la démultiplication des puissances techniques de la distraction a dorénavant de quoi inquiéter.
Le cinéaste Robert Bresson le notait déjà : « Cinéma, radio, télévision, magazines sont une école d’inattention : on regarde sans voir, on écoute sans entendre [2]. »
« L’attention de l’esprit est la prière naturelle que nous faisons à la vérité intérieure, afin qu’elle se découvre à nous [1]. » Parole difficile que celle de Malebranche, car l’époque est bien, en son actualité la plus vive, à la distraction, à son culte. Et la démultiplication des puissances techniques de la distraction a dorénavant de quoi inquiéter. Le cinéaste Robert Bresson le notait déjà : « Cinéma, radio, télévision, magazines sont une école d’inattention : on regarde sans voir, on écoute sans entendre [2]. »
Le constat, certes préoccupant, demeure cependant fort banal et sans force. Et la dénonciation n’offre, en particulier, aucune puissance d’éclaircissement si elle ne se donne pas les moyens d’atteindre la chose elle-même.
Car l’homme n’est pas simplement l’existant qui ne cesse d’être le jouet de tout ce qui, au dehors comme au dedans de lui-même, commande à ses actes, lors même qu’il voudrait en être le maître. Il est aussi celui dont l’existence est comme une perpétuelle fuite de soi, comme si le fait de s’égarer constituait, en fait, un vœu inavoué.
Cette fuite de soi, Pascal la nomme « divertissement », agitation incessante qui mobilise à ce point l’existence de l’homme qu’elle lui permet de ne plus penser à ce qui importe le plus à sa vie : le sens de sa condition mortelle. En son fond, se divertir signifie masquer que « le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste » (L 165) [3].
Le divertissement est ainsi l’expression de notre misère. Mais il est aussi un remède contre la conscience de cette misère : exactement comme le pharmakon grec, le divertissement est à la fois remède et poison. « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement. Et cependant c’est la plus grande de nos misères.
Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous et qui nous fait perdre insensiblement » (L 414). C’est cela qu’il faut penser.
« Mendier le tumulte » pour ne pas « se sécher d’ennui » [4]
D’emblée, une distinction s’impose, car l’égarement du divertissement n’est aucunement de même nature que l’erreur et il n’a pas les mêmes conséquences sur la conduite de la vie. Le divertissement est l’illusion consentie dans laquelle l’existence s’égare au point de perdre le sens de ce qui importe le plus pour elle : la confrontation avec la « condition faible et mortelle » (L 136). Cette illusion a sa racine au dedans même de la pensée qui se refuse à admettre ce que pourtant elle ne voit que trop. Le divertissement n’est donc pas un voile qui s’interposerait entre le réel extérieur et le regard de la pensée, brouillant toutes choses et les rendant floues : c’est un masque que l’homme impose sur son visage pour ne pas se laisser voir tel qu’il est, pour se cacher à soi-même ce qu’il ne peut ignorer, mais, dans le même temps, ce qu’il ne peut supporter, la misère de sa condition d’homme, la misère de n’avoir à vivre qu’une vie de brève durée. De la même façon, le divertissement n’est pas non plus seulement la fausseté de l’ostentation sociale des apparences : il n’est pas l’« entre-tromperie » et l’« entre-flatterie » (L 978) appelées par tous les jeux de faux-semblants liés à l’institution sociale de notre « être imaginaire » (L 806), mais le fruit du fait permanent de la misère de l’homme.
De cette misère, le révélateur est l’ennui. « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide » (L 622). Il faut comprendre que l’ennui n’affecte pas, entre autres tonalités affectives, l’homme.
L’homme l’endure en tant même qu’il est : « Condition de l’homme. Inconstance, ennui, inquiétude » (L 24) [5]. C’est que l’ennui fait atteindre le fond même de la misère de l’homme, le lieu où toute cause extérieure ou particulière du malheur s’efface devant cette fracture qu’est l’homme pour lui-même, lui qui est en souci de coïncider avec lui-même et avec la vie, sans distance ni empêchement, dans un « plein repos », et, en même temps, dans l’impossibilité de supporter une telle coïncidence.
Auteur
Par Dominique Weber / Pages 631 à 641
Extrait de l'article de la revue Études 2001/12 Tome 395 décembre 2001
