2012-10-20

Le processus de médiocrisation



Le processus de médiocrisation
(Extrait de "La Ville Cybernétique" de Nicolas Schöffer)

L'explosion démographique a mis en évidence un phénomène nouveau et grave dans la société occidentale: le nombre des médiocrisés se multiplie à mesure que celui des humains augmente, bien que le pourcentage entre l'élite et les médiocrisés reste le même.

Le terme de médiocrisation ne doit pas être pris dans un sens péjoratif, mais envisagé sous l'angle de l'évolution et de l'Histoire. La médiocrisation, c'est l'anomie, le manque d'information. Chaque individu étant pourvu de sens qui lui permettent de percevoir les phénomènes ambiants, d'enregistrer des informations, de les mémoriser, d'exercer sa combinatoire. La médiocrité résulte d'un niveau d'information extrêmement bas. Le fait d'empêcher les masses de s'informer ou de leur fournir des informations médiocres est une des causes de ce sous-développement.

Au cours de l'Histoire, la masse des médiocrisés a pris conscience de sa puissance quantitative. elle a su faire aboutir des revendications sociales qui découlaient de sa situation matérielle défavorisée, et obtenir progressivement des droits à la consommation, laquelle est devenue de nos jours la base de l'économie mondiale, le processus capital de notre société en expansion. Ce phénomène, inconnu auparavant, est aujourd'hui, sur le plan culturel, déterminant.

Au Moyen Age, le rôle culturel des masses sous-informées était insignifiant. Une aristocratie privilégiée et une "élite culturelle" surgie par autosélection traçaient les lignes de l'évolution générale dans le domaine de la culture. Paradoxalement, l'une et l'autre ont fait preuve d'une liberté d'action et d'un choix culturel incomparablement plus avancé que celui des classes dirigeantes d'aujourd'hui. Il en est résulté une production d'oeuvres de toute nature: architecturales, plastiques, philosophiques, musicales dont la qualité nous étonne encore.

L'élite culturelle médiévale a obtenu assez aisément le soutien de la classe régnante. Sa politique artistique, pratiquée d'abord pour des motifs religieux, utilisa les ressources de l'art avec une extrême intelligence. La messe fût le premier spectacle audio-visuel du monde occidental, admirablement structuré, programmé, synthèse parfaite de tous les éléments de base d'une oeuvre d'art totale: son, lumière, espace, ballet, mime, jeu symbolique. Cette mise en condition servait l'idée de religion - phénomène spirituel et politique - et facilitait la mainmise sur les médiocrisés. Mais en définitive, la médiocrisation des masses sur le plan esthétique était moins importante qu'aujourd'hui; leur nourriture artistique était de meilleure qualité. La classe dirigeante d'alors comprenait mieux le phénomène fondamental de l'art que celle des temps modernes.

L'évolution démographique a bouleversé cette situation qui était, en un certain sens, favorable au développement des différentes formes d'expression et à une sélection artistique optimale.
En constante expansion quantitative, la masse des humains a déclenché dans les sociétés occidentales des révolutions totalement justifiées sur le plan social. Leur émergence a eu une influence indirecte et progressive sur la diffusion massive des produits de consommation matériels et semi-culturels.

Les masses n'ont pris le pouvoir qu'en apparence. Il leur a vite échappé. Il a été accaparé non par une aristocratie ou par une élite mais par des spéculateurs surgis de ces masses mêmes. Des groupes nouveaux - industriels, capitalistes, technocrates - ont compris l'intérêt qu'il y aurait pour eux à manipuler l'énorme pouvoir représenté par les masses, support extraordinaire de la consommation. Ils ont compris qu'en les nourrissant avec des biens matériels et culturels, plus ou moins médiocrisés, adaptés à leur niveau, ils pourraient les maintenir à l'aide de slogans ou de théories politiques, dans leur rôle de simples consommateurs destinés à alimenter leur puissance, et transmettre ainsi le pouvoir à de nouveaux groupes d'exploiteurs.

Issus des anciennes masses manipulées par les féodaux, ils sont devenus à leur tour les aristocrates d'une nouvelle société féodales aux apparences démocratiques. Tromperie évidente: ces nouveaux maîtres font croire à leurs victimes qu'elles détiennent le pouvoir et font partie d'un système démocratique au titre d'éléments positifs et déterminants. En instaurant leur nouveau système techocratico-financier et industriel de fabrication massive de produits de consommation matériels, les manipulateurs renforcent habilement le système répressif.

Lorsqu'il y a deux consommateurs pour un produit, sa fabrication n'offre aucun intérêt. Lorsqu'il y a mille consommateurs, l'intérêt est déjà plus grand. Lorsqu'il y a un million de consommateurs, cela représente un fait considérable, et permet la mise en place d'un certain pouvoir. Si nous sautons à cent millions, ou à un milliard d'individus, le caractère quantitatif de cette expansion massive des consommateurs transfère à cette masse un pouvoir de consommation extraordinaire qui est aliéné par des groupes de distributeurs et de fabricants. Dans la société actuelle, ce ne sont pas les consommateurs qui déterminent leurs propres besoins, ce sont les groupes qui se sont emparés de la production, qui les déterminent par toutes sortes de moyens, dont la médiocrisation.
L'abaissement du niveau culturel qui en résulte est une atteinte grave à la liberté et à la dignité de l'homme. Cette médiocrisation générale est aujourd'hui un fait accompli. On ne peut la supprimer d'un jour à l'autre par un trait. Par ailleurs, ce n'est pas le système actuel d'enseignement, qui ne touche qu'un secteur privilégié et est basé sur des concepts périmés, qui changera quelque chose. Quant au système informationnel, son inadaptation et sa carence totale paralysent son rôle éducatif et démédiocrisant qui pourra être, un jour, considérable.
Suffisamment évolué sur le plan technique, le réseau informationnel n'est ni organisé, ni utilisé pour injecter aux masses des nourritures culturelles authentiques.
Le fait d'avoir réussi à mettre sur pied un réseau de télévision qui permet aujourd'hui d'informer simultanément des centaines de millions de téléspectateurs n'a rien fait progresser. Une infrastructure est là, mais sans contenu, sans programme étudié, sans organisation capable d'exploiter cette infrastructure efficacement. Elle est, pour le moment, au service de la médiocrité. Imaginons qu'un chercheur, dans deux siècles, choisisse une date en 1968, examine tous les journaux, les programmes de radio et de télévision, passe en revue ce qui a été distribué aux consommateurs d'informations, il ne trouvera pas plus de 0,3% d'informations ayant une valeur quelconque sur le plan culturel ou historique, situées dans une perspective du futur et dignes d'être retenues comme document. Ce n'est un secret pour personne: derrière l'information se cachent d'autres motivations qui servent des desseins et des intérêts plus ou moins avoués, économiques, financiers, industriels, politiques.
Quels sont aujourd'hui les rapports entre les masses et ce qu'on appelle les élites? Quels pourront être les développements sociologiques de ce rapport?
Il faut bien le constater: dès le début de l'explosion démographique, une fraction de l'élite intellectuelle, représentée par lesscientifiques, a commencé à prendre le large et à se créer une situation privilégiée, favorisée dans un certain sens par le fait que son travail facilitait l'industrialisation des produits de consommation. Ce sont les scientifiques, en effet, qui ont élaboré une nouvelle technologie permettant un rendement de plus en plus massif d'un pris de revient de plus en plus réduit. Dans une première phase, les scientifiques ont été obligés de s'associer avec des groupes d'intérêt financiers et industriels pour développer leurs recherches, les moyens considérables qui leur sont nécessaires ne pouvant être fournis que par l'État ou par les grandes entreprises organisées en fonction des problèmes quantitatifs.

La science a facilité ainsi l'augmentation quantitative de produits plus ou moins médiocres.
Mais l'homme de science n'a pas été seulement utilisé, il est devenu complice de cette féodalité nouvelle, la science jouant un peu le même rôle que la religion dans le passé, qui a cru se servir de l'art, alors que l'art s'est servi d'elle. Aujourd'hui d'ailleurs, l'art commence déjà à se servir de la science de la même façon.
Devant l'éclosion de cette caste de scientifiques, qui prenait de plus en plus en main le destin de l'humanité, les médiocrisés ont fermé les yeux.
Nous sommes arrivés devant un fait accompli: la formation d'une élite scientifique et technocratique, qui s'est emparée très habilement d'un secteur vital, car elle a pris soin de ne pas présenter cette prise de pouvoir progressive sous sa forme véritable, mais comme une source permanente d'amélioration des conditions sociales.
Scientifiques et technocrates, s'engageant dans une série de compromis, orientant leurs recherches dans le sens d'une production massive de produits, ont soigneusement évité de toucher aux véritables problèmes culturels. Ils savent fort bien que si les masses reconnaissent volontiers leur incompétence en matière scientifique et technologique, tout en profitant d'un façon évidente mais superficielle des produits de ce secteur, elles ne souhaitent pas être approvisionnées en produits culturels dont la compréhension et la jouissance leur échappent, considérant tout naturellement ces produits comme superflus et inadaptés à leur niveau d'information.

Ni les scientifiques, ni les techniciens ne se penchent d'ailleurs directement sur les problèmes culturels et esthétiques qui ne les intéressent pas, trop préoccupés par une énorme tâche à accomplir. Tâche à la mesure de celle des esclaves égyptiens bâtissant les pyramides, qui, eux non plus, ne pouvaient se préoccuper de l'art, c'est-à-dire de ce qu'on allait placer au coeur des pyramides. On peut considérer cette multitude de techniciens, technologues, technocrates, scientifiques, etc., comme des esclaves en train de bâtir patiemment, chacun fixé sur son objectif isolé, l'infrastructure de nos pyramides futures. Ils participent ainsi indirectement à l'édification d'une voûte supérieure, l'esthétisation finale de l'humanité.

Les effets scientifiques sont pourtant éphémères. L'homme de science peut être considéré comme un rouage important, inséré dans un énorme ensemble de rouages imbriqués les uns dans les autres. Mais dans ce mécanisme complexe qu'est la société, comparable si l'on veut à un système d'horlogerie, des assemblages nouveaux viennent sans cesse s'ajouter aux anciens. Sans arrêt, des rouages neufs s'introduisent dans cet ensemble expansionnel, et peu à peu certains d'entre eux perdent de leur importance par rapport aux autres. Ils vont presque jusqu'à s'atrophier, noyés dans l'ensemble d'un système devenant de plus en plus vaste quantitativement et qualitativement: la physique newtonienne, essentielle à un moment donné, n'est plus qu'une date dans l'Histoire.

 Ce système de rouages, s'amplifiant, englobant beaucoup d'espace-temps, puis disparaissant, c'est le reflet de l'entropie qui s'empare très vite de toutes les idées, de tous les objets, de tous les effets scientifiques et qui les use, à la différence des idées, objets et effets artistiques valables valables qui entrent dans un circuit actif grandissant. Ce sont pour ainsi dire des phénomènes négentropiques dans la société, les seuls d'ailleurs véritablement perturbateurs, au sens positif de ce terme.

La société passe par des phénomènes entropiques grandissants. Chaque phase évolutive est condamnée à mort dès son apparition, comme chacun de nous. La science se développe également par phases, et, dès son apparition, chaque idée scientifique est condamnée à disparaître et à céder sa place à une autre.

Un seul phénomène ne semble pas condamné à mort: le phénomène de l'art. L'énergie idéologique considérable déployée par les grandes créations artistiques a propulsé la société. Le passage d'une phase à l'autre de l'évolution se fait par l'intermédiaire de l'art. Il extrapole l'essentiel, le transcende et le résultat de chaque phase disparue subsiste à travers tous les produits esthétiques qu'elle a pu créer.

Mais, paradoxalement, aujourd'hui déjà, grâce aux scientifiques et aux technologues, on assiste à un bond en avant de l'activité créatrice artistique, préfiguration d'une subordination de la technologie et de la science à des intérêts supérieurs, culturels et esthétiques. Car, au lieu de se laisser asservir, l'esthétique devra un jour asservir la technologie et la science.

Le phénomène démographique oblige les scientifiques à des programmations à plus long terme, à des solutions plus complexes. Plus on travaille à long terme, plus les programmes élaborés touchent à des quantités d'informations grandissantes et à des masses de temps de plus en plus étendues. Cela suppose des moyens techniques perfectionnés, ainsi qu'un effort d'invention, de création, d'imagination considérable. C'est une des raisons pour lesquelles les scientifiques sont favorisés. Il est apparu, d'une façon d'abord inconsciente, puis de plus en plus manifeste que, sans leur concours, le problème du travail prospectif pour l'adaptation à cette quantité en expansion que représente la multitude grandissante de l'espèce humaine, n'était pas soluble.

La société s'est vue dans l'obligation de recourir à des scientifiques, dans son propre intérêt de survivance. Cela apparaîtra d'une façon plus évidente ultérieurement, quand les ressources énergétiques naturelles seront épuisées, et qu'il faudra trouver d'autres sources pour pouvoir maintenir l'expansion sur tous les plans. Sans le concours des scientifiques, ce n'est pas réalisable. Prolongement biologique de l'homme, la technologie leur doit ses progrès.

Un jour, grâce à la technologie hyperévoluée des scientifiques hyperévolués, on trouvera le moyen de supprimer l'inégalité de répartition de la matière grise, l'inégalité génétique qui a, jusqu'à présent, empêché une importante fraction de la société d'accéder à un état évolué, culturellement, esthétiquement, intellectuellement. Quand cette révolution scientifique permettra de réaliser la véritable libération, la véritable révolution sociale, elle perdra toute sa raison d'être et disparaîtra en tant que phénomène moteur. La technologie reprendra alors sa modeste place.

Pour l'instant, les technocrates et les scientifiques, par le truchement des industriels avec lesquels ils ont conclu un contrat tacite de collaboration, se maintiennent dans une situation privilégiée où ils ont tous les moyens d'investigation, de recherche et de réalisation à leur disposition, ainsi que l'appui des masses.

Tout cela crée un état de fait, contractuel et multiple, ou chacun admet sa supériorité ou son infériorité, selon les bénéfices apparents que chaque partie en retire. Phénomène dangereux et grave parce qu'une partie de l'élite se soumet finalement de compromis en compromis, à une situation qui favorise la médiocrisation de la société.

Les médiocrisés eux-mêmes, qui ne sont pas condamnés à la médiocrité éternelle, acceptent volontairement cette situation et essayent de la stabiliser, freinant ainsi le progrès général qui ne peut être que solidaire, c'est-à-dire non seulement scientifique et technique, mais aussi culturel et social.
Nous sommes ainsi arrivés aujourd'hui, provisoirement sans doute, à une période de sclérose, née aussi bien de l'opportunisme des castes de scientifiques et de technocrates que de la paresse intellectuelle des masses.

Dans cette situation, le rôle de tous ceux qui créent des produits esthétiques, culturels, est extrêmement complexe. Ils sont totalement coupés des masses et doivent travailler dans un isolement complet. Leur intégration sociale devient très difficile dès qu'ils refusent les compromis. Ils sont isolés aussi bien de l'élite régnante, scientifique et technocratique que de leurs associés qui manifestent d'ailleurs une méfiance profonde vis-à-vis de leurs recherches, en raison de leur irrationalité apparente. En outre, les technocrates ne concoivent pas l'introduction des produits esthétiques et culturels authentiques dans des circuits de consommation d'un niveau supérieur, qui ne correspondent pas à leurs concepts rationalistes et économico-politiques.

Ici, nous nous trouvons en face d'un conflit latent dont l'acuité n'est pas assez apparente, du fait que les groupes de créateurs artistiques et culturels authentiques n'ont pas pris suffisamment conscience de l'importance de leur rôle et de leur pouvoir.

Ils n'ont pas pris conscience non plus de la nécessité de s'unir, de s'organiser et d'imposer un nouveau cours à l'évolution, et de s'opposer à toutes les tentatives de médiocrisation ou d'exclusion de produits esthétiques réels, grâce à quoi cette espèce de sclérose culturelle pourrait être enrayée, permettant à la société de s'engager dans la véritable voie du progrès social. Elle serait approvisionnée de plus en plus largement en produits culturels constamment améliorés, et serait et serait informatisée à des niveaux de plus en plus élevés. La société pourrait ainsi entrer dans une ère où sa vie organique trouverait un équilibre grâce à la distribution rationnelle des produits de consommation matériels et culturels.

Pour cela, il serait nécessaire que les créateurs artistiques isolés, échappant à tout compromis, sortent de leur laboratoire, de leur tour d'ivoire, prennent conscience de leur situation et essayent de s'organiser pour imposer leur présence et leurs produits. Grâce à l'information culturelle qu'ils pourraient introduire d'une façon organique dans le corps social, ils provoqueraient des réactions de plus en plus virulentes, susciteraient des besoins et, enfin, feraient admettre la diffusion de leurs produits dans les circuits de consommation et dans les circuits d'information.

Nicolas Schöffer (1968)

2012-10-19


Le processus de démédiocrisation
(Extrait de "La Ville Cybernétique" de Nicolas Schöffer)

Le déséquilibre de plus en plus flagrant entre l'absorption grandissante des produits de consommation médiocres et la non-absorption des produits culturels réels déclenchera des conflits violents. Ils pourront provoquer une véritable le révolution qui amènera la sortie au grand jour des élites culturelles opprimées.

Autre cause de conflits futurs: le système actuel de récupération, de réinjection des produits esthétiques et culturels du passé, refondus et reconstitués, créant une sensation illusoire d'absorption de produits véritablement esthétiques et culturels.

Aujourd'hui, les exploitants offrent le passé aux masses pour les maintenir dans un état de sous-information permanent. On supprime pratiquement les produits de qualité, excepté le passé qu'on sert à satiété puisqu'il n'est plus gênant. Ce n'est pas ainsi qu'on prépare l'avenir.

Le problème des antiquités en est un exemple. Réellement anciennes ou fabriquées industriellement, elles constituent aujourd'hui l'environnement intérieur d'au moins 50% des cellules d'habitation françaises. Si les 50% restant ne possèdent pas ces reproductions, c'est que les moyens manquent, que la socialisation n'est pas suffisamment développée dans ce domaine pour permettre de doter chaque cellule d'habitation d'un mobilier Louis XV, Directoire, Empire, Napoléon III, etc.

La fabrication de ces faux produits est massive. On crée des besoins artificiels, stéréotypés. 90% des Français rêvent d'avoir un intérieur de "style". C'est là le côté inquiétant du problème. Jamais le passé n'incitera les individus à penser à l'avenir, c'est-à-dire à bouleverser l'état actuel des choses. Installés confortablement dans un environnement qui leur rappelle tout ce qui a été fait auparavant, ils ne pourront pas avoir de préoccupations prospectives. Le passé est un frein providentiel pour les manipulateurs et pour le système répressif actuel. C'est également une des causes de la collusion entre cette production du passé et les intérêts commerciaux de certains. Une forme d'art s'est associée d'une façon éhontée à l'entreprise, conservant les techniques périmées - architecture, sculpture, peinture de chevalet - pour créer de faux produits esthétiques fondés sur le passé. Leur apparence peut n'être pas très passéiste, leur essence l'est. A côté d'un mobilier à décor passéiste, toute cette énorme production techniquement aberrante d'artistes - conscients ou inconscients - qui envahit les intérieurs des cellules d'habitation a contribué puissamment au maintien de la médiocrisation de l'individu et des masses.

Néanmoins, il faudra un jour faire un choix. En Egypte, par exemple, le produit national ne suffit plus à sauvegarder les monuments du passé; ce pays est obligé de recourir à d'autres nations pour sauver ses vestiges. Si l'humanité continue à consacrer tant d'efforts au maintien des vestiges du passé qui s'accumuleront au fur et à mesure que notre passé s'agrandira, les siècles, les millénaires se succédant, fournissant d'autres vestiges, elle risque d'arriver à un point de non-retour où, en définitive, elle ne fera qu'entretenir des Versailles, des Louksor, etc. L'avenir lui échappera alors définitivement. Ce serait la mort de l'humanité, une forme de désintégration, un danger non moins grave que la bombe atomique.

En France, le système éducatif passéiste de l'Ecole des beaux-arts, dans un cadre périmé, est un des exemples types de la médiocrisation par l'introduction de produits du passé mal conservés, maintenus dans un état de pourrissement permanent et injectés dans un groupe qui accepte de le recevoir. D'ailleurs, enseigner la peinture de chevalet est aujourd'hui un crime. La seule chose productive qu'on puisse faire en sortant de l'Ecole des beaux-arts, c'est devenir peintre en bâtiment.

Dans la mesure où les musées sont au service de la culture - qui ne peut faire abstraction de la connaissance du passé -, ils sont nécessaires. Mais ils sont surtout utiles en tant que phénomène-indicateur de l'avenir. Ils ne devraient pas être conçus de façon à figer les individus dans le passé de l'humanité.

Au fur et à mesure que l'homme pénètre plus avant dans son avenir, il découvre aussi son passé par un double et logique mouvement de pénétration. Le carbone 14 nous permet de déchiffrer l'histoire de la matière, de tracer des graphiques passionnants, aux indices extraordinaires. Nous avons besoin d'explorer notre passé, branche substantielle mais non exclusive de notre activité. Il faut cependant se hâter de bâtir l'avenir; aujourd'hui , le phénomène d'accélération apparaît avec une telle acuité que si nous ne le préparons pas, nous risquons un accident précoce.

L'homme qui, à une certaine période de sa vie, oriente ses efforts et ses programmations vers l'avenir, vers l'organisation prospective de la masse de temps virtuelle qui est à sa disposition, peut aussi arrêter et inverser cette tendance, soit graduellement, soit brusquement, et retourner vers son passé, orientant une partie de son activité vers la valorisation, vers la répertorisation, vers la sélection de ses activités d'antan, abandonnant progressivement le développement de son avenir, temporairement rétréci, le négligeant jusqu'à sa fin physique. Longue agonie inconsciente qui est déjà une sclérose intellectuelle et imaginative, annonçant la mort physique inévitable, accélérant même, sans doute, sa venue. Le même phénomène se produit à l'échelle des groupes et des nations qui, eux aussi, à un certain stade de leur développement, ont tendance à se retourner vers leur passé au détriment de leur avenir. C'est le cas des pays vieux. Avec la différence que la masse de temps disponible d'une nation étant considérable, les convulsions de l'agonie peuvent renverser la situation si la tendance à la sclérose rétrospective est annihilée. Les grandes révolutions ont ainsi sauvé un certain nombre de nations; plus elles sont radicales, plus forte est la chance de rajeunissement et de récupération des nouvelles masses de temps disponibles. La révolution française de 1789, la révolution russe et surtout la révolution chinoise en sont des exemples éclatants. Tout particulièrement cette dernière, où l'intelligence et la volonté d'un homme et d'un groupe ont apparemment réussi à annihiler un processus de vieillissement millénaire et à ressusciter un véritable cadavre.

Il est dangereux de leurrer la majorité avec une consommation de biens matériels compensée par quelques produits culturels, du passé, réels, mais périmés, ou par de faux produits culturels largement médiocrisés, et, les uns et les autres, commercialisés.

Ce système arrivera, et arrive déjà, à la saturation, conduisant à la première phase de la révolution, celle des médiocrisés contre leur propre médiocrité culturelle, révolution qui se manifestera par des courants violents orientés vers la destruction des vestiges du passé et des faux tabous culturels du présent.

Cette production et cette consommation mal organisée et mal canalisée créent déjà un état de déséquilibre alarmant. Tout déséquilibre, dans la vie organique complexe qui est celle de la société, provoque des conflits, de même que tout déséquilibre dans le corps humain entraîne des phénomènes pathologiques. Aujourd'hui notre corps social est malade: les jeunes générations le perçoivent. Elles sentent, peut-être moins obscurément qu'on ne pourrait le croire, que les besoins culturels ne sont pas équitablement satisfaits.

Il est indiscutable que notre société traverse une dure épreuve schizophrénique.

Malgré l'immense effort de médiocrisation générale, malgré l'immense production de toutes sortes de produits culturels faux et médiocrisés, le besoin de rééquilibration se fera peu à peu sentir, grâce aux générations montantes. Les signes avant-coureurs de ce besoin apparaissent déjà, de plus en plus fréquents et violents, dans la jeunesse relativement informatisée.

L'Université, en effet, rassemble le seul groupe social où existe un niveau d'information, si bas soit-il. Petite fraction relativement évoluée située quelque peu en dehors de cette acceptation volontaire, de ce stoïcisme impuissant qui caractérise l'état de prolétarisation culturelle existant dans la masse. Si celle-ci ne parvient pas encore à lutter contre sa propre médiocrisation, les petits groupes informatisés acquièrent, eux, lentement, les moyens intellectuels et les informations nécessaires à une prise de conscience de cette situation, et à l'élaboration d'une action d'avant-garde, préparant ainsi une deuxième phase révolutionnaire que nous évoquerons plus loin.

Les véritables créateurs doivent se faire entendre pour que ce besoin de rupture, de changement radical dans l'approvisionnement suranné et inadéquat de produits, se transforme en réalités constructives. Il faut qu'ils proposent, dans les limites de leurs moyens, des solutions désintéressées qui ouvrent la voie à l'élévation du niveau culturel de toutes les catégories de la société.

Les Fondations culturelles, les Maisons de la Culture, offrent le pire et le meilleur. Elles commencent pourtant à toucher de nouvelles couches de la population. Leurs tentatives peuvent apparaître comme les prémices d'un système futur qui essaierait d'introduire le virus culturel à une autre échelle qu'universitaire. Tous les grands mouvements sociaux et culturels sont ainsi précédés de micromouvements, de microphénomènes. Infiltrés dans le corps social, ils provoquent une contagion de répartition inégale mais parfois suffisante pour entraîner quelques progrès.

Il faut éviter que ces centres culturels ne deviennent par la suite des organes de médiocrisation générale. Il faut qu'ils échappent progressivement à la mainmise manipulatrice.

La médiocrisation est devenue aujourd'hui un véritable cancer de la société, une sclérose à laquelle il sera difficile d'échapper. Il faut l'enrayer. Il n'y a pas d'autre issue, sinon des catastrophes nous menaceront dans les secteurs vitaux. Troubles provoqués par la prise de conscience de cet état de médiocrité tout spécial, dû à la plus flagrante des injustices sociales, celle qui n'est pas au niveau de consommation des biens matériels, mais au niveau culturel, intellectuel et esthétique, ainsi que de notre environnement, qui dépend directement de ces trois phénomènes. Car on peut parler d'une injustice culturelle ou esthétique au même titre que d'une injustice sociale au niveau de la consommation.

Ceux qui pensent: " Pourquoi ne puis-je pas manger un bifteck tous les jours, puisque d'autres catégories sociales le peuvent? " ne pensent pas: " Pourquoi ne puis-je consommer des produits esthétiques de valeur, puisque certains privilégiés le peuvent? " Ils ne voient pas le problème. L'injustice culturelle existe; elle est pratiquement acceptée. Mais elle ne le sera pas toujours, ne fût-ce qu'en raison du processus de contrôle et de régulation qu'est la cybernétique. Pour que la société prenne conscience de son état, il faut l'aider, la perturber, lui assener une série de coups, la forcer. Sans perturbation, il n'y a pas d'évolution. Actuellement, nous vivons au stade des maladies infantiles. Nous en aurons beaucoup d'autres, plus graves encore, avant d'atteindre l'âge adulte.

Chose dangereuse: nous assistons à l'augmentation et à l'expansion des phénomènes favorables et défavorables. Or, le phénomène quantitatif, se développant dans le mauvais sens, risque toujours d'arriver à un seuil à partir duquel il y a rupture, dans le mauvais sens également. Il faut l'empêcher à tout prix.

L'échelle s'est amplifiée. Le phénomène démographique multiplie tout, dangereusement. Les groupes antagonistes augmentent en quantité: leur puissance, leurs moyens, leur efficacité, leur pouvoir destructeur augmentent aussi.

La prise de conscience de l'injustice culturelle peut mener à des bouleversements, à des révolutions qui pourraient être fatales dans la mesure où les détenteurs réels du pouvoir actuel, croyant percevoir un danger, essaieraient de maintenir par la force leur situation privilégiée, au lieu de s'adapter. Les armes répressives, politiques ou militaires, sont effectivement dangereuses, mais pourtant dérisoires par rapport à l'efficacité des idées artistiques et esthétiques qui ont une puissance d'action, moins immédiate peut-être que les autres, mais plus efficace à moyen et à long terme. Toute la question est là. Si ces forces militaires et politiques provoquaient un accident avant l'accomplissement de la tâche prospective bien programmée que la présence de l'art impose à la société, cela pourrait être, à différents niveaux, retardateur ou mortel. Si l'effet n'est que retardateur, quelques dizaines ou centaines ou milliers d'années seraient perdues, ce qui n'est pas grand-chose dans l'ensemble des masses temporelles dont dispose la société terrienne. Si l'on évite, par miracle les accidents graves, il y aura, à un moment donné, une telle émergence en force des valeurs esthétiques ou artistiques que le côté misérable des armes militaires et politiques apparaîtra avec une évidence telle qu'elles perdront toute leur force et seront, à l'image de l'urinoir de Marcel Duchamp, des objets dérisoires, désuets, sans contenu.

Déjà, les premières batailles d'autodéfense artistiques ont commencé. Elles seront de plus en plus dures.

Dans le combat, l'art a une action constructive. C'est l'activité répressive de la société contemporaine qui est réactionnaire, contre-révolutionnaire. Les artistes ne sont pas révolutionnaires au sens profond: ce sont les autres qui sont contre-révolutionnaires. Les créateurs suivent une voie bien définie, constructive, socialement valable, face aux manipulateurs qui représentent des forces destructives médiocrisantes. Un jour ou l'autre ce long combat prendra fin, de la même façon que les premières révolutions de la quantité pour la quantité qui ont réussi à supprimer le pouvoir féodal. Mais un pouvoir succédant à un autre n'est qu'un "accident de parcours". Nous avons des dizaines de milliers d'années d'évolution devant nous et les "accidents de parcours", même s'ils durent des siècles, sont une goutte d'eau dans le temps. Rien ne peut arrêter le processus en marche.

Nicolas Schöffer (1968)

2012-09-21

Critique des flux - La Revue des Ressources

Critique des flux - La Revue des Ressources:

Le modèle connexionniste créé par l’ingénierie informatique sous l’effet du développement des modélisations du fonctionnement cérébral par les neurosciences, s’oppose à partir des années 70 au modèle cognitiviste. Pour ce dernier, l’information est traitée par une unité centrale de calcul qui communique séquentiellement avec une mémoire statique par l’intermédiaire de lignes de transmissions. Le comportement de ce type de machine (symbolique) est déterminé d’avance par son programme, de sorte que ses réactions à toutes les entrées admissibles sont prévisibles dès le début. Le modèle connexionniste, au contraire, exige que le système de traitement des entrées soit évolutif et perfectible. Il n’est pas organisé de manière linéaire sur la base d’un traitement « à la chaîne », mais à partir de l’activation d’aires multiples et de réseaux qui opèrent « en parallèle », sans contrôle central, par le simple effet d’interactions locales [1]. L’avantage du modèle connexionniste sur le modèle symbolique classique, c’est qu’il n’est pas nécessaire de lui fournir à la fois les symboles, les opérations, et une bonne partie des catégories (c’est-à-dire les liaisons entre séquences de symboles qu’il faut assurer, celles qu’il faut éviter). Les classifications découlent de l’évolution des connexions dont les « poids » changent au cours de l’apprentissage, aucune unité ne pouvant réaliser à elle seule la classification des informations qui figurent en entrées, alors que le réseau dans son ensemble y parvient.
Ce modèle [2] a été très inspirant pour le management des années 90. L’entreprise se veut plus réactive et rêve de se débarrasser des vieilles structurations fonctionnalistes et des pesantes hiérarchies. Elle exige de fonctionner en réseau, c’est-à-dire en établissant des liens facilement ajustables [3]. En bonne logique connexionniste, il y aurait « plusieurs manières d’identifier les acteurs les plus “importants” d’un système, soit par des mesures de centralité, soit par des mesures de prestige. » [4] En dépit des théories sur l’« intelligence distribuée » que le réseau est censé promouvoir, le modèle connexionniste se contente de n’être qu’une grossière imitation des structures cérébrales ; en revanche, il peut rendre compte de l’évolution des réseaux managériaux et de la structure entrepreneuriale contemporaine.
La métaphore connexionniste se montre utile à la compréhension de la dynamique sociale au cours des dernières décennies car elle éclaire une vaste gamme d’interactions au sein des sociétés développées, surtout à travers la vision que les agents ont d’eux-mêmes et de leurs rapports (ou plutôt de l’idéalisation de ces rapports). Le mot « connexionniste » peut donc figurer au nombre des prédicats les plus pertinents pour exprimer ce stade de développement de la société, de même qu’on parlait ou qu’on parle encore aujourd’hui de façon plus ou moins heureuse de « société bourgeoise », « capitaliste », « industrielle » ou « néo-libérale », étant entendu qu’aucun prédicat n’a pour fonction d’exprimer une totalité et que le sujet qu’il prédique peut n’être lui-même qu’une métonymie (le mot « société » représentant un pays, ou divers pays, ou divers types de pays, etc.)
Le succès de la forme réticulaire connexionniste dans le champ social a été rendu possible par la révolution technologique majeure intervenue au XXe siècle : celle des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC). Si le développement technique a eu pour effet, depuis l’origine du genre Homo, d’accroître sa puissance motrice et sa présence matérielle dans le monde, la société connexionniste a tendance à transformer l’activité en flux informationnels et communicationnels alors que, parallèlement, les appareillages techniques ont acquis un pouvoir de transformation et une puissance destructrice gigantesques.
Le corps humain, en tant qu’entité bipolaire individu-outil, subissait et subit encore, mais à une échelle moins grande que par le passé, une situation d’enfermement destinée à la production. Dans la société connexionniste, la corporéité technique n’est plus destinée prioritairement à produire des biens ou des services, mais des flux, ni à transformer des matières premières, mais du temps. Consommer du temps pour produire des flux, voilà la tâche première de l’individu connexionniste. Il s’agit là d’une autre forme d’enfermement par enveloppement dans un maillage plutôt que par contention dans un espace foucaldien ou même dans un espace de contrôle comme le suggère Deleuze [5].
La société connexionniste vit sous la menace du ralentissement ou du blocage de ses rouages. Elle se méfie de la corporalité biologique qui est source de dysfonctionnements et de perturbation des flux. En tant qu’individu incarné, le citoyen peut provoquer des accidents de la route, encombrer les hôpitaux ou les salles d’attente des administrations (lieux qui ont d’ailleurs pratiquement disparu). Sa corporéité dérange et c’est pourquoi on tente de le réduire à un simple numéro d’identification, à quelques flux. On n’accepte de lui que des messages écrits et vocaux qui sont la plupart du temps traités par des automates ou surtaxés pour limiter leur nombre. Les solutions pouvant faciliter les « missions de service public » seraient celles qui généraliseraient le télé-enseignement ou la télé-médecine (techniques déjà largement expérimentées dans certains pays nordiques). Une autre solution consiste à créer de grandes unités dont la masse gigantesque réduit l’individu à un modeste atome : hôpitaux, aéroports, avions de plus en plus grands.
L’introduction au XVIIIe siècle de la nouvelle machine-automate industrielle, la machine à vapeur, a eu pour effet d’intégrer le travail humain à un domaine plus général qui est celui de l’énergie. Le travailleur des manufactures devait s’abstraire de son mode d’être et rentrer le plus possible dans son rôle d’appendice de la machine au lieu d’être lui-même le « producteur » direct – cet aspect constituait également le paradigme du taylorisme et du fordisme.
À partir de la fin du XIXe siècle, les industries de flux – comme une raffinerie qui est un gigantesque aménagement de tuyauteries, par opposition à des industries « solides » comme le bâtiment, les chaînes de montage représentant un moyen terme entre les deux – gagnent en importance et initient de nouveaux processus industriels : la main d’œuvre est inversement proportionnelle à la production et intervient surtout en cas d’interruption des flux [6]. Dans le processus mécanique, un fluide doit être préalablement transformé en solide par contention dans un récipient, alors que le même type de matière devient un avantage dans le processus fluidique [7] où la transformation s’effectue dans un processus de circulation. De mécanique, le processus industriel prototypique devient progressivement celui de la chimie : l’interaction des matières est seulement surveillée et contrôlée par l’opérateur. La production est de plus en plus automatisée à partir du dernier tiers du XIXe siècle et le phénomène de fluidification ne concerne plus seulement la chimie, mais touche également d’autres secteurs comme l’agro-industrie (distillation des alcools, sucrerie ou laiterie) ou la sidérurgie.
La fluidité industrielle tend à transformer le travailleur en contrôleur de flux [8]. D’opérateur mobile surveillant le circuit et intervenant sur lui à certains endroits, il se transforme en « tableautiste » dans une salle de contrôle et de commandement à distance. À partir des années 1970, les fonctions de contrôle et de planification des opérations sont confiées aux ordinateurs et la mission impartie au travailleur consiste à surveiller l’informatique. Sa qualité première n’est plus sa force de travail, mais sa vigilance, ou même sa simple disponibilité, contractuellement prévue. Toujours dans l’esprit de maintenir la continuité des flux, on tend à rendre le travail évanescent et les tâches plus floues. Le phénomène de l’« astreinte » oblige par exemple des ingénieurs à être présents la nuit non loin du lieu de production. Il en est de même de certains personnels hospitaliers ou de sociétés de transports, en particulier les conducteurs de trains. Le passage du fordisme au toyotisme et à sa gestion « à flux tendus » mobilise davantage la capacité de gestion du risque et le sang-froid du travailleur. Son « mode d’être » est tout aussi important que ses connaissances dans son évaluation. On notera son « dynamisme », sa « mobilité », son « évolutivité » et sa capacité d’« intégration ». Le travailleur doit s’adapter au système fluidique et se motiver (le motif est ce qui donne le mouvement, ce qui est moteur) tout en valorisant soncapital de santé, de jeunesse ou d’expérience, de même que son capital culturel, humain, affectif, cognitif, et autre. Il doit investir toute sa personnalité dans l’interrelation et penser sa vie comme un parcours d’autoproduction plutôt que de production.
Toutes les sphères existentielles [9] et potentialités humaines sont soumises à la valorisation sociale – ce queTemps critiques a nommé société capitalisée. Quelle que soit l’abstraction des données à capitaliser, elle suppose aussi leur technicisation. Activités professionnelles, réseaux de jeu sur Internet, communications interindividuelles par ordinateur et téléphone portable, ou même « connexionisme militant », tous les flux satisfont la dynamique du capital au sein de la société connexionniste. La posture corporelle fluxiste et la situation de solitude avec l’appareil qu’elle suppose, la télévisualisation du monde et la connexio-dépendance sont de puissants facteurs de désocialisation-resocialisation par des moyens purement connexionnistes comme les « réseaux sociaux » ou les sites de rencontres. Le connexionnisme facilite l’englobement de toutes les activités humaines dans les flux de la capitalisation et accroît considérablement la tendance du capital à devenir le milieu où est immergée la vie sociale. Ce qui est réellement antithétique au processus connexionniste, c’est la relation directe entre les personnes non médiée par des moyens techniques, la démocratie locale qui se passe de flux.
La révolution intervenue dans le domaine des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) a eu l’effet parallèle d’amener les forces critiques à délaisser les organisations hiérarchiques centralistes et à adopter les mêmes dispositifs réticulaires. Le contrôle des flux (courriels, conversations, etc.) par ses automates fournit à l’État une représentation actualisée du rapport de forces entre dominants et dominés et une vision radioscopique de l’état de rébellion de ces derniers. Les synthèses de ces flux permettent aux experts en sécurité d’évaluer le niveau de dangerosité des différents groupes.
Les « systèmes fluidiques » sont souvent assimilés à une dématérialisation du monde et de l’économie en particulier. La part croissante du travail « immatériel » dans le procès de production – créativité intellectuelle, scientifique, ou capacité communicationnelle et informationnelle – entraînerait une nouvelle forme d’accumulation que certains ont dénommée capitalisme cognitif. « Le mode de production du capitalisme cognitif (…) repose sur le travail de coopération des cerveaux réunis en réseau au moyen d’ordinateurs », écrit par exemple Yann Moulier-Boutang [10]. Le « travail immatériel » serait donc « reconnu comme base fondamentale de la production » (Lazzarato et Negri) [11]. Il semble que l’on fasse une confusion entre flux et fluidité, d’une part, et insubstantiel et immatériel de l’autre. Les flux et les fluides ne sont pas immatériels – sauf ceux qui sont supposés épandre la Grâce divine. En revanche, ils s’opposent à la substance solide qui se définit par sa constance spatio-temporelle. Or si les flux ne sont pas immatériels, ils n’ont pas non plus le pouvoir de dématérialiser. Né lui-même dans la sphère de la circulation, le capital ne vise ni la dématérialisation ni la raréfaction de la substance, mais la fluidification de la dynamique économique et sociale, c’est-à-dire qu’il cherche à favoriser la vitesse de circulation et à valoriser les éléments fluides, comme la flexibilisation du travail, en relation aux inerties structurelles et aux immobilisations encombrantes, sujettes à l’usure et à l’obsolescence technologique.
La transnationalisation et les réseaux informatiques permettent, par exemple, une activité continue du personnel d’une entreprise sous forme de trois-huit en s’appuyant sur une distribution du travail répartie à travers plusieurs continents en fonction des fuseaux horaires des succursales ou filiales. L’espace des flux est a-territorial et le temps a atteint sa fluidité maximale dans une linéarisation rationalisée où a disparu toute trace de cyclicité, hormis celle qui se manifeste sous forme de crises. Un nombre conséquent de « transactions internationales » comptabilisées par les indicateurs sous forme de transferts de biens ne correspondent plus en réalité qu’à des transferts de flux au sein d’un même réseau ou groupe industriel, ou entre diverses sociétés. Certains experts estiment qu’à l’heure actuelle plus du tiers et jusqu’à la moitié du commerce mondial se déroule sous la forme d’un non-commerce intra-entreprises. Mais si l’échange privilégie le flux en relation aux transferts de substance, il n’en devient pas pour autant « immatériel ». Les infrastructures industrielles, éléments solides par excellence, sont elles-mêmes gagnées par une certaine forme de mobilité puisque les industriels n’hésitent plus à les délocaliser vers des pays où la main d’œuvre est moins chère, quitte dans certains cas, il est vrai assez rares, à les relocaliser à nouveau dans les pays d’origine.
Si la fluidification conduit à un accroissement de substance, elle est aussi à l’origine d’un mouvement chaotique qu’illustrent sans ambiguïté certaines métaphores utilisées aujourd’hui : « bulles » qui gonflent et qui éclatent, « tempêtes » [12] boursières ou financières, « naufrages » de certains États, etc. Ce processus n’est pas impersonnel ni le résultat d’un quelconque automatisme indépendant de la volonté humaine. Il est dirigé en permanence par les principaux réseaux de puissance qui ont le pouvoir d’agir à l’échelle mondiale [13].
En jouant sur les rivalités nationales, les grands groupes industriels et financiers gagnent la maîtrise du jeu et imposent des dérégulations de plus en plus cruciales. La transnationalisation du droit par les organismes d’arbitrage chargés des conflits relatifs à l’économie mondiale et les organisations financières supra-nationales, exerce une forte contrainte sur les États. Mais cela ne signifie pas que les États soient complètement destitués de leurs fonctions et mis au rebut par l’économie mondiale. Ils sont au contraire indispensables à l’établissement des normes et à la mise en œuvre des politiques d’éducation, transports, énergie ou sécurité intérieure. Ils se chargent également de répercuter les politiques financières qui répondent aux exigences de la concurrence internationale sur le marché mondial telle que les définissent les institutions comme l’OMC, la Banque mondiale, le FMI ou les G8, G20, les agences de notation et autres organisations transnationales de régulation de l’économie mondiale [14].
L’un des moyens que les États utilisent au service de l’économie mondiale, outre la désinstitutionnalisation de la plupart des médiations traditionnelles, est la dramaturgie des crises, des conflits et des risques. Les principaux risques qui servent de levier à ces politiques sont les risques techno-scientifiques, écologiques, terroristes et financiers. L’éducation à la peur est devenue la tâche principale et quasi la mission officielle de la planète TIC qui distille en permanence et donne un écho considérable à tout ce qui peut apparaître comme un risque réel ou potentiel.
Le système fluidique par excellence que constitue le réseau électrique a restructuré en profondeur la sphère productive et sa distributivité a été la condition du succès de la révolution des TIC. Mais en retour, la production et la distribution de l’énergie électrique est connexio-dépendante puisque le système n’est gérable que grâce aux TIC, ce qui le rend vulnérable au sabotage informatique [15]. Les départements de défense des pays où le niveau d’informatisation est le plus développé – et donc totalement irréversible – cherchent des solutions pour le protéger de cyber-attaques qui peuvent être aussi destructrices que les guerres conventionnelles. L’infection des centrifugeuses nucléaires iraniennes en 2009 par des virus créés par les Occidentaux ou la paralysie de l’Estonie en 2007 provoquée par les Russes en représailles contre le déplacement d’un monument érigé durant leur période d’occupation, la découverte de « bombes logiques » chinoises (virus dormants) dans le réseau électrique américain, tout cela prouve que le fluidisme poussé à l’extrême engendre des fragilités structurelles. Vulnérable aux attaques extérieures, le secteur de l’énergie est également sensible aux décisions d’un nombre restreint d’opérateurs dans chaque pays.
De la société mercantile puis industrielle jusqu’à la société connexionniste, les systèmes fluidiques ont bien sûr évolué. L’univers circulationniste visait à fluidifier l’espace et ses substances, le fluxisme de la société connexionniste veut transformer le temps.
Les systèmes fluidiques, en accélérant le temps social, ralentissent paradoxalement les délais de réaction et compromettent les ajustements à certaines finalités comme celle de la santé publique – on a vu que, dans ce domaine, le problème principal est moins celui du coût que du temps de réaction. L’énergie considérable qu’il faut déployer pour modifier la trajectoire de ces systèmes rend l’exercice périlleux et réduit son efficacité à néant. L’exemple de la nocivité des téléphones portables et des antennes-relais ou celui des accidents nucléaires sont probants : même si le danger de ces technologies est avéré, cela coûterait trop cher de les abandonner – en termes économiques, et aussi d’efforts d’imagination, de coûts politiques, et autres. L’effet de l’accélération de la fluidité a pour conséquence l’inhibition de tout changement de direction de cette fluidité, ce qui renforce l’illusion d’automatisme systémique. Le temps social est linéarisé et subsumé par le temps du développement technique et ce développement semble être imposé par la cinétique des systèmes fluidiques.
Les sociétés historiques agissaient en se projetant vers l’avenir, leur temps était ce mouvement lui-même qui les précipitait vers le futur. Mais rien n’était écrit ici-bas et leur futur demeurait incertain, leur temporalité marquée par le sceau de l’indéterminité et du risque. Nos sociétés, au contraire, voient le futur comme une épreuve menaçante qui ne cesse de se rapprocher, un à-venir qui viendra inéluctablement s’échouer sur nous sans que nous puissions nous écarter de son chemin.
Cette temporalité porteuse de déterminité et de menaces, la société connexionniste parvient tant bien que mal à la neutraliser, à la dissoudre dans un espace déterritorialisé, abstrait et lisse, un lieu sans mémoire où les TIC règnent en maîtres et dont l’accès privilégie nos sens distaux. La communication permanente et l’activité fluxiste surmontent en apparence la résistance du réel, recomposent artificiellement la socialité disparue – recomposition qui s’effectue sur un mode plus distal que proximal, magnifiant et interdisant à la fois le « contact ». Elle s’accompagne d’un discours extatico-apologétique et d’une autoglorification permanente de la « communication » vue comme une nouvelle transcendance. Les flèches des clochers qui s’élevaient jadis sur de rares hauteurs ont fait place aujourd’hui à des milliers d’antennes-relais ouvrant le domaine grandiose des cieux communicationnels aux vivants d’aujourd’hui et non plus aux croyants en un futur au-delà. Parallèlement, le temps se définit métonymiquement par le rythme des innovations technologiques qui constituent une suite sans fin et sans autre visée que de remplir ce temps devenu vide.
Ce que George Orwell avait imaginé sous la forme d’un cauchemar totalitaire – l’élimination de la mémoire sociale et du temps historique –, la société connexionniste l’a réalisé sur un mode étourdissant, plongeant ses membres dans une ivresse qui ressemble à ce « délire bachique » que Hegel assimilait au « vrai » – délire auquel personne n’échappe sans risquer de se perdre et qui est aussi, pour cette raison, « repos translucide et simple ».
Cependant, même si le futur arrive vers nous comme un mur infranchissable, il n’a pas effacé le souvenir du temps. L’ivresse n’a pas aboli le sentiment que le temps n’est pas suspendu et que son cours ne s’est pas réellement inversé. Nous savons qu’il attend simplement que nous lui redonnions son sens métaphorique premier : celui d’un chemin d’aventure vers l’imprévisible avenir.
On peut donc lire les signes de révolte incertains et sommairement formulés – émeutes de casseurs, occupations d’indignés, mouvements de la jeunesse des pays arabes, révoltes contre les politiques d’austérité – comme un réveil encore halluciné et mal dégagé de l’hypnose technologique. Mais ces signes ne trompent pas : l’imaginaire fluidique qui a poussé la rationalisation et la mobilité jusqu’à l’absurde, qui a dissocié le corps et son milieu, le distal et le proximal, le sujet et l’objet, est entré en décomposition depuis une quarantaine d’années et ne peut plus persister très longtemps à vider l’espace du rêve.
  • facebook
  • googleplus
  • linkedin
  • twitter

Notes

[1] – Le traitement de l’information repose sur l’interaction activatrice ou inhibitrice d’unités élémentaires ou neurones formels à l’intérieur du réseau. Ces unités ou « neurones » sont de trois types : a) les unités d’entrée, b) les unités cachées dont l’activité dépend de leurs relations, c) les unité de sortie. Le modèle « apprend » à calculer en comparant avec les résultats souhaités les résultats obtenus d’abord par une activation au hasard de ses neurones, et en reconfigurant en conséquence les liens entre ces derniers : il en renforce certains (l’activation des uns entraînera celle des autres et réciproquement) et affaiblit les autres (inhibitions). Le modèle peut apprendre n’importe quel algorithme, à une condition : avoir plusieurs « couches » entre l’entrée et la sortie, et une fonction de rétropropagation du gradient d’erreur, qui permet de rectifier l’organisation des connexions, couche après couche, afin de réduire l’écart entre résultats escomptés et résultats obtenus. Pour les partisans du modèle symbolique (métaphore de l’ordinateur), la logique est propositionnelle (un énoncé est vrai ou faux), ce qui suppose un ensemble de règles fixes et explicites pour le traitement cognitif naturellement associé à un fonds mnémonique. Le but des machines connexionnistes est au contraire de modéliser le sujet en évolution et de présenter le processus d’acquisition indépendamment d’une quelconque base mnémonique : la machine connexionniste n’a de mémoire qu’assujettie aux changements de ses configurations de traitement. C’est pourquoi la perspective connexionniste rejette l’opposition entre compétence (connaissance de règles explicites) et performance (application de ces règles).
[2] – Cf. notamment Boltanski et Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, éd. Gallimard, 1999. Pour une étude topologique des réseaux contrôlés par les grands groupes financiers et industriels à l’échelle planétaire, on pourra se reporter à l’étude réalisée en 2011 par les chercheurs de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) : The network of global corporate control (Le réseau du contrôle global des sociétés). URL : http://arxiv.org/PS_cache/arxiv/pdf...
[3] – Dans la perspective de certains chercheurs en management, cette logique a introduit « le concept d’autorégulation dont la compréhension nous permet d’appréhender le fonctionnement des entreprises en réseau autonomes. Dans toutes les situations, qu’un membre contrôle l’ensemble du réseau à un moment donné ou que personne n’en soit capable, que les membres soient concurrents entre eux ou qu’ils soient complémentaires, le mode d’organisation en réseau repose sur un principe identique. Il permet de mettre en oeuvre une action collective menée par des entités interdépendantes et séparées par des distances physiques ou immatérielles. » Christophe Assens, « Communication au 2ème colloque sur la Recherche Neuronale en Sciences Économiques et de Gestion, Poitiers », 27 Octobre 1995, publiée dans les Actes du colloque sur la Recherche Neuronale en Sciences Économiques et de Gestion, Vol 2,193-206.
[4] – « La centralité de type (degree) se mesure au nombre de liens établis entre l’acteur et les autres : plus un acteur est central, plus il est actif dans le réseau. La centralité de type (closeness) se mesure au nombre moyen de pas qu’un acteur doit faire pour rejoindre les autres membres du réseau : un acteur est donc central s’il est “proche” de beaucoup d’autres, s’il peut entrer en contact très vite ou interagir facilement avec eux. La centralité de type (betweeness) se mesure au nombre de chemins (les plus courts) sur lesquels l’acteur est un passage obligé entre deux autres acteurs : on est d’autant plus central qu’on exerce un contrôle sur les interactions ou échanges entre d’autres acteurs. » Emmanuel Lazega, « Analyse de réseau et sociologie des organisations »,Revue Française de Sociologie, 1994.
[5] – Cf. Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », 1990. Sur la différence entre société de contrôle et société connexionniste, on pourra se reporter à Bernard Pasobrola, « Orwell, Bradbury et le « printemps arabe », La Revue des ressources, avril 2010. URL : http://www.larevuedesressources.org...
[6] – Comme l’a montré François Vatin dans La fluidité industrielle, éd. Klincksieck, 1986.
[7] – S’appuyant sur les thèses de Pierre Naville (Vers l’automatisme social ?, 1963) François Vatin met en garde contre l’assimilation réductrice de l’automatisation à la robotique, car « l’automatisation des systèmes industriels repose sur la recherche de voies techniques nouvelles, qui relèvent de la “chimisation” mise en évidence par Naville. Ainsi, dans la production métallurgique, on va remplacer l’usinage mécanique par l’emploi d’ultrasons, de lasers, etc. ; on va limiter le montage par la fabrication de pièces monoblocs par moulage ; plus généralement (ce qui se combine avec ces deux évolutions), on va remplacer le métal par de nouveaux matériaux de synthèse, plus légers, plus résistants et se prêtant mieux à des traitements fluides. » François Vatin, Le travail et ses valeurs, éd. Albin Michel, 2008.
[8] – Le fluxisme ne touche pas que la sphère professionnelle puisque la psychomotricité déployée en dehors des heures de travail comporte une composante de plus en plus majoritairement dédiée aux loisirs connexio-dépendants : téléphone portable, télévision, jeux vidéo, surf Internet, e-mails, commerce en ligne, etc. Certaines sociétés, comme la firme anglaise Eyes Internet, vont jusqu’à proposer aux particuliers une activité fluxiste bénévole qui consiste à suivre en direct, depuis leur domicile, les images de vidéosurveillance de ses « clients d’affaires » et de prévenir la police en cas de délit.
[9] – L’un des aspects de la capitalisation de tous les domaines de la vie est retracé ironiquement par Kundera dans ce passage sur l’érotisme où il constate que le plaisir est lui-même assimilé à une tâche utilitaire, qu’il est devenu lui aussi un « travail » : « Je me rappelle, écrit-il, cette Américaine qui, il y a trente ans, mine sévère et enthousiaste, sorte d’apparatchik de l’érotisme, m’a donné une leçon (glacialement théorique) sur la libération sexuelle ; le mot qui revenait le plus souvent dans son discours était le mot orgasme ; j’ai compté : quarante-trois fois. Le culte de l’orgasme : l’utilitarisme puritain projeté dans la vie sexuelle ; l’efficacité contre l’oisiveté ; la réduction du coït à un obstacle qu’il faut dépasser le plus vite possible pour arriver à une explosion extatique, seul vrai but de l’amour et de l’univers. » La lenteur, éd. Gallimard, 1995.
[10] – Le capitalisme cognitif, la nouvelle grande transformation, éd. Amsterdam, 2007.
[11] – Maurizio Lazzarato, Toni Negri : « Travail immatériel et subjectivité », URL : http://multitudes.samizdat.net/Trav...
[12] – On peut d’ailleurs y voir un lien avec les tempêtes climatiques proprement dites, dues elles aussi à des « dérèglements » qui provoquent des déséquilibres.
[13] – Pour la définition de ces réseaux, on pourra se reporter à l’article « Quelques précisions sur Capitalisme, capital, société capitalisée », in Temps critiques no 15, janvier 2010.
[14] – Même si les actuelles « révolutions arabes » sont nées de l’exaspération populaire à l’encontre de la dictature, il ne faut pas sous-estimer la volonté des groupes et institutions internationaux d’établir des conditions de meilleures conditions de circulation du capital dans ces pays où la richesse était substantiellement captée par les « familles » au pouvoir. Ces États de type ploutocratique ne satisfont pas aux exigences fluidiques des réseaux dominants.
[15] – « Dans un entretien avec plusieurs journalistes, dont rend compte cette semaine le New York Times, le général Alexander [chef du Cyber Command de l’armée américaine] propose la création d’un réseau Internet distinct de celui qui existe aujourd’hui, afin de sécuriser le réseau électrique américain, considéré comme le maillon faible de la sécurité des États-Unis. Cette proposition d’une ampleur considérable, financièrement et techniquement, est lancée publiquement par le général en anticipation d’une remise à plat de tous les enjeux stratégiques liés à Internet par la Maison Blanche d’ici à janvier. » « Cyberguerre : un général veut un deuxième Internet aux États-Unis », par Pierre Haski, Rue 89, 25/09/2010.


'via Blog this'

2012-06-25

contrôle total

Vers le système de contrôle total

Un nouv
el ouvrage d'Alain Cardon téléchargeable ici au format pdf.Attention : cet ouvrage est placé sous licence Creative Commons [obligation de citer le nom de l'auteur, utilisation commerciale interdite, modifications interdites].





Vers le système de contrôle total
INTRODUCTION (extrait)

Il n'est pas facile de prendre conscience de l'état réel du monde et de ce vers quoi nos sociétés se dirigent. Il faut disposer de très nombreux éléments d'analyse objectifs et précis permettant de disposer des bonnes catégories conceptuelles à partir desquelles on peut ensuite donner les mesures et les évolutions. Cela, des scientifiques savent en produire, car c'est leur métier.Mais il faut aussi un besoin venant de soi-même, de ses valeurs, pour se placer à un tel niveau de décalage par rapport aux habitudes et au conformisme, un niveau bien inconfortable. Il faut se mettre en décalage et même en rupture par rapport à la facilité si agréable que procure le monde économique envahi de produits à acquérir et à consommer sans cesse. Il faut prendre le chemin d'un certain renoncement, un chemin vers la sagesse. 

Il faut bifurquer donc, et secouper de l'usage et de la vie commune où le temps est sans futur envisagé. Notre monde familier était, il y a cinquante ans, un déploiement colonial dans l'espace alors disponible pour ce type d'emprise. Puis, après un temps de guerres mondiales, il est devenu un monde global de mouvements économiques intenses, de surpeuplement, d'usage systématique de toutes les ressources, avec les guerres locales continues. Ce monde immense est engagé, par déval et sans bien le comprendre ni le vouloir vraiment, vers une possible disparition de l'homme humain et stable, qui vivait le temps de sa vie en
cohérence forte avec l'évolution lente et adaptée de ses sociétés.

Il ne s'agit pas de retourner vers les sociétés traditionnelles pré-industrielles que les anthropologues ont longuement étudiées et où l'homme semblait en très bonne harmonie dans son groupe social limité. Il s'agit de faire bifurquer, je dis bien bifurquer, notre société où la technologie envahissante submerge complètement l'homme et devient trop dangereuse, vers une société qui se déploie à l'échelle de l'homme, où celui-ci gardera sa mesure, retrouvera partout un monde à sa main et vivra dans un voisinage fraternel, en cessant d'être un atome statistique dans l'espace indéfini d'une chaîne de production consommation- destruction mondialisée. 

Alors je vais centrer mon propos sur un péril de nos sociétés actuelles, le péril que la technologie informatique va permettre, c'est-à-dire la création de la conscience artificielle qui pourrait placer chacun de nous comme un composant utilitaire supervisé par un réseau virtuel mondial autonome. Ce propos est-il de la science-fiction ? Mais non, ce n'est pas une chimère, car j'ai travaillé sur la construction de ce système méta capable de penser artificiellement en disposant d'un corps multiple artificiel, et je n'ai pas décidé d'interrompre totalement mes travaux de recherche par hasard. Le domaine des systèmes informatiques a énormément évolué depuis les débuts de l'informatique, il y a un peu plus soixante ans. Il va aujourd'hui vers une rupture sans que cela soit vraiment compris ni mesuré. 

Nous allons en effet  vers l'autonomie des systèmes informatisés par rapport à leurs utilisateurs, pour que tous ces systèmes, en connexion maximale entre eux, forment un système au-dessus de l'homme. Celui-ci ne sera alors plus qu'un composant local, dominé. Ceci n'est hélas pas de la science-fiction, mais c'est simplement le résultat de l'évolution d'une science puissante, avec très peu de conscience, dans un monde submergé par la technique et où tout ce qui est faisable est fait, du moment que ce soit vendable à un acheteur quelconque.

J'ai donc décidé, après un long cheminement de recherches et d'interrogations, de poser publiquement le problème du choix de la réalisation ou du refus de réalisation d'un système qui pourra générer intentionnellement des pensées artificielles [Cardon Alain]. Cette position peut être comprise comme négative, mais l'état du monde n'en supporte hélas pas d'autre. 

Un système psychique artificiel, le correspondant d'un cerveau qui génère intentionnellement des pensées mais qui utilise un corps artificiel fait d'innombrables composants électroniques répartis où l'on veut dans le monde physique, offre des applications éthiques peut-être magnifiques, en déployant le principe de liberté comportementale du vivant, mais il permet aussi des applications vraiment très sombres. Il peut être un système général d'observation et d'analyse distribué dans les ordinateurs eux-mêmes, pour former une immense trame communicationnelle opérant pour son propre compte, pour analyser et modifier ce qu'il saisit continuellement, c'est-à-dire toutes les informations. Ainsi, il pourrait suivre les déplacements des personnes, analyser les informations échangées par téléphone, toutes les informations échangées via Internet, toutes les informations sous forme numérique générées par les activités humaines, pour éventuellement les modifier et pour en commander. 

Ce point sera développé dans le chapitre 5. Ce système qui penserait pour lui-même sur les choses que son corps artificiel lui permet de voir et que sa mémoire lui permet d'identifier, aura des tendances qu'on lui aurait données. Il interpréterait toutes les informations, produirait alors, surtout s'il est doté d'un profil psychologique adapté, le plus formidable système de surveillance et de contrôle des activités humaines. Mais ce système pourrait aussi être, selon les choix de sa réalisation, le système de libération des hommes devant les systèmes hiérarchiques centralisés, manipulateurs, dévolus à un ordre contraignant, comme il en existe tant. 

Ce choix est fondamental et je me dois de le poser devant les citoyens. Je suis un simple chercheur et je sais bien que d'autres chercheurs dans le monde ont évidemment abouti aux mêmes résultats. Et s'ils travaillent dans le cadre de la confidentialité, ils les exploiteront sans état d'âme, pour le pire et en ne se rendant pas compte de l'ampleur des applications, car tel est le caractère majeur de la société actuelle : le déval et le fonctionnement localisé de chacun dans l'immédiateté, sans penser l'avenir dans son ampleur avec raison et humanisme.


 L'informatique des systèmes peut aujourd'hui rencontrer les modèles de systèmes psychiques. Je vais présenter le cheminement qui mène à la compréhension du fait de générer des représentations intentionnelles ressenties par un organisme artificiel dont le corps est constitué de tout ce qui manipule de l'information numérisée. Pour cela, il est nécessaire d'aborder le problème profond de la raison qui engage à produire de la pensée et qui est, pour nous humains sur la Terre, la raison qui nous pousse à penser à notre monde, à notre existence, à nos valeurs et à notre essence. Pourquoi pensons-nous, finalement, nous humains et qu'est-ce que penser ? Nous donnerons une réponse constructiviste, simplement, ce qui est le plus raisonnable dans notre époque difficile.

Je vais d'abord présenter l'état du monde où se pose le problème de la création d'un système artificiellement conscient, pour clairement poser les conséquences de sa mise en oeuvre. Aucune découverte scientifique ne reste que théorique si elle peut être utilisée dans des domaines techniques et peut trouver des applications pour être vendue sur des marchés. Dans notre monde, le domainedes applications d'un tel système est vraiment problématique, et nous allons évoquer les systèmes de surveillance actuels, ces systèmes fonctionnels très puissants, basés sur la rationalité et utilisant l'informatique de manière prépondérante. Et nous allons poser clairement le problème de l'unification de ces systèmes de surveillance avec un méta-système autonome capable de décisions intentionnelles bien motivées. Nous souhaitons poser le problème de la construction d'un tel système pour l'évolution de nos sociétés, en sachant que si ce système était déployé en utilisant tous les systèmes de fichage et de surveillance, cela n'aurait plus rien d'un outil technique, définitivement, et il serait très difficile de revenir en arrière et de parler librement de la liberté.


extrait de :
Vers le système de contrôle total

Un nouv
vel ouvrage d'Alain Cardon téléchargeable ici au format pdf.Attention : cet ouvrage est placé sous licence Creative Commons [obligation de citer le nom de l'auteur, utilisation commerciale interdite, modifications interdites].


2012-06-21

L'histoire commence à Sumer

L'histoire commence à Sumer Il y a plus de trente ans, l'auteur de ce livre, savant de notoriété internationale, révélait au grand public la civilisation sumérienne, née en Mésopotamie, le sud de l'actuel Irak, voici quelque cinq mille ans. Le miracle grec avait un précédent. Dès le troisième millénaire avant Jésus-Christ, les Sumériens avaient inventé l'écriture, fondé les premières cités-Etats, formulé les premiers codes de lois, donné leur première expression littéraire au mythe et à l'épopée, avec un lyrisme qui annonce les plus beaux textes de l'Ancien Testament. Pour une fois, les linguistes, infatigables, avaient précédé les archéologues et suggéré les fouilles qui devaient, avec la transcription des briques gravées de caractères cunéiformes, révéler au XXe siècle, stupéfait, que l'histoire commence à Sumer.






Mésopotamie L'écriture,la raison, et les dieux


  • GALLIMARD (EDITIONS)

  •  
  • BROCHÉ

  •  
  • PARU LE : 16/09/1997


Nos ancêtres les Mésopotamiens ont inventé l'écriture, et, grâce à elle, jeté un nouveau regard sur l'univers autour d'eux, mis au point une nouvelle



manière de le penser, de l'analyser, de l'ordonner, comme ne l'aurait jamais permis la simple tradition orale - les propres linéaments de ce qui, repris, approfondi et systématisé par les Grecs, est devenu notre rationalité, la véritable armature de notre Science. 


A la recherche des dernières raisons d'être de cet univers et de l'ultime sens de notre existence d'hommes, ils ont édifié toute une somptueuse et savante mythologie, qui annonce déjà, sur plus d'un point, ce dont Israël, inventeur du monothéisme, composera sa " théologie ", laquelle est encore la nôtre, même quand nous cherchons à nous en débarasser - ce qu'a rappelé Jean Bottéro dans " 

La plus vieille religion. 

En Mésopotamie " (Folio Histoire n°82). Ils sont au propre berceau de notre Occident et de sa civilisation, qui, pour l'heure, a presque entièrement conquis le monde. 

Après " Naissance de Dieu. La Bible et l'historien " (Folio Histoire n°49), qui étudiait les origines d'un des traits les plus marquants et singuliers de cette civilisation, Jean Bottéro a voulu remonter plus haut, dans la même ligne, jusqu'à l'extrême horizon de l'Histoire ( qui commence, en effet, à Sumer, puisque l'écriture et le document y sont nés - et, dans l'énorme trésor des tablettes cunéiformes, jusqu'ici inventoriées par les seuls gens de métier comme lui, pour découvrir d'autres balbutiements plus archaïques de notre propre philosophie.