Article inédit faisant suite à une communication au colloque MEOTIC, à l'Institut de la Communication et des Médias (Université Stendhal), les 7 et 8 mars 2007. Mis en ligne le 15 novembre 2007.
Michel Faucheux:
Maître de conférences de littérature française à l’INSA de Lyon. Directeur de l’équipe de recherche Stoica-Leps de l’INSA de Lyon, il mène des recherches sur l’interaction littérature/sciences de la communication et sur la valeur symbolique des techniques. Plus généralement, ses travaux visent à développer et fonder épistémologiquement le champ spécifique des recherches en sciences humaines et sociales dans les écoles d’ingénieurs.
Nous devons étendre au domaine des sciences pour l'ingénieur le travail déjà entrepris par les sciences humaines, lorsqu'elles ont appris à se penser comme écriture. Le saut épistémologique consistera alors à penser l'objet technique comme un artefact dont la matérialité même est prise dans des réseaux de discours et de récits. L'objet technique est, en effet, enveloppé de paroles qui prennent souvent la forme de mythes et construisent le support d’un imaginaire technique. Il relève d’une vaste symphonie de récits et de mythes, « les Technologiques » qui s’imbriquent entre eux et forment un vaste jeu de variations et d’échos.
La cybernétique et la legende du Golem
Archéologie d’une légende
Si elle se veut un programme englobant, une scienza nuova qui unifie tous les savoirs en transformant radicalement la figure du sujet humain par la transformation de son rapport à la machine (2) , la cybernétique souffre malgré tout d’un flou définitionnel qui autorise peut-être l’actualisation et le développement du mythe. Son ancrage est essentiellement la recherche militaire à laquelle participe Norbert Wiener. Dans le cadre du projet AA Predictor, celui-ci met au point avec d’autres chercheurs un dispositif servo-mécanique de tir anti-aérien capable de prévoir sur une base probabiliste les mouvements de l’ennemi. Comme le remarque Cécile Lafontaine, « c’est en fait une véritable ontologie de l’ennemi qui se profile derrière le AA Predictor. Vu à travers le prisme métallique de l’aviation militaire, l’ennemi prend les traits d’un dispositif servo-mécanique. » (Lafontaine, 2004, p.34) En effet, le dispositif AA Predictor efface la séparation entre homme et machine, devenus tous deux constitutifs d’un même système.
Le terme « cybernétique » vient du grec kubernesis qui renvoie à l’action de gouverner un navire. Il désigne une approche logico-mathématique traitant des processus de communication et de commande autour de laquelle s’élaboreront les fondements de l’informatique et de l’intelligence artificielle.
De fait, la cybernétique, héritière de la recherche militaire, vise à concevoir des techniques capables de prévoir, gouverner, c’est-à-dire d’enrayer aussi un désordre humain dont la Deuxième Guerre Mondiale a offert un exemple. Postulant un effacement de la séparation homme/machine, tous deux faisant partie d’un même système d’information, elle autorise la référence au mythe de la créature artificielle, et plus précisément du Golem.
Le Golem, mythe fondateur de la cybernétique
Dans la version pragoise, parue au XVIIIe siècle et diffusée en 1837 par Berthold Auerbach dans Spinoza ou par le journaliste Franz Klutshak, le Golem est créé par le rabbin Loew de Prague (l5l3-l6l0) selon une procédure magique un peu différente. Au terme de sa création, le rabbin Loew place dans la bouche du Golem une feuille de papier portant le nom mystérieux et ineffable de Dieu, car le pouvoir de donner forme à l’informe et d’animer la matière n’est qu’un reflet du pouvoir divin.
La cybernétique et les mythes de la machine
La machine à l’image de l’homme
Le Golem, symbole de la machine, est l’être créé par des moyens magiques et artificiels qui dupliquent l’acte divin de création d’Adam, le premier homme. Toute création est une imitation : si l’homme est à l’image de Dieu, la machine-Golem duplique l’homme.
C’est aussi que la créature permet de révéler, comprendre le créateur. La machine est à l’image de l’homme parce que l’homme fonctionne comme une machine. Déjà, dansCybernétique et société, Wiener écrivait : « je soutiens que le fonctionnement de l’individu vivant et celui de quelques machines très récentes sont précisément parallèles. » (Wiener, 1952, p.28). De fait, pour la cybernétique le support physique est indifférent et hommes et machines relèvent d’un même être informationnel qui engendre un fonctionnement parallèle, si ce n’est identique.
La machine substitut de l’homme
Si pour Wiener, la machine se place sous le signe du Golem, c’est qu’elle a la capacité d’apprendre, comme le montrent certaines machines de jeux auto-adaptatives (Wiener, 2000, p.42). C’est aussi qu’elle peut se reproduire, ce dont témoigne le transducteur, « la machine comme instrument et comme message » (Wiener, 2000, p.58) étant susceptible de s’auto-engendrer. Cette double capacité d’apprentissage et de reproduction, si elle autorise la référence au mythe de la créature artificielle, réactualise aussi le mythe du remplacement de l’homme par ses réalisations techniques.
La cybernétique, en développant une science des systèmes appliquée aux mécanismes fabriqués ou vivants, accomplit, en effet, le programme d’une autonomisation de la machine, inauguré, un siècle auparavant, par la machine à vapeur : « La nouveauté de la machine industrielle provient donc de son accouplement à un moteur qui tire son pouvoir d’un feu interne. Elle est déjà un robot au sens commun puisqu’elle fournit du travail sans qu’apparemment personne en soit à l’origine. En cela, elle marque une discontinuité majeure avec la machine à l’ancienne qui se concevait comme un moyen de démultiplier la puissance vivante, celle des hommes, esclaves souvent des animaux, bœufs et équidés principalement, ou bien empruntait provisoirement à la terre sa force vive qu’elle lui rendait, eau, vent ou même soleil dont les végétaux avaient retenu une faible part de la force. » (Gras, 2003, p.14)
Ce programme ne fait que renouveler le mythe d’une machine intelligente se substituant aux hommes dans la mesure même où la cybernétique est parfois assimilée à la robotique. Ainsi, en 1960, Manfred Clynes et Nathan Kline inventent le mot cyborg (« cybernetic organism ») pour désigner un être qui, à la place de l’homme, pourrait survivre dans l’espace extra-terrestre. De même, si Gershom Scholem identifie, comme on l’a vu, ordinateur et Golem, Norbert Wiener, dans God & Golem Inc, constate que l’homme a tendance à se décharger mais aussi à se déresponsabiliser au profit de la machine, ce qui implique un transfert de rôle et de pouvoir. Pour illustrer son propos, de manière significative, il fait référence à la pièce de théâtre de Karel Capek, RUR (1921) où apparaît pour la première fois le terme de robot et qui raconte l’histoire d’une révolte de robots supplantant les hommes (Wiener, 2000, p.77).
Plus généralement, la cybernétique, en ouvrant la voie à une conception purement informationnelle de l’être humain, active, en outre, le fantasme d’une machine, qui, souvent identifiée à un ordinateur, éclipserait l’homme d’autant plus que ce dernier apparaît lui-même comme une machine qui ne cesse de reproduire son image, c’est-à-dire son mode de fonctionnement, dans ses productions techniques.
Mais, le mythe du Golem met aussi en scène, de manière plus essentielle, la relation de l’homme et de la technique, la coordination de l’homme et de la machine. Il la met en situation tout comme il la met en question.
L’homme et la technique
Le mythe de l’apprenti sorcier
Le Golem échappe à son créateur et engendre lui-même destruction et désordre. La légende peut ainsi être lue comme la dénonciation du risque que porte en elle la cybernétique. Elle réactive le mythe de l’apprenti sorcier auquel Wiener fait explicitement référence, qu’il cite le poème de Goethe « l’apprenti sorcier » ou écrive : « j’ai indiqué que la réprobation associée jadis au péché de sorcellerie s’associe à présent dans de nombreux esprits aux spéculations de la cybernétique. » (Wiener, 2000, p.71). Wiener souligne le danger d’une machine autonome, soumise à « la rigidité », programmée de manière mécanique, et plaide pour une régulation de la machine par l’homme. Tel est aussi le sens de la légende du Golem repris finalement en main par son créateur, fût-ce pour être détruit.
De fait, dans Cybernétique et société, Wiener soulignait déjà le danger que représente le transfert irréfléchi de l’homme à la machine : « Tout appareil construit dans le but de prendre des décisions s’il ne possède pas la capacité d’apprendre, respectera la lettre et non pas l’esprit. Malheur à nous si nous le laissons nous guider et si nous n’examinons pas auparavant les lois de son action et les principes, humainement acceptables ou non, de sa conduite. » (Wiener, 1952, p.262).
De même, Wiener anticipe aussi le danger d’un homme réduit à la machine dès lorsqu’il devient un simple rouage d’un dispositif machinique plus vaste, abdiquant ainsi son statut d’individu qui n’est plus sollicité par de vraies questions : « parmi les machines dont j’ai parlé, certaines n’ont pas de cerveau d’airain ni des muscles de fer. Quand les atomes humains, au lieu d’être utilisés selon leur droit intégral, en tant qu’individus responsables, sont étroitement unis pour composer une organisation au sein de laquelle ils interviennent comme autant de pignons, de leviers et de bielles, il importe peu que leur matière première soit constituée par de la chair et des os.
Tout ce qui est utilisé en tant qu’élément d’un dispositif machinal est un élément de la machine. Tant que nous confierons nos décisions à des machines métalliques ou bien à ces immenses appareils mécaniques vivants que sont les bureaux, les laboratoires, les armées et les corporations, nous ne recevrons jamais de justes réponses à nos questions à moins de poser enfin des questions justes. » (Wiener, 1952, p.263)
Ainsi, redistribuant le sens, expérimentant et anticipant les usages dans l’ordre de la fiction, le mythe interroge. Il dit les limites du rêve cybernétique et oblige à questionner la relation de l’homme et de la technique : «Quel est le statut de l’homme et de l’objet dans un monde envahi par les choses, où « le voile d’artificialité » de la production industrielle s’introduit entre l’être et les choses ? (Moles, 1971, p.250). Jusqu’où l’homme est-il maître des choses, de ses créations comme de la vie et du destin ? Jusqu’où une procédure de contrôle est-elle possible ? L’homme peut-il programmer une machine de manière adéquate alors qu’il ignore sa programmation véritable ? » ou, plus précisément : « Pourquoi les savants atomistes du Projet Manhattan ont-ils continué à mettre au point la bombe atomique alors que le régime nazi s’était effondré ? » (Tant on sait que la mise au point de la bombe atomique révolta Wiener).
La machine, symbolisée par le mythe, se met ainsi nous interroger, échappant au silence du Golem. Le processus de symbolisation donne à dire, comme si parole était alors donnée à la technique.
Golem et médiation
les hommes eux-mêmes : le Golem, placé au service de la communauté des juifs de Prague, est là pour aider à sa survie. De fait, à l’exemple du Golem, toute machine produit du lien social. Elle engage dans une aventure collective et regroupe autour d’elle une société.
La légende du Golem permet de lire les possibilités et les limites de la cybernétique, en expérimentant les virtualités, les usages de celle-ci dans l’ordre de la fiction. Ainsi, elle redonne sens au mythe tout en instituant socialement la technique par le biais de l’imaginaire. Ce sens est ontologique : notre être se lit aussi dans l’être de la machine. Dans la civilisation industrielle et post-industrielle, ce n’est pas un monstre, créature des dieux, qui, tel le sphinx du mythe grec, détient la vérité de l’énigme humaine mais une figure artificielle, un être magico-technique, le Golem.
Mais quel est le sens de ce lien qui nous relie à la technique ? Quel est le sens de la médiation opérée par le Golem, lorsqu’on ne sait plus, au bout du compte, si c’est la machine qui porte l’empreinte humaine ou l’homme qui porte la marque symbolique de celle-ci ? Lorsque se brouille la relation entre l’homme et la technique. Lorsque la légende affirme, de la même façon, la force créatrice du langage, que celle-ci permette à l’homme d’animer le Golem en usant du nom de Dieu, d’identifier l’être et la machine à des êtres informationnels ou, plus généralement, d’instituer la technique.
La légende du Golem nous invite moins à nous arrêter à la réponse figée d’une énigme qu’à nous mesurer à l’ouverture infinie d’une question, la question de nous-mêmes. Lorsque la cybernétique acquiert la valeur symbolique d’un acte de Création qui redistribue la relation de l’homme et la machine, le processus d’innovation technique ne peut qu’entrer « en collision » avec la question ontologique au point de faire voler en éclats nos anciens cadres de pensée.
Notes
(1) J-M Schaeffer, Pourquoi la fiction?, Paris, Seuil, 1999, p.212 "le mode d'opération de la fiction (sous toutes ses formes) est celui d'une modélisation mimétique."
(2) Comme le montre le contenu des conférences Macy qui fondent la cybernétique. CF S J Heims, The Cybernetics group, 1946-1953, Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 1991
Références bibliographiques
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Faucheux, Michel (2005), « Technologiques », Communication § langages, Paris : Colin, n°143, p.61-70.
Gras, Alain (2003), Fragilité de la puissance, Paris : Fayard.
Heims, Steve Joshua (1991), The Cybernetics group, 1946-1953, Cambridge, Massachusetts: MIT Press.
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Lafontaine, Cécile (2004), L’empire cybernétique, Paris : Seuil.
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