Pascal Walter
"le pouvoir c'est la marge de manoeuvre que l'on s'accorde à soi même"
2026-06-01
Un débat public biaisé en période de crise economique et sociale
Un nouveau totalitarisme, celui du marché
Un article publié dans la revue Spirale, no 176, janvier-février 2001, p. 16.
Un " totalitarisme" qui exerce aujourd’hui son emprise, dans des sociétés qui se réclament pourtant de la démocratie, est celui qui veut paradoxalement justifier son existence au nom d’une plus grande liberté, celle du marché, mais qui ne laisse en réalité d’autre choix que de s’intégrer à la logique d’une pensée unique, d’un mode unique d’agir, une logique qui s’est infiltrée dans nos vies de manière tacite sous la forme d’une guerre non déclarée, qui enchaîne les populations et lie leur sort à la santé du capital, à la prospérité des investissements.
Cette logique est celle du néolibéralisme, qui s’est implanté à partir de la fin des années 1970 en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, pour se généraliser à l’échelle du monde entier au cours des deux décennies suivantes et régner dès lors en maître absolu, soumettant toute l’activité économique et sociale aux seules lois du marché. Il s’agit bien d’un retour au libéralisme après une période de quelque quatre décennies qui avaient vu triompher l’interventionnisme étatique.
Mais ce libéralisme est d’un type nouveau dans la mesure où le champ de son déploiement est celui d’une économie « globale » entièrement mondialisée où le principe de la liberté des échanges a été poussé à un point tel que les États en sont arrivés à confier aux marchés et aux institutions internationales qui en assurent la domination intégrale, des pouvoirs supranationaux qui priment sur la souveraineté des États et le contrôle de la démocratie parlementaire sur des enjeux majeurs de la vie sociale, désormais décidés par les impératifs du profit et de la compétitivité internationale.
Le totalitarisme d’aujourd’hui est celui de la domination totale par le marché. L’étendue de son pouvoir, en voie d’achèvement au niveau mondial depuis la chute de l’économie planifiée dans l’ex-Union soviétique et ses satellites d’Europe centrale et orientale, ne s’arrête pas à la sphère de l’économie. Le totalitarisme du marché poursuit son action dirigée vers la transformation complète de l’individu en homo oeconomicus, en individu qui penserait tout en termes économiques, comme le soutient depuis des décennies la science économique officielle fondée sur le principe de l’individualisme méthodologique.
Sans sombrer dans le catastrophisme, on ne peut écarter aujourd’hui, avec les progrès phénoménaux du génie génétique et leur appropriation privée par les entreprises multinationales dans un monde qui n’obéit qu’aux lois du marché et du profit, l’hypothèse d’un éventuel recours au clonage généralisé et aux mutations génétiques pour achever, dans une version moderne d’eugénisme, ce modelage de l’individu aux besoins de l’économie.
Des conditions propices à la domination totale
Le chômage croissant, la mise à sac des programmes publics de protection sociale, la destruction de l’emploi stable auquel on substitue l’emploi contractuel et à temps partiel, le recul de la syndicalisation, l’accroissement des inégalités à l’intérieur des pays et entre pays riches et pays pauvres, l’insécurité, la misère et le désarroi social qui en résultent constituent le processus même de la constitution de la société atomisée, condition de sa domination totale et terrain fertile à l’émergence d’une forme extrême de cette domination.
La profilération d’une multitude de groupes racistes, xénophobes, néofascistes et néonazis dans un grand nombre de pays et les récents succès électoraux de partis politiques d’extrême droite démontrent qu’il ne s’agit pas d’une simple hypothèse d’école. La regrettable décision de l’Union européenne, prise en septembre 2000, de lever les sanctions imposées à l’Autriche à la suite de l’entrée au gouvernement de ce pays en février 2000 du FPÖ (Freiheitlische Partei Österreichs), parti d’extrême droite dirigé par le raciste Jörg Heider, en dit long sur la détermination des quatorze « démocraties » européennes à prendre les moyens qui s’imposent pour barrer la route à une remontée de l’extrémisme de droite.
Venant de gouvernements dirigés par des partis de droite, une telle attitude n’est pourtant pas aussi inattendue à la lumière de l’histoire. Il n’est en effet un secret pour personne, par exemple, comme le rappelle Hobsbawm, que le conservateur britannique Winston Churchill cachait mal sa sympathie à l’égard de Benito Mussolini et de son régime fasciste et que sa motivation à se présenter peu après comme le chef de file de la lutte anti-fasciste n’était motivée que par la menace réelle que représentait pour la Grande-Bretagne la puissance montante de l’Allemagne nazie. On sait par ailleurs que les « démocraties » européennes qu’étaient la France et la Grande-Bretagne, voyant en Hitler le fer de lance de la croisade antibolchevique, n’avaient pas hésité à s’allier à Hitler et Mussolini en signant en 1938 le traité de Münich, qui laissait Hitler libre d’annexer la Tchécoslovaquie et lui fournissait le tremplin d’une attaque prochaine contre l’URSS.
Venant de gouvernements « socialistes », social-démocrates ou travaillistes comme les gouvernements français, allemand et britannique, dirigés par des partis s’affichant comme partisans d’une « troisième voie », celle du partenariat, la banalisation de l’entrée du FPÖ au sein du gouvernement autrichien est-elle moins inattendue? La réponse à cette question s’impose d’elle-même lorsqu’on se souvient que le Parti socialiste autrichien, déjà protagoniste de la « troisième voie » dans les années soixante-dix, a joué un rôle clef pour contribuer à donner une crédibilité politique au FPÖ d’extrême droite et à favoriser ainsi sa progression, en gouvernant en coalition avec lui de 1983 à 1986.
Dans un article intitulé « Le fascisme libéral » publié en août 2000 dans le Monde diplomatique, le Sous-commandant Marcos, dirigeant de l’Armée zapatiste de libération nationale du Chiapas au Mexique exprime cette préoccupation dans les termes suivants :
La fameuse « troisième voie » ne s’est pas seulement révélée, ici et là, fatale pour la gauche, mais peut constituer, par endroits, une rampe de lancement pour le néofascisme.
Ces rappels font ressortir avec une grande acuité les dangers qui se profilent aujourd’hui et les moyens absolument nécessaires à mettre en œuvre pour y faire échec, dont le principal consiste incontestablement à contrer le processus de l’atomisation sociale par l’action organisée unitaire et la mobilisation sur une base de classe, en toute indépendance, pour la défense des intérêts de la grande majorité de la population.
Texte de : Louis Gill, économiste
Professeur retraité de l'Université du Québec à Montréal
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Avons-nous perdu le goût de la démocratie?
2026-05-26
L économie de surveillance
L’économie de surveillance repose sur un principe de subordination et de hiérarchie. L’ancienne réciprocité entre les entreprises et les utilisateurs s’efface derrière le projet consistant à extraire une plus-value de nos agissements à des fins conçues par d’autres — vendre de la publicité.
Nous ne sommes plus les sujets de la réalisation de la valeur. Nous ne sommes pas non plus, comme d’aucuns l’ont affirmé, le « produit » que vend Google. Nous sommes les objets dont la matière est extraite, expropriée, puis injectée dans les usines d’intelligence artificielle de Google qui fabriquent les produits prédictifs vendus aux clients réels : les entreprises qui paient pour jouer sur les nouveaux marchés comportementaux.
l’expérience humaine se trouve marchandisée par le capitalisme de surveillance pour renaître sous forme de « comportements ». Traduits en données, ces derniers prennent place dans l’interminable file destinée à alimenter les machines conçues pour en faire des prédictions qui s’achètent et se vendent.
Pour obtenir des prédictions comportementales très précises et donc très lucratives, il faut sonder nos particularités les plus intimes. Ces opérations d’approvisionnement visent notre personnalité, nos humeurs, nos émotions, nos mensonges et nos fragilités. Tous les niveaux de notre vie personnelle sont automatiquement captés et comprimés en un flux de données à destination des chaînes de montage qui produisent de la certitude.
le plus sûr de prédire le comportement reste d’intervenir à la source : en le façonnant. J’appelle « économies de l’action » ces processus inventés pour y parvenir : des logiciels configurés pour intervenir dans des situations réelles sur des personnes et des choses réelles. Toute l’architecture numérique de connexion et de communication est désormais mobilisée au service de ce nouvel objectif. Ces interventions visent à augmenter la certitude en influençant certaines attitudes : elles ajustent, adaptent, manipulent, enrôlent par effet de groupe, donnent un coup de pouce. Elles infléchissent nos conduites dans des directions particulières, par exemple en insérant une phrase précise dans notre fil d’actualités, en programmant l’apparition au moment opportun d’un bouton « achat »
loin de la Silicon Valley, salivent à leur tour à l’idée des profits issus de la surveillance. En particulier les assureurs automobiles, impatients de mettre en place la télématique — les systèmes de navigation et de contrôle des véhicules. Ils savent depuis longtemps que les risques d’accident sont étroitement corrélés au comportement et à la personnalité du conducteur, mais, jusqu’ici, ils n’y pouvaient pas grand-chose. Un rapport des services financiers du cabinet de conseil Deloitte recommande désormais la « minimisation du risque » (un euphémisme qui, chez un assureur, désigne la nécessité de garantir les profits) à travers le suivi et la sanction de l’assuré en temps réel — une approche baptisée « assurance au comportement ».
Auparavant vice-président de Google Maps et responsable de Street View, M. Hanke a créé en 2010 sa propre rampe de lancement au sein de Google : Niantic Labs, l’entreprise à l’origine de Pokémon Go. Il caressait l’ambition de prendre possession du monde en le cartographiant. Il avait déjà fondé Keyhole, une start-up de cartographie virtuelle à partir d’images satellites financée par la Central Intelligence Agency (CIA) puis rachetée par Google, qui l’a rebaptisée Google Earth.
L’apogée de Pokémon Go, à l’été 2016, signait l’accomplissement du rêve porté par le capitalisme de surveillance : un laboratoire vivant de la modification comportementale qui conjuguait avec aisance échelle, gamme et action. L’astuce de Pokémon Go consistait à transformer un simple divertissement en un jeu d’un ordre très différent : celui du capitalisme de surveillance — un jeu dans le jeu. Tous ceux qui, rôdant dans les parcs et les pizzerias, ont investi la ville comme un terrain d’amusement servaient inconsciemment de pions sur ce second échiquier bien plus important.
Shoshana Zuboff
Professeure émérite à la Harvard Business School. Auteure de The Age of Surveillance Capitalism : The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, Public Affairs, New York, 2019
Source
https://www.monde-diplomatique.fr/2019/01/ ZUBOFF/59443#nh1
Face aux Algorithmes, Réinventer la Promesse Républicaine
L’Adieu au Travail-Destin
La projection du Forum Économique Mondial, scellant la disparition de 92 millions d’emplois, ne décrit pas une simple transition technique, mais une rupture intime dans notre tissu républicain. En France, cette reconfiguration brutale du marché du travail, orchestrée par l’avènement de l’intelligence artificielle et les impératifs de la décarbonation, résonne comme un séisme autant politique que métaphysique. Notre modèle social s’est historiquement structuré autour de la figure du travailleur-citoyen, garant d'une promesse d’émancipation et de cohésion nationale.
Or, la destruction programmée des fonctions administratives et intermédiaires frappe précisément le cœur de nos classes moyennes, creusant le fossé entre une élite connectée aux flux de la mondialisation technologique et une périphérie condamnée à l'incertitude. Ce dualisme économique se traduit immédiatement par une fracture géographique, opposant les métropoles captatrices d'innovation aux territoires ruraux et désindustrialisés, déjà fragilisés par les vagues successives de mutations économiques.
Le danger majeur de cette métamorphose réside dans l'érosion du sens et l’avènement d'une détresse démocratique profonde. Lorsque le travail cesse d'être un vecteur d'intégration pour devenir une source d'angoisse liée à l'obsolescence de ses propres compétences, c’est le contrat social lui-même qui vacille.
Le sentiment d'impuissance publique face à des dynamiques algorithmiques globales nourrit un ressentiment politique aigu, offrant un terreau fertile aux replis identitaires et aux rhétoriques de la colère. Face à ce deuil de la stabilité, l'État ne peut plus se contenter d'une gestion comptable de l'employabilité ou de dispositifs de reconversion hors sol.
L'enjeu de notre époque n'est pas seulement de former des individus aux outils de demain, mais de repenser collectivement la valeur du travail, le partage du temps et la reconnaissance de l'utilité sociale, afin que la modernité ne se construise pas sur les ruines de notre dignité commune.La réinvention de notre école et de notre université devient alors l'urgence absolue pour conjurer ce deuil de l’avenir.
L’institution éducative française ne peut plus se contenter d'ajuster ses programmes à la marge ou de courir après les dernières compétences techniques éphémères exigées par le marché. Face à l’obsolescence programmée des savoirs utilitaires, le modèle républicain, historiquement fondé sur la transmission académique et la sélection par le diplôme initial, subit une crise de légitimité sans précédent.
Éduquer au siècle de l'intelligence artificielle ne consiste pas à transformer l’élève en un exécutant technique docile, mais à fortifier en lui ce que la machine ne pourra jamais reproduire : la conscience critique, la sensibilité esthétique, le doute méthodique et le sens de l'éthique. L'école doit redevenir le lieu de l’apprentissage de la complexité et du discernement, libérée de la seule obsession de l’employabilité immédiate.Cette mutation exige de rompre définitivement avec le dogme du diplôme à vie, véritable facteur de hiérarchisation et de déclassement social en France.
L’éducation doit se concevoir comme un continuum existentiel, une structure hospitalière capable d'accueillir les citoyens à chaque étape de leurs ruptures professionnelles pour leur offrir non pas un simple recyclage technique mais une véritable reconversion intellectuelle et humaine. En démocratisant le droit au temps long de la réflexion tout au long de l'existence, le système éducatif peut transformer l'angoisse de la transition en une opportunité d’émancipation collective. C'est à ce prix que l'école française restera fidèle à sa promesse originelle : former des citoyens lucides et souverains, capables de maîtriser le progrès technique plutôt que de le subir.
2026-05-23
Le langage écrit, permet d'institutionnaliser les règles de la dominance.
C'est ainsi que s'institutionnalisent les règles morales, éthiques, les préjugés, les jugements de valeur et les lois qui régissent le comportement des individus d'une société à une certaine époque.
Il est certain que ce ne sont pas les dominés qui vont imposer leurs lois aux dominants. La "culture" d'une époque représente donc bien les règles auxquelles un individu doit se soumettre à cette époque pour s'élever dans les hiérarchies et atteindre la dominance.
Sans cette dominance, il ne peut espérer de récompense, il ne peut espérer se faire plaisir, atteindre au « bien-être » biologique. Il ne s'agit donc plus d'assurer ses besoins fondamentaux que les sociétés dites évoluées assurent tant bien que mal à la majorité des individus à l'époque moderne, mais d'assurer sa "liberté d'action" qui est fonction de sa puissance au sein du groupe auquel il appartient.
Quand on nous parle du « plein épanouissement » de l'homme, a-t-on songé que cette utopie est irréalisable dans le cadre d'une hiérarchie quelle qu'elle soit?
D'où l'explosion au sein de nos sociétés hautement hiérarchisées des maladies dites "psychosomatiques " qui ne sont que l'expression somatique de conflits au sein du système nerveux central entre pulsions instinctuelles et interdits socioculturels, conflits qui ne peuvent se résoudre dans une action efficace, assouvissante », sur le milieu, du fait de l'institutionnalisation par les dominants des règles de la dominance?
Ce sont ces règles qui nous semblent être le facteur fondamental de l'apparition des sociétés industrielles et du mythe de la croissance, comme nous allons tenter de le montrer.
Aussi longtemps que la dominance s'est établie sur des critères tels que la force physique, ou que la sélection des chefs s'est réalisée sur certaines qualités guerrieres, à des époques où le groupe social nécessitait, pour survivre à l'activité prédatrice d'autres groupes sociaux, un leader dans la personnalité duquel chacun pouvait s'identifier, la croissance avait peu de raisons de devenir galopante. Mais ce système hiérarchique de la dominance et de ses privilèges se révéla insuffisant lorsque le développement du commerce concentra les richesses entre les mains de ce que l'on peut appeler la bourgeoisie, c'est-à-dire d'une classe ne possédant point les attributs de la classe aristocratique précédente, mais possédant une puissance devenue plus grande, celle du capital et de la propriété privée des moyens de production. Il devenait insupporta-ble, « déplaisant », à cette classe nouvelle de rester "soumise" à la dominance d'une classe qui ne paraissait plus indispensable à l'équilibre social.
La révolution française constitue à n'en pas douter l'expression de l'agressivité de cette classe soumise à une dominance devenue insupportable, parce qu'inutile. Dominance devenue insupportable aussi parce qu'elle limitait l'action gratifiante de ceux qui n'y accédaient pas. Nous savons que l'agressivité est un des moyens les plus primitifs de résoudre l'impossibilité d'agir résultant du conflit entre pulsions de dominance et interdits sociocultu-rels.
Les immortels principes de 1789, les droits de l'homme et du citoyen institutionnalisèrent les règles de la nouvelle dominance, les règles nécessaires à respecter pour devenir bourgeois. Tout petit Français, peut, nous dit-on, espérer un jour devenir président de la Républi-que. Mais on oublie d'ajouter: s'il respecte les règles du jeu, les jugements de valeur institutionnalisés par la bourgeoisie, en particulier la propriété privée, dont celle des moyens de production. Dès lors, toutes les hiérarchies, bureaucratiques, militaires, académiques, professorales bu autres, n'existent qu'en fonction de la hiérarchie
centrale, celle de l'argent. C'est lui qui donne la plus grande puissance et avant tout la seule puissance transmissible héréditairement par héritage.
Bien sûr, les automatismes socioculturels de la bourgeoisie, les signes de recon-naissance innombrables qui constituent la « bonne éducation » se transmettent plus facilement dès la naissance à celui qui naît en milieu bourgeois.
Mais ces signes peuvent s'apprendre, même lorsqu'on vient d'un autre milieu. La seule chose qui puisse se transmettre directement et permettre sans effort la domination par héritage, c'est la propriété.
Dès lors tout l'édifice social se soumet à elle. Toutes les hiérarchies s'inclinent devant celle-là, dont elles ne sont plus que les instruments. Or, dans un tel système pour accroître ses richesses, done pour protéger sa puissance et sa domination, il faut vendre. Il faut s'approprier le travail des dominés, et grâce à la plus-value, accroître ce capital qui assure la dominance.
Or, pour accroître ce capital il faut que les dominés produisent des richesses et que ces richesses soient consommables ». En effet, les dominants par le capital ne sont pas assez nombreux aujourd'hui pour consommer suffisamment de richesses à eux seuls, il est nécessaire que l'ensemble de la population consomme, de façon que le profit augmente et en fonction du profit, la puissance.
C'est là selon nous que s'articule enfin le fond du problème de la croissance. On voit en effet comment progressivement, de la notion instinctuelle de satisfaction biologique qui en milieu social exige la dominance pour se réaliser, on passe de l'individu à la classe sociale, institutionnalisant les règles de la dominance et des hiérarchies. On voit comment à partir du moment où la dominance exige la possession d'un capital, celui-ci ne peut s'obtenir que par l'accaparement de la plus-value, mais que son accroissement nécessite une production
croissante de biens consommables et la participation à la consommation croissante des producteurs eux-mêmes. Comment dans ces conditions on focalise les désirs des dominés, des masses, sur la satisfaction par les biens et la propriété des objets, comme l'on tente d'apaiser leur agressivité (agressivité qui résulte de l'absence totale de pouvoir) par les hochets que sont les biens consommables.
Nous sommes ainsi parvenus au type des sociétés contemporaines qui ayant complètement et lentement occulté leurs motivations initiales, à savoir la recherche du plaisir individuel par la dominance, se sont aliénées entièrement au moyen utilisé pour l'obtenir, à savoir la production pour la production au point de la considérer comme une finalité en soi et la seule façon de satisfaire aux besoins.
Mais le seul besoin essentiel et qui, lui, n'est pas satisfait de façon générale, ce n'est pas la consommation, mais le pouvoir, car seul le pouvoir permet la satisfaction des besoins, sans cesse accrus, par la connaissance que diffuse la publicité des moyens de les satisfaire.
Extrait Page 106 -110 la nouvelle grille Henri Laborit Folio essais
2026-05-11
La démocratie confisquée : de l'illusion du savoir à l'autoritarisme ordinaire
Et si la démocratie n'était, bien souvent, qu'un décor ? Non pas abattue par un coup d'État, mais vidée de sa substance par des mécanismes plus discrets, plus patients, plus rentables. C'est l'hypothèse que l'on voudrait explorer ici, en posant une question simple : comment un régime peut-il confisquer les droits des citoyens sans avoir à les suspendre officiellement ?
Deux figures historiques de l'oligarchie permettent de penser cette confiscation. La première, l'aristocratie, agit à découvert : elle inscrit l'inégalité dans la loi et dans le sang. La seconde, la ploutocratie, agit dans l'ombre des institutions démocratiques : elle laisse les droits formellement intacts, mais les rend inaccessibles à qui ne peut les payer. L'une confisque par la naissance, l'autre par l'argent. Le résultat, pourtant, est le même : une citoyenneté à plusieurs vitesses, un pouvoir confisqué au plus grand nombre.
La ploutocratie, ou l'art de vider les droits sans les abolir
La ploutocratie n'est pas un régime officiel. Nulle constitution ne proclame que le pouvoir appartient aux plus riches. Et c'est précisément ce qui fait sa force. Elle se love dans les interstices des démocraties libérales, qu'elle ne détruit pas : elle les achète, les influence, les asphyxie à bas bruit.
Le premier mécanisme par lequel elle confisque les droits est celui de l'influence disproportionnée. Le financement des campagnes électorales et le lobbying permettent aux intérêts les mieux dotés d'orienter la loi. Le droit à une représentation équitable, cœur de la promesse démocratique, devient une fiction.
Le deuxième mécanisme touche à la justice. Quand la qualité d'une défense dépend des moyens que l'on peut y consacrer, le droit à un procès équitable se mue en privilège de classe. L'égalité des citoyens devant la loi s'effondre dans la différence des fortunes.
Le troisième mécanisme concerne l'espace public. La concentration des médias entre les mains de quelques groupes industriels ou financiers bride le pluralisme de l'information. Le droit à une information libre et diverse se trouve alors confisqué par ceux qui décident de ce qui mérite ou non d'être porté à la connaissance du public.
Le quatrième mécanisme, peut-être le plus pernicieux, est celui de la marchandisation des droits. Lorsque l'accès à la santé, à l'éducation, à un logement décent dépendent non de la citoyenneté mais de la solvabilité, les droits sociaux se transforment en services payants. Ce ne sont plus des garanties, mais des produits. Le citoyen cède la place au consommateur.
La confiscation ploutocratique est donc systémique et souvent insidieuse. Elle ne se donne pas à voir dans un texte de loi répressif, mais dans l'écart grandissant entre les droits proclamés et les moyens réels de les exercer.
Une difficulté mérite ici d'être relevée. Parler de « confiscation » suggère une intention active, presque un complot. Or, les dynamiques ploutocratiques sont parfois moins intentionnelles qu'on ne le croit : elles résultent de dérives institutionnelles, d'asymétries accumulées, de la lente colonisation de la sphère publique par la logique du marché. Distinguer la confiscation directe — la suppression légale d'un droit — de la confiscation indirecte — l'entrave systémique qui le rend ineffectif — permettrait de mieux saisir cette zone grise où s'érode la démocratie sans que personne n'ait formellement décidé de l'abolir.
L'aristocratie, ou la confiscation assumée
Face à la subtilité ploutocratique, l'aristocratie offre le visage d'une confiscation explicite. Ici, point de dévoiement insidieux des institutions : l'inégalité est inscrite dans la loi, et la naissance détermine la place de chacun dans l'ordre politique.
Le premier mécanisme aristocratique est celui de l'exclusion politique de principe. La majorité est tenue à l'écart du pouvoir, non par manque d'argent, mais par statut. Le droit à la participation politique est nié dans son fondement même.
Le second mécanisme est celui des privilèges juridiques. Les aristocrates ne sont pas soumis aux mêmes lois, aux mêmes tribunaux, aux mêmes peines que le commun. La citoyenneté se décline en plusieurs vitesses, et la naissance fixe pour chacun le degré de droits auquel il peut prétendre.
L'aristocratie ainsi décrite fonctionne comme un idéal-type. Mais l'histoire impose une nuance de taille. Les aristocraties réelles ont rarement existé à l'état pur. Elles se sont hybridées avec l'argent : achat de titres, alliances matrimoniales avec la bourgeoisie financière, anoblissement de créanciers. La frontière entre la naissance et la fortune est souvent poreuse. L'opposition binaire entre ploutocratie et aristocratie, pour éclairante qu'elle soit sur le plan théorique, doit donc être maniée avec prudence : la réalité historique et contemporaine est bien plus souvent celle de régimes mixtes, où l'argent et le statut se renforcent mutuellement pour confisquer les droits.
Sortir du cadre national : l'impensé transnational
Un autre angle mort mérite d'être examiné. L'analyse de la ploutocratie, telle qu'elle vient d'être déployée, reste enfermée dans le cadre de l'État-nation. Or, une part considérable du pouvoir ploutocratique s'exerce aujourd'hui à l'échelle transnationale. Les paradis fiscaux soustraient des pans entiers de richesse au contrôle citoyen. Les firmes multinationales imposent leurs conditions aux législations nationales. Les traités de commerce et d'investissement créent un droit supranational qui échappe à la délibération démocratique. Cette ploutocratie globalisée ajoute une couche supplémentaire à la confiscation des droits, en rendant les décisions économiques inaccessibles non seulement aux citoyens les plus modestes, mais à la collectivité tout entière.
Les verrous : médias, université, et maintenant l'illusion du savoir fragmenté
Face à ce constat, une question s'impose : est-il seulement possible de desserrer l'étau ? Les pistes classiques sont connues : financement public de la vie politique, régulation du lobbying, renforcement de l'indépendance de la justice, défense de médias libres, réappropriation citoyenne des décisions économiques. Mais l'honnêteté intellectuelle commande d'affronter une objection plus radicale : ces pistes ne sont-elles pas elles-mêmes condamnées d'avance ?
Si le diagnostic d'une confiscation ploutocratique est juste, alors les leviers traditionnels de l'émancipation démocratique sont verrouillés à plusieurs niveaux.
D'abord, les grands médias appartiennent à la classe qu'ils devraient contrôler. L'espace public est privatisé en amont : comment espérer qu'il produise, contre ses propriétaires, une contestation efficace ? La parole médiatique, formatée par les intérêts de ses actionnaires, ne peut servir de vecteur à sa propre subversion.
Ensuite, le monde universitaire, censé fournir les outils critiques, apparaît largement neutralisé par son propre conservatisme théorique. Une part significative des intellectuels reste adossée à des paradigmes forgés aux XIXe et XXe siècles — marxisme classique, sociologie bourdieusienne, dépendance au vocabulaire de la lutte des classes — qui peinent à saisir les mutations du capitalisme financiarisé, les nouvelles subjectivités politiques ou la recomposition des dominations à l'ère numérique. Ce conservatisme idéologique, confortablement installé dans les institutions académiques, donne l'illusion d'une pensée critique tout en la rendant inopérante.
Mais un troisième verrou, plus contemporain et peut-être plus profond, est venu s'ajouter. L'explosion des réseaux sociaux, des podcasts, des vidéos et des chaînes alternatives a fragmenté le savoir en une myriade de contenus consommables. Chacun croit désormais savoir, parce qu'il a regardé une vidéo, écouté un entretien, parcouru un fil de discussion. Mais cette illusion de savoir se paie d'un prix redoutable : le temps et les conditions d'une réflexion réelle — lente, exigeante, contradictoire — ont disparu. Le temps de travail, toujours plus lourd pour les uns, et la distraction numérique, toujours plus envahissante pour tous, se combinent pour rendre impossible l'effort soutenu qu'exige la pensée.
Le résultat est une déresponsabilisation généralisée. Chaque classe sociale, chaque groupe, chaque individu se replie sur la revendication de ses droits, sans plus jamais assumer ses devoirs. La citoyenneté, qui est par essence un équilibre entre droits et obligations, se désagrège. On exige tout de l'État, de la collectivité, des autres, sans plus se demander ce que l'on doit soi-même à la cité.
Cette dynamique conduit à une mutation profonde de la démocratie, qui bascule insensiblement dans un autoritarisme à deux visages. D'un côté, la voix officielle, technocratique et descendante, qui parle au nom de la science, de la raison, de la gouvernance, et qui impose ses normes sans délibération véritable. De l'autre, la voix du complot, qui prospère sur les ruines de la raison commune, qui désigne des coupables invisibles, qui offre à la colère et à l'impuissance des exutoires simplistes. Ces deux voix, en apparence opposées, se nourrissent mutuellement. La voix officielle discrédite toute contestation en la renvoyant au registre du complotisme. La voix du complot discrédite toute institution en la renvoyant au registre de la manipulation. Entre les deux, l'espace d'une délibération démocratique réelle — informée, contradictoire, responsable — se réduit comme peau de chagrin.
La boucle est ainsi bouclée. La ploutocratie contrôle les médias traditionnels, qui façonnent l'opinion d'en haut. Elle tolère une université qui, par inertie théorique, ne menace rien. Et elle laisse prospérer un écosystème numérique qui, sous couvert de liberté et d'accès au savoir, atomise la pensée et enferme chacun dans l'illusion de comprendre. Les canaux de la contestation sont neutralisés, non par la censure, mais par la saturation, la fragmentation et la déresponsabilisation collective.
Que reste-t-il ?
Dès lors, la perspective d'un retour à un âge démocratique antérieur n'a guère de sens. Non seulement parce que cet âge n'a peut-être jamais existé sous la forme idéalisée qu'on lui prête, mais surtout parce que les conditions qui rendraient possible une telle restauration ont été méthodiquement démantelées. Les canaux institutionnels, médiatiques et académiques sont soit verrouillés, soit pervertis. Et la fragmentation numérique a achevé de dissoudre le socle d'une conscience citoyenne commune.
Faut-il en conclure que tout est perdu ? Pas nécessairement. Mais il serait vain de chercher une issue dans les formes classiques de la lutte politique. La sortie, si elle doit advenir, ne passera ni par une grande réforme institutionnelle, ni par une prise de conscience collective portée par les médias ou l'université. Elle passera peut-être par des espaces plus modestes, plus locaux, plus silencieux. Des espaces où le temps de la réflexion est encore possible. Des communautés qui réapprennent à articuler droits et devoirs. Des individus qui, contre la fragmentation et la distraction, choisissent de penser lentement.
L'urgence n'est pas de prendre le pouvoir. Elle est de maintenir, dans les interstices du système, les conditions d'une citoyenneté réelle. Non pas la citoyenneté des droits sans devoirs, qui nourrit l'autoritarisme. Mais une citoyenneté adulte, capable de tenir ensemble la liberté et la responsabilité, la critique et l'action, la lucidité et l'espérance. Non pas pour restaurer une démocratie perdue, mais pour en faire exister des fragments, ici et maintenant.
Ploutocratie et aristocratie, pour emprunter des chemins opposés, convergent vers un même résultat : la souveraineté populaire vidée de son sens. L'une confisque les droits par l'influence économique, l'autre par la naissance. L'une avance masquée, l'autre à visage découvert. Dans les deux cas, la démocratie n'est plus qu'un mot.
Mais la ploutocratie contemporaine a perfectionné l'art de la confiscation bien au-delà de ces mécanismes historiques. Elle a verrouillé les médias traditionnels, neutralisé la critique universitaire, et trouvé dans la fragmentation numérique un allié inattendu : en donnant à chacun l'illusion du savoir, elle a rendu la pensée réelle impossible. En saturant le temps par le travail et la distraction, elle a produit une déresponsabilisation massive. Droits sans devoirs, opinions sans réflexion, colères sans projet.
Le résultat est sous nos yeux : une démocratie autoritaire, partagée entre la voix officielle de la gouvernance technocratique et la voix complotiste de la contestation sans issue. Deux faces d'une même pièce, qui se renforcent l'une l'autre en étouffant l'espace de la délibération commune.
Face à ce constat, il ne sert à rien d'attendre un hypothétique regain démocratique par les voies traditionnelles. La seule voie envisageable est une forme de résistance patiente, locale, exigeante, visant à entretenir les conditions de la citoyenneté. Réapprendre à penser. Réapprendre à délibérer. Réapprendre à articuler les droits et les devoirs. Non pas pour renverser un système qui a absorbé toutes les contestations, mais pour faire exister, à côté de lui, des îlots de démocratie réelle. C'est là, et là seulement, que quelque chose comme un avenir démocratique demeure pensable.
Note sur ce texte
Ce texte est une refonte critique d'un article de Pascal Walter intitulé « Ploutocratie, Aristocratie et confiscation des droits des citoyens », publié le 15 août 2025. L'objectif était d'en conserver l'armature argumentative — la comparaison entre confiscation ploutocratique et confiscation aristocratique des droits — tout en y intégrant plusieurs prolongements et réserves.
Le choix de remplacer le terme « reconquête » par des expressions comme « résistance patiente » ou « faire exister des îlots de démocratie réelle » répond à une objection de fond. Parler de reconquête supposerait qu'un retour à une démocratie authentique est possible, ce que la triple confiscation décrite dans l'article (médiatique, universitaire, numérique) rend précisément illusoire. Le terme était donc en contradiction avec la radicalité du diagnostic. Lui préférer le vocabulaire de la résistance et de l'entretien de fragments démocratiques permet de maintenir la rigueur du constat sans céder à l'optimisme rhétorique.
Le texte comporte lui-même des limites qu'il convient de reconnaître. D'abord, son propos reste général et ne s'ancre pas dans une analyse conjoncturelle précise. Ensuite, il fait l'impasse sur les formes concrètes de résistance existantes — communs, monnaies locales, médias associatifs, expériences municipales — qui pourraient donner chair à la perspective esquissée. Enfin, la critique de l'université et des intellectuels, bien que fondée sur un constat de conservatisme théorique, mériterait d'être nuancée par la prise en compte des marges académiques où s'élaborent des pensées véritablement neuves.
Il reste que, tel qu'il se présente, ce texte cherche à éviter deux écueils symétriques : la dénonciation impuissante, qui se complaît dans le constat sans ouvrir de perspective, et l'optimisme volontariste, qui fait comme si les conditions de la transformation étaient réunies alors qu'elles sont verrouillées. Entre les deux, une ligne de crête est fragile, mais c'est peut-être la seule position honnête pour qui refuse à la fois la naïveté et le cynisme.
**Source :** Pascal Walter, « Ploutocratie, Aristocratie et confiscation des droits des citoyens », blog personnel, 15 août 2025.
Lien : https://pascalwalter.blogspot.com/2025/08/ploutocratie-aristocratie-et.html?m=1
2026-05-05
Ce que nous croyons savoir de la démocratie nous interdit de la comprendre
Cette suspension n'est pas un accident. Elle est produite, entretenue, et dans une certaine mesure organisée non pas nécessairement par une volonté cynique et concertée, mais par la convergence de plusieurs mécanismes qui se renforcent mutuellement et dont chacun, pris isolément, paraît parfaitement innocent.
Le premier de ces mécanismes est scolaire. L'école républicaine transmet la démocratie comme un acquis civilisationnel quelque chose qui a été conquis, qui nous appartient, qu'il faut préserver. Ce cadrage est narrativement puissant et pédagogiquement désastreux : il place le citoyen dans une posture de gardien plutôt que de questionneur. On apprend que la démocratie est le régime de la liberté et de l'égalité ; on n'apprend pas que ces mots ont été, dès l'origine, en tension conflictuelle, ni que chaque génération a dû redéfinir leur contenu contre ceux qui en détenaient le monopole de définition. Le résultat est un savoir anesthésiant : l'élève sort du système scolaire convaincu d'avoir compris ce que la démocratie signifie, alors qu'il n'a appris que ce qu'elle est censée signifier selon ceux qui écrivent les programmes. La différence entre ces deux choses est abyssale et personne ne la lui a signalée.
Le deuxième mécanisme est psychologique, et touche à ce que les sciences sociales nomment le conformisme cognitif. L'être humain, être social avant d'être rationnel, tend à adopter les représentations dominantes de son groupe non par conviction examinée mais par économie psychique. Mettre en doute la démocratie même intellectuellement, même dans un cadre purement analytique déclenche immédiatement un signal d'alarme social : qui remet en question la démocratie est suspect. Cette équation, intériorisée profondément, fonctionne comme un gardien invisible de la pensée. Elle ne censure pas le questionnement par la force ; elle le rend psychologiquement coûteux, socialement risqué, moralement ambigu. Dans ces conditions, la plupart des individus préfèrent inconsciemment la confort du mot reçu à l'inconfort de la question ouverte. Ce n'est pas de la lâcheté c'est de la survie sociale. Mais l'effet produit est identique à la censure : la pensée s'arrête exactement là où elle devrait commencer.
Le troisième mécanisme est économique, et il opère à l'échelle des industries de l'attention. L'information démocratique celle qui prétend nourrir le citoyen pour qu'il puisse décider est aujourd'hui produite dans un régime de rentabilité marchande qui la soumet à une logique radicalement incompatible avec la compréhension. Comprendre prend du temps. Comprendre exige de suspendre le jugement, de tolérer la complexité, d'accepter que la réalité résiste aux formules courtes. Or l'économie de l'attention récompense exactement le contraire : la formule courte, l'émotion immédiate, la confirmation de ce qu'on pense déjà. Le citoyen qui consomme de l'information politique quotidiennement n'accumule pas de la compréhension il accumule de la familiarité renforcée. Chaque nouveau titre qui mentionne la démocratie sans l'interroger consolide un peu plus le sentiment de savoir, qui est le principal obstacle à l'acte de comprendre.
Le quatrième mécanisme est politique, et le plus structurel. Ceux qui exercent le pouvoir dans les démocraties existantes ont un intérêt objectif à la non-compréhension. Non pas parce qu'ils seraient uniformément malveillants la plupart croient sincèrement au système qui les a produits mais parce que la démocratie réelle, celle qui questionne en permanence la légitimité de ceux qui décident, est incompatible avec la gouvernabilité telle qu'ils la conçoivent. Une population qui comprend que la démocratie athénienne reposait sur l'exclusion de 85 % de la population ; qu'une population qui comprend que la Révolution française a transféré le pouvoir d'une aristocratie à une autre ; qu'une population qui comprend que le suffrage universel laisse intacts les rapports de force économiques qui déterminent les conditions réelles de vie cette population devient beaucoup plus difficile à gouverner par le simple rappel des valeurs fondatrices. L'indétermination du mot démocratie n'est donc pas un défaut du langage politique : c'est sa condition de fonctionnement.
Ce que ces quatre mécanismes produisent ensemble n'est pas simplement de l'ignorance c'est quelque chose de plus résistant et de plus dangereux : une certitude creuse. Le citoyen qui en est porteur ne peut pas être convaincu par des arguments supplémentaires, parce que ce dont il manque n'est pas de l'information mais la conscience de ce manque. Il sait ce que la démocratie est. Il l'a appris, il l'entend chaque jour, il la défend. Et c'est précisément pourquoi il ne la comprend pas.
La voie qui s'ouvre ici n'est donc pas celle du savoir supplémentaire. Rajouter des faits historiques sur Athènes ou sur la Commune de Paris ne résout rien tant que la structure cognitive qui les reçoit reste intacte. Ce qu'il faudrait ce qui constituerait le véritable acte démocratique c'est produire chez chaque citoyen l'expérience du non-savoir à l'intérieur de sa propre certitude : non pas lui dire qu'il se trompe, mais lui faire sentir que la question qu'il croit close n'a jamais été ouverte. Car comprendre la démocratie, réellement, ce n'est pas en connaître l'histoire ou les institutions. C'est tenir ensemble, sans les résoudre précipitamment, les tensions qui la constituent : entre liberté et égalité, entre représentation et participation, entre le droit formel et la puissance réelle, entre la promesse universelle et l'exclusion structurelle.
Celui qui tient ces tensions sans les dissoudre ne sait pas ce qu'est la démocratie. Mais pour la première fois, il commence à la comprendre.
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2026-05-04
Le GOLEM & l'IA
Article inédit faisant suite à une communication au colloque MEOTIC, à l'Institut de la Communication et des Médias (Université Stendhal), les 7 et 8 mars 2007. Mis en ligne le 15 novembre 2007.
Michel Faucheux:
Maître de conférences de littérature française à l’INSA de Lyon. Directeur de l’équipe de recherche Stoica-Leps de l’INSA de Lyon, il mène des recherches sur l’interaction littérature/sciences de la communication et sur la valeur symbolique des techniques. Plus généralement, ses travaux visent à développer et fonder épistémologiquement le champ spécifique des recherches en sciences humaines et sociales dans les écoles d’ingénieurs.
Nous devons étendre au domaine des sciences pour l'ingénieur le travail déjà entrepris par les sciences humaines, lorsqu'elles ont appris à se penser comme écriture. Le saut épistémologique consistera alors à penser l'objet technique comme un artefact dont la matérialité même est prise dans des réseaux de discours et de récits. L'objet technique est, en effet, enveloppé de paroles qui prennent souvent la forme de mythes et construisent le support d’un imaginaire technique. Il relève d’une vaste symphonie de récits et de mythes, « les Technologiques » qui s’imbriquent entre eux et forment un vaste jeu de variations et d’échos.
La cybernétique et la legende du Golem
Archéologie d’une légende
Si elle se veut un programme englobant, une scienza nuova qui unifie tous les savoirs en transformant radicalement la figure du sujet humain par la transformation de son rapport à la machine (2) , la cybernétique souffre malgré tout d’un flou définitionnel qui autorise peut-être l’actualisation et le développement du mythe. Son ancrage est essentiellement la recherche militaire à laquelle participe Norbert Wiener. Dans le cadre du projet AA Predictor, celui-ci met au point avec d’autres chercheurs un dispositif servo-mécanique de tir anti-aérien capable de prévoir sur une base probabiliste les mouvements de l’ennemi. Comme le remarque Cécile Lafontaine, « c’est en fait une véritable ontologie de l’ennemi qui se profile derrière le AA Predictor. Vu à travers le prisme métallique de l’aviation militaire, l’ennemi prend les traits d’un dispositif servo-mécanique. » (Lafontaine, 2004, p.34) En effet, le dispositif AA Predictor efface la séparation entre homme et machine, devenus tous deux constitutifs d’un même système.
Le terme « cybernétique » vient du grec kubernesis qui renvoie à l’action de gouverner un navire. Il désigne une approche logico-mathématique traitant des processus de communication et de commande autour de laquelle s’élaboreront les fondements de l’informatique et de l’intelligence artificielle.
De fait, la cybernétique, héritière de la recherche militaire, vise à concevoir des techniques capables de prévoir, gouverner, c’est-à-dire d’enrayer aussi un désordre humain dont la Deuxième Guerre Mondiale a offert un exemple. Postulant un effacement de la séparation homme/machine, tous deux faisant partie d’un même système d’information, elle autorise la référence au mythe de la créature artificielle, et plus précisément du Golem.
Le Golem, mythe fondateur de la cybernétique
Dans la version pragoise, parue au XVIIIe siècle et diffusée en 1837 par Berthold Auerbach dans Spinoza ou par le journaliste Franz Klutshak, le Golem est créé par le rabbin Loew de Prague (l5l3-l6l0) selon une procédure magique un peu différente. Au terme de sa création, le rabbin Loew place dans la bouche du Golem une feuille de papier portant le nom mystérieux et ineffable de Dieu, car le pouvoir de donner forme à l’informe et d’animer la matière n’est qu’un reflet du pouvoir divin.
La cybernétique et les mythes de la machine
La machine à l’image de l’homme
Le Golem, symbole de la machine, est l’être créé par des moyens magiques et artificiels qui dupliquent l’acte divin de création d’Adam, le premier homme. Toute création est une imitation : si l’homme est à l’image de Dieu, la machine-Golem duplique l’homme.
C’est aussi que la créature permet de révéler, comprendre le créateur. La machine est à l’image de l’homme parce que l’homme fonctionne comme une machine. Déjà, dansCybernétique et société, Wiener écrivait : « je soutiens que le fonctionnement de l’individu vivant et celui de quelques machines très récentes sont précisément parallèles. » (Wiener, 1952, p.28). De fait, pour la cybernétique le support physique est indifférent et hommes et machines relèvent d’un même être informationnel qui engendre un fonctionnement parallèle, si ce n’est identique.
La machine substitut de l’homme
Si pour Wiener, la machine se place sous le signe du Golem, c’est qu’elle a la capacité d’apprendre, comme le montrent certaines machines de jeux auto-adaptatives (Wiener, 2000, p.42). C’est aussi qu’elle peut se reproduire, ce dont témoigne le transducteur, « la machine comme instrument et comme message » (Wiener, 2000, p.58) étant susceptible de s’auto-engendrer. Cette double capacité d’apprentissage et de reproduction, si elle autorise la référence au mythe de la créature artificielle, réactualise aussi le mythe du remplacement de l’homme par ses réalisations techniques.
La cybernétique, en développant une science des systèmes appliquée aux mécanismes fabriqués ou vivants, accomplit, en effet, le programme d’une autonomisation de la machine, inauguré, un siècle auparavant, par la machine à vapeur : « La nouveauté de la machine industrielle provient donc de son accouplement à un moteur qui tire son pouvoir d’un feu interne. Elle est déjà un robot au sens commun puisqu’elle fournit du travail sans qu’apparemment personne en soit à l’origine. En cela, elle marque une discontinuité majeure avec la machine à l’ancienne qui se concevait comme un moyen de démultiplier la puissance vivante, celle des hommes, esclaves souvent des animaux, bœufs et équidés principalement, ou bien empruntait provisoirement à la terre sa force vive qu’elle lui rendait, eau, vent ou même soleil dont les végétaux avaient retenu une faible part de la force. » (Gras, 2003, p.14)
Ce programme ne fait que renouveler le mythe d’une machine intelligente se substituant aux hommes dans la mesure même où la cybernétique est parfois assimilée à la robotique. Ainsi, en 1960, Manfred Clynes et Nathan Kline inventent le mot cyborg (« cybernetic organism ») pour désigner un être qui, à la place de l’homme, pourrait survivre dans l’espace extra-terrestre. De même, si Gershom Scholem identifie, comme on l’a vu, ordinateur et Golem, Norbert Wiener, dans God & Golem Inc, constate que l’homme a tendance à se décharger mais aussi à se déresponsabiliser au profit de la machine, ce qui implique un transfert de rôle et de pouvoir. Pour illustrer son propos, de manière significative, il fait référence à la pièce de théâtre de Karel Capek, RUR (1921) où apparaît pour la première fois le terme de robot et qui raconte l’histoire d’une révolte de robots supplantant les hommes (Wiener, 2000, p.77).
Plus généralement, la cybernétique, en ouvrant la voie à une conception purement informationnelle de l’être humain, active, en outre, le fantasme d’une machine, qui, souvent identifiée à un ordinateur, éclipserait l’homme d’autant plus que ce dernier apparaît lui-même comme une machine qui ne cesse de reproduire son image, c’est-à-dire son mode de fonctionnement, dans ses productions techniques.
Mais, le mythe du Golem met aussi en scène, de manière plus essentielle, la relation de l’homme et de la technique, la coordination de l’homme et de la machine. Il la met en situation tout comme il la met en question.
L’homme et la technique
Le mythe de l’apprenti sorcier
Le Golem échappe à son créateur et engendre lui-même destruction et désordre. La légende peut ainsi être lue comme la dénonciation du risque que porte en elle la cybernétique. Elle réactive le mythe de l’apprenti sorcier auquel Wiener fait explicitement référence, qu’il cite le poème de Goethe « l’apprenti sorcier » ou écrive : « j’ai indiqué que la réprobation associée jadis au péché de sorcellerie s’associe à présent dans de nombreux esprits aux spéculations de la cybernétique. » (Wiener, 2000, p.71). Wiener souligne le danger d’une machine autonome, soumise à « la rigidité », programmée de manière mécanique, et plaide pour une régulation de la machine par l’homme. Tel est aussi le sens de la légende du Golem repris finalement en main par son créateur, fût-ce pour être détruit.
De fait, dans Cybernétique et société, Wiener soulignait déjà le danger que représente le transfert irréfléchi de l’homme à la machine : « Tout appareil construit dans le but de prendre des décisions s’il ne possède pas la capacité d’apprendre, respectera la lettre et non pas l’esprit. Malheur à nous si nous le laissons nous guider et si nous n’examinons pas auparavant les lois de son action et les principes, humainement acceptables ou non, de sa conduite. » (Wiener, 1952, p.262).
De même, Wiener anticipe aussi le danger d’un homme réduit à la machine dès lorsqu’il devient un simple rouage d’un dispositif machinique plus vaste, abdiquant ainsi son statut d’individu qui n’est plus sollicité par de vraies questions : « parmi les machines dont j’ai parlé, certaines n’ont pas de cerveau d’airain ni des muscles de fer. Quand les atomes humains, au lieu d’être utilisés selon leur droit intégral, en tant qu’individus responsables, sont étroitement unis pour composer une organisation au sein de laquelle ils interviennent comme autant de pignons, de leviers et de bielles, il importe peu que leur matière première soit constituée par de la chair et des os.
Tout ce qui est utilisé en tant qu’élément d’un dispositif machinal est un élément de la machine. Tant que nous confierons nos décisions à des machines métalliques ou bien à ces immenses appareils mécaniques vivants que sont les bureaux, les laboratoires, les armées et les corporations, nous ne recevrons jamais de justes réponses à nos questions à moins de poser enfin des questions justes. » (Wiener, 1952, p.263)
Ainsi, redistribuant le sens, expérimentant et anticipant les usages dans l’ordre de la fiction, le mythe interroge. Il dit les limites du rêve cybernétique et oblige à questionner la relation de l’homme et de la technique : «Quel est le statut de l’homme et de l’objet dans un monde envahi par les choses, où « le voile d’artificialité » de la production industrielle s’introduit entre l’être et les choses ? (Moles, 1971, p.250). Jusqu’où l’homme est-il maître des choses, de ses créations comme de la vie et du destin ? Jusqu’où une procédure de contrôle est-elle possible ? L’homme peut-il programmer une machine de manière adéquate alors qu’il ignore sa programmation véritable ? » ou, plus précisément : « Pourquoi les savants atomistes du Projet Manhattan ont-ils continué à mettre au point la bombe atomique alors que le régime nazi s’était effondré ? » (Tant on sait que la mise au point de la bombe atomique révolta Wiener).
La machine, symbolisée par le mythe, se met ainsi nous interroger, échappant au silence du Golem. Le processus de symbolisation donne à dire, comme si parole était alors donnée à la technique.
Golem et médiation
les hommes eux-mêmes : le Golem, placé au service de la communauté des juifs de Prague, est là pour aider à sa survie. De fait, à l’exemple du Golem, toute machine produit du lien social. Elle engage dans une aventure collective et regroupe autour d’elle une société.
La légende du Golem permet de lire les possibilités et les limites de la cybernétique, en expérimentant les virtualités, les usages de celle-ci dans l’ordre de la fiction. Ainsi, elle redonne sens au mythe tout en instituant socialement la technique par le biais de l’imaginaire. Ce sens est ontologique : notre être se lit aussi dans l’être de la machine. Dans la civilisation industrielle et post-industrielle, ce n’est pas un monstre, créature des dieux, qui, tel le sphinx du mythe grec, détient la vérité de l’énigme humaine mais une figure artificielle, un être magico-technique, le Golem.
Mais quel est le sens de ce lien qui nous relie à la technique ? Quel est le sens de la médiation opérée par le Golem, lorsqu’on ne sait plus, au bout du compte, si c’est la machine qui porte l’empreinte humaine ou l’homme qui porte la marque symbolique de celle-ci ? Lorsque se brouille la relation entre l’homme et la technique. Lorsque la légende affirme, de la même façon, la force créatrice du langage, que celle-ci permette à l’homme d’animer le Golem en usant du nom de Dieu, d’identifier l’être et la machine à des êtres informationnels ou, plus généralement, d’instituer la technique.
La légende du Golem nous invite moins à nous arrêter à la réponse figée d’une énigme qu’à nous mesurer à l’ouverture infinie d’une question, la question de nous-mêmes. Lorsque la cybernétique acquiert la valeur symbolique d’un acte de Création qui redistribue la relation de l’homme et la machine, le processus d’innovation technique ne peut qu’entrer « en collision » avec la question ontologique au point de faire voler en éclats nos anciens cadres de pensée.
Notes
(1) J-M Schaeffer, Pourquoi la fiction?, Paris, Seuil, 1999, p.212 "le mode d'opération de la fiction (sous toutes ses formes) est celui d'une modélisation mimétique."
(2) Comme le montre le contenu des conférences Macy qui fondent la cybernétique. CF S J Heims, The Cybernetics group, 1946-1953, Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 1991
Références bibliographiques
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Faucheux, Michel (2005), « Technologiques », Communication § langages, Paris : Colin, n°143, p.61-70.
Gras, Alain (2003), Fragilité de la puissance, Paris : Fayard.
Heims, Steve Joshua (1991), The Cybernetics group, 1946-1953, Cambridge, Massachusetts: MIT Press.
Hottois, Gilbert, (1984), Le signe et la technique, Paris : Aubier.
Idel, Moshe, (1992), Le Golem, Paris: Cerf
Lafontaine, Cécile (2004), L’empire cybernétique, Paris : Seuil.
Meyrinck, Gustav, (2003), Le Golem, Paris : GF Flammarion.
Moles, Abraham (1971), « Le judaïsme et les choses. Le Golem, une attitude juive par rapport aux choses », Tentations et actions de la conscience juive, Paris : PUF.
Schaeffer, Jean Marie, (1999), Pourquoi la fiction? , Paris : Seuil.
Scholem, Gershom, « Le Golem de Prague et le Golem de Rehovot » , (p.471-478), in Le messianisme juif, Paris : Calmann-Levy
Scholem, Gershom, (1980), La Kabbale et sa symbolique, Paris : Petite bibliothèque Payot.
Sherwin, Byron L, (1985), The legend of the Golem: Origins and implications, University Press of America: Lanham.
Simondon, Gilbert (1958), Du mode d’existence des objets techniques, Paris : Aubier.
Wiener, Norbert, (1948), Cybernetics or control and communication in the Animal and the Machine, The MIT Press : Cambridge.
Wiener, Norbert, (1952), Cybernétique et société, Paris : Edition des deux Rives.




