Les ingénieurs face à leurs doutes : servir, questionner ou bifurquer
Ils conçoivent, optimisent, déploient. Mais à quoi servent réellement les ingénieurs aujourd'hui ? Dans « Lettre aux ingénieurs qui doutent », Olivier Lefebvre, lui-même ingénieur, pose une question dérangeante : et si la neutralité technique n'était qu'une illusion ?
Le concept n'est pas nouveau : le psychosociologue Leon Festinger l'a théorisé comme « un état de contradiction entre des idées (ou des valeurs) et un comportement ». Dans un environnement professionnel où exercer une activité en accord avec ses valeurs devient difficile, cette dissonance est devenue courante — particulièrement chez les cadres qui, parfois, choisissent de se réorienter vers des « métiers manuels ». Mais Olivier Lefebvre va plus loin. Selon lui, cette dissonance naît de la conscience d'une dimension politique du travail : « la politique mise en œuvre par son travail va à l'encontre de la politique qu'on souhaiterait mettre en œuvre ».
Appliqué aux ingénieurs, cela signifie comprendre que la technologie n'est pas neutre. Elle porte des choix qui façonnent la société. Ce n'est pas une question de « comment on l'utilise ». L'automobile, rappelle l'auteur, « a progressivement façonné les paysages et l'organisation des villes », elle a « structuré les manières d'habiter et les modes de vie dans leur ensemble » — infrastructures routières, filière industrielle, essor des banlieues résidentielles. Une fois la société organisée autour de la voiture, l'utiliser ou non n'est plus un choix libre. Si l'on supprimait du jour au lendemain l'automobile, ce serait le chaos, car tout s'est structuré autour d'elle. Or ces choix technologiques, qui façonnent nos vies concrètes, « ne font l'objet d'aucun débat démocratique ». Les ingénieurs, eux, ont l'impression d'être objectifs et rationnels en appliquant méthodes et techniques, sans poser les questions qui en découlent. Face à cela, Olivier Lefebvre ne demande pas de « faire le bien », mais à minima de « cesser de nuire ».
Une population au cœur du système
Car les ingénieurs forment une force considérable. Ils sont plus de 800 000 en France, majoritairement des hommes, et constituent ce que l'auteur décrit comme une « élite intermédiaire historiquement au service du développement industriel ». Leur champ d'action est vaste : développement technologique, gestion de projet, commerce, achats. Un constat s'impose d'emblée : beaucoup occupent ce que l'anthropologue David Graeber appelait des « bullshit jobs » — des postes bien rémunérés, prestigieux, mais dont l'utilité concrète interroge. C'est notamment le cas de ceux dont l'activité se résume à mettre en place des processus bureaucratiques. Pour Olivier Lefebvre, la plupart envisagent leur fonction technique comme une fin en soi, sans véritable questionnement sur ses finalités. D'autres, en revanche, s'interrogent sur leur impact — à l'image du discours très médiatisé des étudiants d'AgroParisTech en 2022, qui avaient appelé à « déserter ».
Aux origines : l'ingénieur, l'arme et l'industrie
Pour comprendre, l'auteur retrace l'histoire de la figure de l'ingénieur. Au Moyen Âge, les premiers « engignours » sont chargés de la « science des engins » — le plus souvent militaires : tours mobiles, artillerie, fortifications. Au XVIIIe siècle, l'institutionnalisation s'accélère : École des ponts et chaussées en 1743, École des Mines et École Polytechnique en 1784. Puis en 1829, l'École Centrale forme des « ingénieurs civils au service de l'industrie », chargés d'accompagner la révolution industrielle. Deux fonctions historiques se dessinent : le développement de l'armement et celui de l'industrie. Aux États-Unis, la logique est similaire. L'historien David Noble, cité par l'auteur, le résume : « l'histoire de la technique moderne aux États-Unis est indissociable de l'essor du capitalisme ». Dans ce cadre, l'ingénieur cherche des réponses techniques à des problèmes qu'on lui pose. Il trouve le comment, mais ne s'interroge pas sur le bien-fondé de la question. C'est précisément quand il se met à demander « pourquoi » — en discutant la finalité de son activité, en identifiant les causes structurelles des problèmes ou les nouveaux problèmes engendrés par ses solutions — qu'il risque d'entrer en dissonance cognitive.
Un formatage en profondeur
« Certaines manières de penser se retrouvent à l'évidence chez les ingénieurs », note Olivier Lefebvre. La pensée calculatoire d'abord : à partir de facteurs comme le temps, le coût ou la qualité, l'ingénieur cherche à optimiser des résultats. Il décompose les problèmes, hiérarchise les étapes, perçoit les sujets comme des ensembles de variables calculables — c'est la pensée algorithmique. Le positivisme ensuite : la nature est envisagée comme un « langage mathématique », et la connaissance scientifique jugée hiérarchiquement supérieure aux affects. Conséquence : « la raison économique dominante sera perçue comme un produit naturel de l'esprit de rationalité ». Le techno-solutionnisme enfin : face à un problème exprimé par la société, l'ingénieur pense d'abord à une solution technique. Le problème environnemental en est l'illustration flagrante.
L'illusion du
« changement de l'intérieur »
Dans l'entreprise, les ingénieurs sont invités à « se couper du sensible », à « se machiniser » — dire de quelqu'un qu'il « est une machine » n'a d'ailleurs rien de péjoratif dans ce milieu. On leur inculque aussi une idée tenace : la seule façon de transformer les choses serait de « changer de l'intérieur ». L'exemple du 7e « European Space Generation Workshop », tenu à Bari (Italie) et réunissant de futurs ingénieurs de l'aérospatial, est éclairant. Thème affiché : « Faire du développement durable la pierre angulaire de l'innovation spatiale européenne ». Milena Lerario, à la tête d'Airbus Italie — sponsor de l'événement —, y a tenu le discours inverse : inutile de vouloir changer le monde, seule l'intégration aux entreprises permet d'avoir un vrai impact. Olivier Lefebvre tranche : « imaginer changer les choses depuis l'intérieur d'une industrie dont l'activité est purement dictée par des logiques économiques est une illusion dont il est urgent de se défaire ». Si l'on se convainc du contraire, c'est le plus souvent pour justifier sa propre position.
Que faire ? Amplifier la dissonance
Pour sortir les ingénieurs du rôle qui leur est assigné, l'auteur appelle à « amplifier la dissonance ». La plupart parviennent encore à se raconter des histoires pour légitimer leur activité. Il invite donc les ingénieurs critiques à documenter les dégâts de leur travail et à réfuter les arguments fallacieux sur les prétendus bénéfices des innovations — un travail de contre-expertise destiné au grand public comme aux producteurs de technologies. Il va plus loin : le groupe social des ingénieurs représente « une cible aisément atteignable et dont l'ébranlement constituerait un moyen extrêmement puissant » pour faire évoluer les choses. Tant que leur situation restera très privilégiée, cette population continuera d'œuvrer sans être inquiétée. Sur le plan éthique, Olivier Lefebvre appelle à faire revivre ce que l'anarchiste Albert Thierry nommait « le refus de parvenir » — une désertion de la condition bourgeoise. Il incite aussi ceux qui le souhaitent à rejoindre des expériences de « quotidiens politiques » et des modes de vie alternatifs. Sans les romantiser ni nier leurs limites : ces expériences restent imbriquées dans les structures existantes, mais elles démontrent ici et maintenant d'autres façons de vivre.
La bifurcation industrielle
La seule véritable solution, pour préserver un environnement vivable, est d'amorcer une « bifurcation industrielle ». Il s'agirait d'abord de produire avant tout « ce dont nous avons réellement besoin », via une mise en débat démocratique des besoins essentiels, puis de changer l'échelle et l'organisation de la production — ce qui implique des formes d'autogestion. On ne peut pas dissocier ce que l'on produit de la manière dont on s'organise pour le produire.
L'essentiel :
« Lettre aux ingénieurs qui doutent » est une analyse fine du rôle des ingénieurs dans notre société. Olivier Lefebvre y expose leur implication dans des systèmes qui menacent la planète, et souligne l'urgence d'une remise en question. On regrettera parfois une surabondance de références qui alourdit la lecture — l'auteur n'aurait pas besoin de tant de marques de légitimité pour laisser s'exprimer une subjectivité fort intéressante. Reste un ouvrage qui interroge en profondeur la dimension politique de la technologie et du travail.
À lire : Olivier Lefebvre, Lettre aux ingénieurs qui doutent, L'Échappée, 144 pages, 14 euros.
Frustration Magazine (Rob Grams, novembre 2023) ;
"Ingénieurs qui doutent" : comment repenser une formation responsable ?France Culture ;
Commission des titres d'ingénieur (CTI).
Souhaitez-vous que je prépare un prompt d'illustration pour cet article, dans le même style que le précédent ?
