elle appartienne à ce groupe.

L'illusion de savoir
L'illusion de savoir consiste à se fier à des croyances erronées pour appréhender une réalité et à ne pas chercher à recueillir d'autres informations. La situation est jugée à tort comme étant similaire à d'autres situations connues et la personne réagit de la façon habituelle. Ainsi, une personne pourra sous-exploiter les possibilités d'un nouvel appareil.

L'effet de vérité illusoire
L'effet de vérité illusoire (ou effet d'illusion de vérité) est la tendance à croire qu'une information est vraie après une exposition répétée.

Le biais de la disponibilité en mémoire
Le biais de la disponibilité en mémoire consiste à porter un jugement sur une probabilité selon la facilité avec laquelle des exemples viennent à l'esprit. Ce biais peut, par exemple, amener à prendre pour fréquent un événement récent.


Jugements sur soi et sur les autres

L'illusion positive
L'illusion positive est un optimisme irréaliste lié à une évaluation exagérée de ses capacités. Les études ont montré que la majorité des gens ont tendance à se considérer meilleurs que la moyenne sur une diversité de capacités, ce qui est nécessairement erroné. Un exemple d'illusion positive très répandue est l'illusion de supériorité morale.

L'erreur fondamentale d'attribution
L'erreur fondamentale d'attribution est la tendance à surestimer les facteurs personnels (tels que la personnalité) pour expliquer le comportement d'autres personnes et à sous-estimer les facteurs conjoncturels.

L'excès de confiance
L'excès de confiance est la tendance à surestimer ses capacités. Ce biais a été mis en évidence par des expériences en psychologie qui ont montré que, dans divers domaines, beaucoup plus que la moitié des participants estiment avoir de meilleures capacités que la moyenne. Ainsi, plus que la moitié des gens estiment avoir une intelligence supérieure à la moyenne.

L'effet Dunning-­Kruger
L'effet Dunning-Kruger est le résultat de biais cognitifs qui amènent les personnes les moins compétentes à surestimer leurs compétences et les plus compétentes à les sous-estimer. Cet effet a été démontré dans plusieurs domaines.

Le biais d'autocomplaisance
Le biais d'autocomplaisance est la tendance à s'attribuer le mérite de ses réussites et à attribuer ses échecs à des facteurs extérieurs défavorables.

L'effet Barnum ou effet Forer
Le biais de l'effet barnum (ou effet Forer) consiste à accepter une vague description de la personnalité comme s'appliquant spécifiquement à soi-même. Les horoscopes jouent sur ce phénomène.

L'effet de halo
L'effet de halo se produit quand la perception d'une personne ou d'un groupe est influencée par l'opinion que l'on a préalablement pour l'une de ses caractéristiques. Par exemple, une personne de belle apparence physique sera perçue comme intelligente et digne de confiance. L'effet de notoriété est aussi un effet de halo.

Comportements et jugements sociaux

Le biais de conformisme
Le biais de conformisme est la tendance à penser et agir comme les autres le font. (Surprenante tendance au conformisme : l'expérience de Asch)

L'ignorance pluraliste
L'ignorance pluraliste, un concept introduit en 1930 par les psychologues Floyd Allport et Daniel Katz, désigne un phénomène dans lequel une majorité de membres d'un groupe rejettent en privé une norme, mais supposent à tort que la plupart des autres l'acceptent, et donc s'y conforment.

Le biais de faux consensus
Le biais de faux consensus est la tendance à croire que les autres sont d'accord avec nous plus qu'ils ne le sont réellement. Ce biais peut être particulièrement présent dans des groupes fermés dans lesquels les membres rencontrent rarement des gens qui divergent d'opinions et qui ont des préférences et des valeurs différentes. Ainsi, des groupes politiques ou religieux peuvent avoir l'impression d'avoir un plus grand soutien qu'ils ne l'ont en réalité.


Le biais de favoritisme intragroupe
Le biais de favoritisme intragroupe (ou endogroupe) est la tendance à favoriser les gens qui appartiennent à un même groupe que nous comparativement aux personnes qui n'en font pas partie.

La croyance en un monde juste
La croyance en un monde juste est la tendance à croire que le monde est juste et que les gens méritent ce qui leur arrive. Des études ont montré que cette croyance répond souvent à un important besoin de sécurité. Différents processus cognitifs entrent en œuvre pour préserver la croyance que la société est juste et équitable malgré les faits qui montrent le contraire.

L'effet de simple exposition
L’effet de simple exposition est une augmentation de la probabilité d'un sentiment positif envers quelqu'un ou quelque chose par la simple exposition répétée à cette personne ou cet objet. Ce biais peut intervenir notamment dans la réponse à la publicité.

L'effet boomerang
L'effet boomerang est le phénomène selon lequel les tentatives de persuasion ont l'effet inverse de celui attendu. Les croyances initiales sont renforcées face à des preuves pourtant contradictoires.

Jugements sur des événements passés, présents ou futurs

Le biais rétrospectif
Le biais rétrospectif (« hindsight bias ») est la tendance à surestimer, une fois un événement survenu, comment on le jugeait prévisible ou probable.

Le biais de négativité
Le biais de négativité est la tendance à donner plus de poids aux informations et aux expériences négatives qu'aux positives et à s'en souvenir davantage.

Le biais de normalité
Le biais de normalité est une tendance à croire que les choses fonctionneront à l'avenir comme elles ont fonctionné normalement dans le passé et donc à sous-estimer, par exemple, la probabilité d'un événement exceptionnel tel qu'une catastrophe et ses effets possibles.

Le biais d'optimisme
Le biais d'optimisme est une tendance à accorder plus d'attention aux bonnes nouvelles qu'aux mauvaises. (En situation de stress, l'anxiété aide à éviter les risques du biais cognitif d'optimisme)

Biais intervenant dans les prises de décision

L'aversion de la dépossession
L’aversion de la dépossession (ou effet de dotation) désigne une tendance à attribuer une plus grande valeur à un objet que l'on possède qu’à un même objet que l'on ne possède pas. Ainsi, le propriétaire d'une maison pourrait estimer la valeur de celle-ci comme étant plus élevée que ce qu'il serait disposé à payer pour une maison équivalente.

Le biais de statu quo
Le biais de statu quo est la tendance à préférer laisser les choses telles qu'elles sont, un changement apparaissant comme apportant plus de risques et d'inconvénients que d'avantages possibles. Dans divers domaines, ce biais explique des choix qui ne sont pas les plus rationnels. (Un biais se rapprochant du biais de statu quo est celui de la tendance à la justification du système.)

Le biais d'omission
Le biais d'omission consiste à considérer que causer éventuellement un tort par une action est pire que causer un tort par l’inaction. Ainsi, le biais d'omission pourrait contribuer à expliquer que, dans l'incertitude, certains choisiront de refuser la vaccination pour leurs enfants.

Le biais de cadrage
Le biais de cadrage est la tendance à être influencé par la manière dont un problème est présenté. Par ex. la décision d'aller de l'avant ou pas avec une chirurgie peut être affectée par le fait que cette chirurgie soit décrite en termes de taux de succès ou en terme de taux d'échec, même si les deux chiffres fournissent la même information.

Le biais d'ancrage
Le biais d'ancrage est la tendance à utiliser indument une information comme référence. Il s'agit généralement du premier élément d'information acquis sur le sujet. Ce biais peut intervenir, par exemple, dans les négociations, les soldes des magasins ou les menus de restaurants. (Dans les négociations, faire la première offre est avantageux.)

Un concept qui se rapproche de celui de biais cognitif est celui de distorsion cognitive qui a développé dans le champ de la psychologie clinique. (10 distorsions cognitives qui entretiennent des émotions négatives).

Source 

À quoi reconnaît-on un artiste ?





Comment devient-on un "artiste" ? 
Quelle image l'artiste donne-t-il à voir de lui-même ? 
nous interrogeons les différentes facettes de la figure de l'artiste.


 INTERVENANTS 
Nathalie Heinich Sociologue, directrice de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) Bruno Girveau Directeur du Palais des Beaux-Arts de Lille.

La Démagogie depuis Athènes




démagogie « politique par laquelle on flatte, excite, exploite les passions des masses »

Étymol. et Hist. 1791
(Brissot, Société des amis de la Constitution, séante aux Jacobins, pp. 15-16 ds Frey, p. 106). Empr. au gr. δ η μ α γ ω γ ι ́ α « art de mener le peuple, en partic. « art de le conduire en le flattant pour avoir ses faveurs », dér. de δ η μ α γ ω γ ο ́ ς (démagogue*).
Source  


moins d'un siècle après l'instauration de la pleine démocratie, Athènes était déjà gangrenée par la démagogie. 

Ce mot dont le sens étymologique est guide du peuple (demos, agôgos) a fini par signifier corrupteur du peuple. Il désigne ceux qui, pour obtenir les faveurs de la foule, pour être élus par exemple à un poste important, font des promesses sans commune mesure avec les ressources de l'État. 

Athènes a été très tôt la proie de ces irresponsables. Et les leçons les plus précieuses que nous pouvons tirer de son histoire sont sans doute celles qui pourraient nous aider à diagnostiquer, prévenir et enrayer le mal démagogique.

Source


JACQUES DUFRESNE
Préambule: Le prix de la liberté

Le Mensonge comme Moteur d’une Société Profitable

 


Dans un monde où l’information circule à une vitesse fulgurante, le mensonge apparaît non seulement comme une réalité inévitable, mais aussi comme un outil potentiellement profitable. En effet, une société qui utilise le mensonge de manière stratégique peut favoriser des gains économiques et sociaux. Cependant, cette dynamique s’accompagne d’un coût : l’isolement de l’individu dans un univers de divertissement qui comble les illusions.

La Stratégie du Mensonge
Le mensonge, lorsqu'il est utilisé à des fins commerciales, peut prendre plusieurs formes. Par exemple, la publicité repose souvent sur des exagérations ou des promesses non tenues. Les entreprises créent des narrations séduisantes qui attirent les consommateurs, les incitant à acheter des produits dont ils n'ont pas nécessairement besoin. Cette manipulation de la vérité peut générer des profits considérables.

1. L'illusion de la consommation
Les marques construisent des mythes autour de leurs produits, promettant un style de vie enviable en échange de l'achat. Les consommateurs, en quête de validation sociale, se laissent entraîner dans cette spirale de consommation. Ainsi, le mensonge devient un moteur de l'économie, alimentant un cycle où le besoin de posséder est perpétuellement renouvelé.

L'Isolement de l'Individu
Dans cette quête de profit, l’individu est progressivement isolé. Le divertissement, qu'il soit numérique ou traditionnel, joue un rôle clé dans ce processus. Les plateformes de streaming, les réseaux sociaux et les jeux vidéo créent des environnements immersifs qui détournent l'attention des réalités plus sombres de la vie quotidienne.

2. Le divertissement comme échappatoire
Le divertissement devient une échappatoire face à un monde souvent difficile et décevant. Les individus plongent dans des réalités alternatives, où les mensonges sont embellis par des récits captivants. Cette immersion permet de combler les vides laissés par des vérités inconfortables, mais elle renforce également l’isolement. Les relations interpersonnelles s’effritent, remplacées par des interactions superficielles en ligne.

Les Illusions Sociales
Le mensonge et le divertissement ne se contentent pas d’isoler l’individu ; ils façonnent également la perception collective de la réalité. La société devient ainsi un espace où les illusions prédominent, créant des attentes irréalistes et des standards de réussite inaccessibles.

3. La quête de l’authenticité
Dans un monde saturé de mensonges, la quête de l’authenticité devient un défi. Les individus, en cherchant à se démarquer, peuvent adopter des comportements qui renforcent encore plus cette illusion. Les réseaux sociaux, par exemple, encouragent la mise en scène de vies idéales, alimentant un cycle de faux-semblants.

Conclusion
En somme, le mensonge, utilisé comme un outil stratégique, peut effectivement rendre une société plus profitable économiquement et socialement. Cependant, cette approche engendre un isolement croissant des individus, piégés dans un monde de divertissement qui comble les illusions. La question qui se pose est alors de savoir si cette profitabilité vaut le prix de l’authenticité et des vérités humaines. Dans cette dynamique, il devient crucial de réfléchir à l’équilibre entre le mensonge, le profit et le bien-être social. 

Auteur : Pascal Walter | mars 2025
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2026-09-11

L’impact des médias de masse sur la normalisation des comportements industriels (1920-2020)

une révolution silencieuse des normes sociales, économiques et culturelles

Depuis les années 1920, les médias de masse – d’abord la radio, puis la télévision à partir des années 1950 – ont exercé une influence bien plus profonde que la simple fonction de divertissement ou d’information. Ils ont été les architectes d’une vaste entreprise de normalisation des comportements, modelant non seulement les goûts et les aspirations des individus, mais aussi les stratégies, les outils et les processus des entreprises industrielles. En créant des références communes, en diffusant des modèles de consommation et en uniformisant les attentes en matière de qualité, de design ou de performance, ces médias ont accéléré l’adoption de technologies et ont insufflé une culture industrielle partagée, que les acteurs économiques ont fini par intérioriser comme une seconde nature.

L’histoire de cette influence s’articule en plusieurs vagues successives. Dans les années 1920 et 1930, la radio fait son entrée dans les foyers américains, atteignant 10 % des ménages en 1920 et 40 % à la fin des années 1930. Elle normalise les goûts musicaux et les discours politiques, mais surtout, elle devient le vecteur des premières grandes campagnes publicitaires pour les appareils électroménagers, comme les réfrigérateurs General Electric. Les fameux "soap operas", sponsorisés par Procter & Gamble, ne sont pas de simples feuilletons ; ils ancrent dans l’esprit du public l’idée que le progrès passe par l’équipement de la maison. Dès 1938, 90 % des ménages américains écoutent la radio au moins une heure par jour, transformant ce médium en un véritable instrument d’éducation des masses et de normalisation des premiers réflexes de consommation.

Le véritable basculement intervient dans les années 1950 avec l’essor fulgurant de la télévision. En 1950, seuls 9 % des foyers américains possèdent un poste ; dix ans plus tard, ils sont 90 %. Ce nouvel écran devient le miroir d’un mode de vie standardisé, celui de la famille nucléaire et de la consommation de masse. Les publicités pour les voitures Ford ou Chevrolet ne vendent plus seulement un véhicule, elles promeuvent le "rêve américain" et installent durablement l’idée que la puissance et la taille sont des critères de valeur. Parallèlement, les émissions de variétés et les premiers spots télévisés imposent une vision uniforme de l’habitat, de l’ameublement et de l’outillage. Dans les années 1960, alors que la télévision a conquis 90 % des foyers américains et la moitié des européens, les outils électriques comme les perceuses Black & Decker ou les ponceuses Bosch deviennent des symboles de modernité, au point que les ventes d’outils électriques grimpent de 300 % entre 1955 et 1970.

Les décennies 1970 et 1980 marquent l’apogée de ce phénomène. La couverture télévisuelle est quasi totale – 98 % des foyers américains et 80 % des européens sont équipés – et la télévision par satellite permet une diffusion mondiale des normes. La globalisation des modes vestimentaires, avec le jean Levi's, ou des modèles automobiles, avec l’irruption des voitures japonaises, témoigne de cette uniformisation planétaire. Dans le domaine industriel, les publicités pour des marques comme DeWalt ou Black & Decker standardisent l’équipement des ateliers, tandis que des émissions populaires comme MacGyver popularisent l’idée d’outils multifonctions et de débrouille technique. L’influence est telle que les dépenses publicitaires télévisées représentent près de 20 % du PIB américain en 1980. Mais c’est aussi à cette époque que les premières machines-outils à commande numérique, comme celles de Mazak ou Haas, font l’objet de reportages et de campagnes qui créent un marché globalisé : une usine allemande et une usine japonaise achètent les mêmes fraiseuses, simplement parce que "tout le monde en a une". Les ventes de machines CNC augmentent de 500 % entre 1970 et 1990, preuve que le mimétisme industriel, amplifié par les médias, est un puissant moteur d’homogénéisation.

L’arrivée d’Internet dans les années 1990, puis des smartphones et du streaming dans les années 2000, ne brise pas cette dynamique ; elle la transforme. Alors que la télévision reste hégémonique jusqu’au début des années 2000, avec plus de 90 % des foyers équipés et des dépenses publicitaires atteignant 300 milliards de dollars par an, les premiers médias numériques fragmentent l’attention sans supprimer le réflexe mimétique. Les émissions de bricolage comme The New Yankee Workshop cèdent progressivement la place aux tutoriels YouTube, qui deviennent, à partir des années 2010, les nouveaux vecteurs de standardisation des compétences. Une simple vidéo expliquant comment souder avec un poste MIG ou réparer une perceuse peut cumuler des millions de vues et, en quelques jours, faire exploser les ventes d’un modèle spécifique. L’avènement de la 5G et de l’Internet des objets, couplé aux algorithmes de recommandation des réseaux sociaux comme TikTok ou Instagram, crée une nouvelle forme de normalisation, plus instantanée et plus ubiquitaire, où une tendance peut se propager à l’échelle planétaire en quelques heures.

Ce puissant mécanisme de normalisation a eu des conséquences très concrètes, tant sur le consommateur individuel que sur l’entreprise. Pour les particuliers, les médias ont créé des "standards de vie" industriels : posséder une perceuse électrique, une scie circulaire ou un multimètre est devenu un marqueur de modernité et de compétence. En 1970, seuls 20 % des ménages américains possédaient une perceuse électrique ; en 2020, ils sont 85 %. Derrière ces chiffres se cache un phénomène plus insidieux : l’influence des célébrités et des influenceurs, qui transforme l’acte d’achat en une quête d’identité. Un bricoleur amateur n’achète pas seulement un outil, il achète l’image du "pro" que la télévision ou YouTube ont construite. Les émissions de bricolage, les stars de cinéma conduisant des Ford Mustang dans les années 1970, ou les youtubeurs tech des années 2010, ont tous participé à cette uniformisation des désirs, conduisant à une surconsommation et à une obsolescence programmée. En 2020, 70 % des acheteurs d’outils électriques possèdent déjà un modèle similaire, preuve que la "nouveauté" est souvent un besoin artificiellement suscité par les médias.

Texte extrait :

"L’impact des médias de masse sur la normalisation des comportements industriels (1920-2020)une révolution silencieuse des normes sociales, économiques et culturelles" 

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2026-09-09

Incompétence

 


Extrait :Michel Meyer

Principia Politica, pages135,136

Édition VRIN 2022

 Il est souvent dangereux de vouloir surpasser ses chefs. L'incompétence est essentielle au bon fonctionnement des groupes sociaux, car c'est ce qui les perpétue sans générer d'envie et de luttes internes, surtout en démocratie, où le critère de décision centré sur la hiérarchie seule tend à diminuer. 

Le problème est que l incompétence qui permet aux moins doués d'accéder aux hautes fonctions à la place des plus doués finit par bloquer ceux-ci. C'est une forme des rendements décroissants. C'est la principale cause de déclin des sociétés. Un supérieur prend un inférieur moins compétent qui ne le met pas en question, puisqu'inférieur, lequel, arrivé au pouvoir, fera de même, et ainsi de suite. Au total, le niveau baisse de plus en plus et partout, dans les entreprises, à l'école, dans les administrations, et dans la classe dirigeante de l'État.

 Une mobilité sociale sans compétence finit toujours par bloquer l'ascenseur social, vu que les incompétents ne peuvent que décider de bloquer la circulation dont ils ont bénéficié parce qu'à terme, celle-ci les menace. 

L'éviction des plus compétents et des meilleurs éléments n'est absorbable que s'il y a suffisamment de postes dans la société pour leur assurer malgré cela un destin social alternatif. (...)

L''incompétence précipite le cycle des blocages de la croissance, créant la frustration et le sentiment de révolte. La naissance, la couleur de peau, le genre, la nationalité, la religion, ont joué ce rôle de blocage, créant des critères de sélection a priori, des "conditions d'accès", qui sont autant de marqueurs de monopole et de rente. Celle-ci vise encore et toujours à bloquer les rendements décroissants, puisqu'on limite le gâteau à se partager.

 Les conséquences globales de cette réalité sont désastreuses, car à force de promouvoir les plus incompétents et d'éliminer les autres, la médiocrité générale, sociale, ne peut qu'augmenter si tout le monde fait de même. 

Pensons à ce qui se passe souvent à l'Université en Europe depuis quelques décennies. Le sucesseur, médiocre, d'un successeur antérieur, lui même peu compétent, rend le tout plus médiocre encore, jusqu'au moment où le système finit par ne plus bien fonctionner. 

Certes, la médiocrité renforce la médiocrité, en la faisant payer à d'autres, en socialisant les pertes, et la noie dans l'insignifiance de décisions multiples où ses effets se diluent, mais à la fin, l'addition une fois faite, le résulta est catastrophique pour l'ensemble de la société qui l'a toléré, car le principe devient légitime et se généralise (la collégialité joue ce rôle de légitimation, la surabondance des diplômes également, mais que représentent-ils encore comme vrais savoirs au fil du temps?).

 La collégialité, sous couvert de démocratie dans la décision, finit par légitimer les copinages et les nominations les moins justifiées, qui font l'objet d'échanges, ce qui confère, certes, une légitimité (démocratique en l'occurrence) à la décision, mais ne change en rien la médiocrité qu'elle sert à faire passer, et surtout à légitimer, puisqu'on peut soutenir que la décision a été prise << démocratiquement >>>, par des votes.

Michel Meyer

Principia Politica, pages135,136

Édition VRIN 2022

https://youtu.be/fhQNMb3nIvw?si=lGxGTQEpXW0za3zX


L'ouvrage Principia Politica : Histoire, économie et société de Michel Meyer, publié aux Éditions Vrin en janvier 2022, propose une réflexion approfondie sur l'articulation entre politique, économie et sciences humaines

Michel Meyer, philosophe et professeur émérite à l'Université libre de Bruxelles.Thématique : Une analyse unifiée des liens entre le capitalisme, les religions, les régimes politiques et les structures sociales dans la lignée des grands classiques de la sociologie et de l'économie.

Éditeur : 

Librairie Philosophique J. Vrin, dans la collection « Moments Philosophiques » (476 pages).  (https://www.vrin.fr/livre  

          

2026-09-08

faut-il savoir pour décider ?

  
      


Conférence sur le thème de faut-il savoir pour décider ? déc. 2023

Avec Etienne KLEIN, Physicien et Philosophe des sciences, Directeur de recherches au CEA , Producteur de l'émission "La conversation scientifique" sur France Culture Échange par Olivier Fronty

"entre la militance et la compétence autrement dit les gens qui sont les plus militants pour ceci ou pour cela et quand je dis militant c'est pour ou contre et bien en général ils sont pas les plus compétents et les gens les plus compétents en général sont modérés et étant modéré s'engage modérément" E.KLEIN


Notre capacité à faire face aux risques et à décider dans un monde de plus en plus complexe est l’une des clés de la réflexion stratégique et de l'action opérationnelle. Mais comment faire pour orienter notre action lorsque la connaissance nous manque ? Comme nous l'indique cette phrase apocryphe de Kant :

«L’intelligence d’un individu se mesure à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter »,cela nous amène assez naturellement à mesurer le degré de connaissance nécessaire pour décider.

Une question se pose alors à nous : faut-il savoir pour décider ?