Extrait de l'Apologie de Socrate (21a-23b)
« [...] Un jour, donc, Chéréphon se rendit à Delphes, et il osa consulter l'oracle pour savoir s'il existait un homme plus sage que moi. La Pythie lui répondit qu'il n'y en avait pas.
Lorsque j'appris la réponse, je me dis en moi-même : "Que veut donc dire le dieu ? Quel sens caché renferment ses paroles ? Car je n'ai conscience d'être sage ni peu ni beaucoup. Que signifie donc cette déclaration qu'il n'existe personne de plus sage que moi ? Il ne ment certainement pas, cela ne lui est pas permis."
Pendant longtemps, je demeurai dans l'incertitude sur le sens de l'oracle. Enfin, bien à contre-cœur, je me mis en quête de l'expliquer de la façon suivante.
Je me rendis chez un de ceux qui passent pour sages, certain qu'en tout cas, si c'était possible, je le convaincrais d'erreur et pourrais dire à l'oracle : "Voilà un homme plus sage que moi, et pourtant tu as dit que j'étais le plus sage."
En examinant cet homme — je n'ai pas besoin de le nommer, c'était un homme politique — il me sembla qu'aux yeux de beaucoup de gens, et surtout aux siens propres, il paraissait sage, mais qu'en réalité il ne l'était pas. Je m'efforçai alors de lui démontrer qu'il n'était pas sage, bien qu'il le crût. De là, je m'attirai sa haine, ainsi que celle de plusieurs assistants.
En m'éloignant, je raisonnai ainsi en moi-même : "Je suis plus sage que cet homme. Il se peut que ni lui ni moi ne sachions rien de vraiment beau et de vraiment bon ; mais lui, il croit savoir quelque chose, alors qu'il ne sait rien ; tandis que moi, si je ne sais pas, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que je ne crois pas savoir ce que je ne sais pas."
Je passai ensuite à un autre, à un de ceux qui paraissaient encore plus sages que le premier, et je trouvai la même chose. Là encore, je m'attirai la haine de cet homme et de beaucoup d'autres.
[...] C'est en parcourant ainsi successivement tous ceux qui avaient la réputation de savoir quelque chose, et en faisant ce dont je vous ai parlé, je m'aperçus, à mon déplaisir et à mon effroi, que je me faisais des ennemis en grand nombre.
Cependant, je crus qu'il fallait préférer aux autres considérations l'intérêt du dieu. Pour trouver le vrai sens de l'oracle, il me fallait donc m'adresser à tous ceux qui avaient la réputation de savoir quelque chose.
Et, par le chien ! — car il faut vous parler franchement —, la vérité, à ce qu'il me semble, la voici : ceux qui avaient la plus grande réputation me parurent à peu près les plus dénués de sagesse, tandis que d'autres, qu'on regardait comme inférieurs, se montrèrent des hommes plus sensés.
Il faut vous raconter toutes mes pérégrinations, pareilles aux travaux d'Hercule, et entreprises uniquement pour vérifier l'infaillibilité de l'oracle. Après les hommes politiques, je m'adressai aux poètes, aux auteurs de tragédies et de dithyrambes, et à tous les autres, me flattant de les prendre en flagrant délit d'ignorance, sur leur propre terrain.
Je leur demandai le sens de leurs œuvres les plus travaillées, espérant profiter de leurs lumières. J'ai honte, Athéniens, de vous dire la vérité ; cependant, il faut bien que je la dise. Presque tous les assistants auraient mieux rendu compte de ces poèmes que leurs auteurs mêmes. Je reconnus donc bientôt que ce n'est pas la sagesse qui guide les poètes, mais une sorte d'inspiration naturelle, comme celle des devins et des prophètes, qui disent de belles choses sans les comprendre.
Enfin, je m'adressai aux artisans. Je savais bien que je ne trouverais en eux à peu près rien de bon, et je savais aussi qu'ils possédaient sur leur métier des connaissances précieuses. Je ne fus pas trompé dans mon attente : ils savaient des choses que j'ignorais, et en cela ils étaient plus sages que moi.
Mais, Athéniens, les bons artisans me parurent tomber dans le même défaut que les poètes : parce qu'ils exerçaient leur art avec habileté, chacun d'eux se croyait très capable de parler sur les sujets les plus importants, et cette erreur cachait à leurs yeux leur ignorance réelle.
Je me demandai alors, pour mon compte, si j'aimerais mieux être tel que je suis, sans être ni sage de leur sagesse, ni ignorant de leur ignorance, ou posséder ce qu'ils possèdent et ne pas posséder ce que je ne possède pas. Je me répondis à moi-même et à l'oracle que j'aimais mieux rester tel que j'étais.
C'est cette recherche, Athéniens, qui m'a valu tant d'inimitiés, si amères et si redoutables, d'où sont nées tant de calomnies, et cette réputation de sage qu'on me fait. En effet, les assistants s'imaginent chaque fois que je démontre la sagesse des autres, je la possède moi-même. Mais, Athéniens, le dieu est sans doute vraiment sage, et par cet oracle, il a voulu dire que la sagesse humaine n'est pas grand-chose, ou même qu'elle n'est rien. Et s'il a nommé Socrate, il s'est servi de mon nom pour me prendre comme exemple [...] »
— Platon, Apologie de Socrate, 21a-23b (traduction de Victor Cousin, modifiée)