2019-06-13

La nouvelle science des données | Revue Esprit









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La nouvelle science des données | Revue Esprit: MAI 2019

La nouvelle science des données


L’idéologie qui accompagne le big data, faisant passer l’exigence théorique au second plan, met en péril l’avancée des connaissances et sapent les fondements d’une éthique rationnelle.

Comme tout paradigme scientifique ou technique nouveau, ­l’exploitation des mégadonnées – ou « big data » – se prête à des dérives idéologiques qui, si l’on n’y prenait garde, pourraient compromettre l’apport indiscutable de cette démarche à la connaissance et à l’action. C’est ainsi que la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, des technologies de l’information et des sciences cognitives (« NBIC convergence ») a pu donner naissance à l’idéologie transhumaniste, laquelle affirme la nécessité du passage le plus rapide possible au stade suivant de l’évolution biologique, dans lequel des machines conscientes nous remplaceront. L’idéologie qui accompagne le big data, quant à elle, annonce l’advenue de nouvelles pratiques scientifiques qui, faisant passer l’exigence théorique au second plan, mettent en péril l’avancée des connaissances et, plus grave encore, minent les fondements mêmes d’une éthique rationnelle.

Modélisation, causalité et corrélation
L’idée que le traitement de données pourrait devenir le fondement d’une science nouvelle, pourvu que les données soient suffisamment abondantes et riches et qu’il existe des algorithmes pour repérer des régularités, sous forme par exemple de corrélations, dans le fouillis inextricable qu’elles constituent, a fait lentement son chemin à mesure que progressaient le recueil d’informations en tous genres et les avancées fulgurantes de la programmation informatique[1]. Cette idée a récemment littéralement explosé, ses promoteurs n’hésitant pas à proclamer « la fin de la théorie ». Chris Anderson, qui fut le rédacteur en chef de la revue Wired, référence de la Silicon Valley, pouvait ainsi, en juin 2008, intituler l’un de ses essais « La fin de la théorie : le déluge des données rend obsolète la méthode scientifique ». On y lisait notamment que, dorénavant, « la corrélation ­l’emporte sur la causalité et le progrès scientifique peut se dispenser tant de la modélisation que de la théorie[2] ».

Au regard de l’histoire et de la philosophie des sciences, de telles affirmations sont affligeantes. C’est comme si n’avaient jamais existé les épistémo­logies d’un Émile Meyerson[3], d’un Karl Popper[4] ou d’un Thomas Kuhn[5] insistant sur les impasses d’un empirisme radical, ­l’impossibilité de se passer d’un « programme métaphysique de recherche », le rôle indispensable des hypothèses dans la démarche scientifique qui procède par conjectures et réfutations – ce qu’on peut traduire par la formule : « Il n’y a pas de faits bruts[6]. »

La théorisation scientifique ne saurait se passer de modélisation, et celle-ci, au terme d’un long chemin, a pu remiser la notion de causalité au rang des superstitions de l’âge préscientifique. L’idéologie du big data s’attaque donc à un homme de paille en proclamant l’obsolescence de la causalité et sa mise à mort par la corrélation. Bien avant elle, la théorie a déjà fait le travail.

Sur cette question aussi riche que difficile[7], nous nous limiterons à deux illustrations. La première est la comparaison bien connue entre les métaphysiques sous-jacentes à la théorie de la relativité générale, qui date de la période 1907-1915, et à la théorie de la gravitation universelle de Newton, laquelle remonte à 1687. Autant cette dernière préserve la causalité en posant que les corps célestes exercent une force d’attraction les uns sur les autres, autant la relativité s’en passe complètement en géométrisant le mouvement des astres dans un espace-temps à quatre dimensions. Einstein pourra dire que l’attraction universelle de Newton, qui n’est pas étrangère à sa pratique de l’astrologie, était encore tributaire de la croyance au mauvais œil, une causalité propre à l’interprétation des choses humaines, en appelant, de surcroît, à la magie.

La seconde illustration, beaucoup moins bien connue, est l’irruption sur la scène scientifique du paradigme de la complexité, et plus précisément de la modélisation des systèmes complexes. C’est le mathématicien John von Neumann qui, le premier, définit ce concept, lors d’un symposium réalisé en 1948 au California Institute of Technology (CalTech) de Pasadena, en Californie. Un objet complexe, conjectura-t-il, est tel que le modèle le plus simple qu’on puisse en donner est lui-même. L’information qu’il contient est incompressible. Il est intéressant que von Neumann ait recours à un exemple emprunté à l’économie théorique pour illustrer son propos. Il s’agit d’un texte de Vilfredo Pareto, expliquant en 1906 dans son Manuel d’économie politique que le modèle de l’équilibre économique général qu’il avait mis au point avec Léon Walras, modèle qui formalise le mécanisme de la formation des prix sur un marché concurrentiel, « ne vise nullement à un calcul numérique des prix. Faisons en effet l’hypothèse la plus favorable pour un tel calcul, supposons que nous ayons triomphé de toutes les difficultés consistant à trouver les données du problème et que nous connaissions les ophélimités[8] de tous les différents produits pour chaque individu, et toutes les conditions de production de tous les produits, etc. Cela est déjà une hypothèse absurde. Pourtant elle n’est pas suffisante pour rendre la solution du problème possible. Nous avons vu que dans le cas de 100 personnes et de 700 produits il y aura 70 699 conditions (en fait, un grand nombre de circonstances que nous avons négligées jusqu’ici augmenteront ce nombre) ; nous devrons donc résoudre un système de 70 699 équations. Cela excède en pratique les pouvoirs de l’analyse algébrique, et cela est plus vrai encore si l’on songe au nombre fabuleux d’équations que l’on obtient pour une population de quarante millions ­d’habitants et plusieurs milliers de produits. Dans ce cas, les rôles s’inverseraient : ce ne seraient plus les mathématiques qui viendraient au secours de l’économie politique, mais l’économie politique qui viendrait au secours des mathématiques. En d’autres termes, si l’on pouvait réellement connaître toutes ces équations, le seul moyen pour les résoudre qui soit accessible aux pouvoirs de l’homme serait d’observer la solution pratique qui leur est donnée par le marché. »

Le big data permet de prévoir même si l’on ne comprend pas 
ce dont il retourne.
En d’autres termes, seul le marché peut nous dire ce dont il est capable. Le meilleur modèle, et le plus simple, du comportement du marché, c’est le comportement du marché lui-même. L’information que le marché mobilise et met au service de ceux qui se laissent porter par sa dynamique n’est pas « compressible ». En dernier ressort, le marché – et il en va de même de tout système complexe – est à lui-même sa propre cause et son comportement n’est pas réductible au jeu de causes identifiables à un niveau plus élémentaire.

Le big data ne promet qu’une chose : il permet de prévoir même si l’on ne comprend pas ce dont il retourne. D’où la formule : « Avec assez de données, les chiffres parlent d’eux-mêmes[9]. » Ou encore : « Dans de nombreux cas, il nous faut renoncer à l’effort de découvrir la cause des choses car c’est le prix à payer pour pouvoir travailler avec des corrélations. Au lieu de chercher à comprendre précisément pourquoi un moteur a une panne ou pourquoi les effets secondaires d’un médicament disparaissent, grâce au big data, les chercheurs vont plutôt rassembler et analyser d’énormes quantités d’information au sujet de ces événements et de tout ce qui leur est associé, et ils vont chercher des régularités qui leur permettront de prévoir leurs occurrences futures. Le big data répond à la question “quoi”, et pas “pourquoi”, et bien souvent cela nous suffit… Notre vision du monde qui reposait sur l’importance donnée à la causalité est aujourd’hui défiée par [le privilège accordé aux] corrélations. Il fut un temps où la possession du savoir allait de pair avec la compréhension du passé ; elle est solidaire aujourd’hui de la capacité à prédire l’avenir[10]. »

Le big data prétend se jouer de la complication des données. Ce qui précède permet de dire que sa pierre d’achoppement est la complexité des phénomènes[11]. Si, à défaut de comprendre, prévoir est tout ce qu’il a à offrir, dans le cas des systèmes complexes, il ne comprendra pas pourquoi il ne peut pas prévoir. Il aura sacrifié la compréhension à une capacité de prédire inexistante.

La mise en cause des fondements de l’éthique
L’éthique présuppose un sujet humain qui agit. Agir, c’est, étymo­logiquement, commencer un nouveau processus, mettre en branle des enchaînements de causes et d’effets. Nous penser libres dans un monde déterministe implique donc de recourir à une fiction, mais cette fiction nous est nécessaire pour donner sens à nos actions, pour les juger par rapport à des normes, pour évaluer leurs conséquences. La philosophe américaine Christine Korsgaard, connue pour sa défense de la philosophie morale de type kantien, caractérise cette démarche ainsi : « Afin de pouvoir faire quoi que ce soit, il nous faut tout simplement faire semblant d’ignorer le fait que nous sommes déterminés, et décider ce que nous devons faire – exactement comme si nous étions libres[12]. » Selon cette fiction, nous sommes capables d’agir dans l’exacte mesure où nous sommes capables de démarrer, par l’effet de notre volonté, de nouvelles chaînes causales. Faire comme si nous étions libres nous amène à considérer des propositions contre-­factuelles[13] du type : « Si j’agissais autrement que je le fais, alors telles conséquences s’ensuivraient. »

Quand le big data se satisfait de renoncer à la recherche des causalités dans le domaine des phénomènes naturels, il n’innove en rien, nous venons de le voir, et de plus, il le fait à l’aveugle. Mais quand il fait de même dans le domaine des affaires humaines, alors il compromet la possibilité même de l’éthique.

Illustrons cette assertion par un cas qui joue un rôle important aujourd’hui dans les controverses internes à la philosophie morale de type rationaliste. Il s’agit de savoir si, ayant à évaluer une certaine action au double regard de la rationalité et de l’éthique, on doit se limiter à ses conséquences causales ou si l’on doit aussi tenir compte de ses conséquences non causales. Un exemple permettra de comprendre ces notions.

Imaginons que, grâce aux mégadonnées, nous décelions une corrélation entre un certain type de comportement et l’incidence d’une maladie. De façon très schématique, et seulement pour fixer les idées, considérons la dépendance statistique entre le fait de fumer régulièrement et le cancer du poumon. À lui seul, le big data ne nous permet pas d’aller plus loin et de pénétrer dans le monde des causes. Or, trois cas sont possibles si deux variables sont corrélées : la première peut être cause de la seconde, celle-ci peut être cause de celle-là, ou bien l’une et l’autre résultent d’une même cause commune. Dans l’exemple considéré, ou bien fumer cause le cancer du poumon – on écarte la causalité en sens inverse –, ou bien la propension à fumer et le fait d’avoir le cancer du poumon sont causés l’une et l’autre, indépendamment, par un même facteur de risque, disons un certain gène.

Demandons-nous quelle est la bonne conduite à tenir ou à recommander dans chacun de ces deux cas. Si fumer cause le cancer du poumon, il est clair qu’il faut s’abstenir. En revanche, il n’y a aucune raison de cesser de fumer dans l’autre cas, même si l’on ignore ce qu’il en est de la présence ou de l’absence du gène en question chez un individu particulier. C’est un principe du choix rationnel qui permet de le comprendre. Il a reçu le nom de principe de la chose certaine (sure thing principle en anglais). Ce nom lui a été donné par le grand statisticien américain Leonard Savage[14], lequel en a fait un axiome de la théorie du choix rationnel – un axiome, c’est-à-dire une proposition qui tire en principe son évidence d’elle-même, comme une tautologie. La logique semble se ramener ici au bon sens. Si, quelle que soit la valeur d’une variable cachée de moi (ici, l’existence ou ­l’absence en moi du gène responsable du cancer du poumon) l’option que je préfère entre plusieurs possibilités qui s’offrent à moi est toujours la même (disons que je préfère fumer à m’abstenir), il importe peu que je connaisse ou non la valeur de la variable : je préfère cette option, un point c’est tout, et je la choisis sans autre forme de procès (ici, je choisis de fumer ou de continuer à le faire)[15].

Dans ce cas, fumer est dit constituer une stratégie dominante : elle est la meilleure quel que soit l’état du monde inconnu de moi. On voit bien que ce qu’il y a de mieux à faire dépend essentiellement de ce qu’il en est des causalités qui se cachent derrière les corrélations : directes dans un cas, indirectes, par le biais d’une cause commune dans l’autre.

L’exemple que l’on vient de considérer fait intervenir un critère de jugement, qui est la rationalité. Qu’en est-il de l’éthique proprement dite ?

Pour beaucoup, le geste éthique par excellence consiste à se demander ce qui se passerait si les autres agissaient comme moi. Dans L’existentialisme est un humanisme (1946), Sartre écrivait : « Certainement, beaucoup de gens croient en agissant n’engager qu’eux-mêmes, et lorsqu’on leur dit : mais si tout le monde faisait comme ça ? Ils haussent les épaules et répondent : tout le monde ne fait pas comme ça. Mais en vérité, on doit toujours se demander : qu’arriverait-il si tout le monde en faisait autant ? et on n’échappe à cette pensée inquiétante que par une sorte de mauvaise foi[16]. » Sous le nom de déontologie[17], Kant a fait de ce geste un impératif dit catégorique, qui peut s’exprimer comme suit : « Agis toujours de telle sorte que tu puisses vouloir sans contradiction que la maxime de ton action devienne une loi universelle[18]. »

Voici une anecdote personnelle qui illustre l’importance de la causalité dans les questions éthiques. Un certain été, je crapahutais avec ma fille qui avait alors treize ans dans l’un des magnifiques canyons du Colorado. Les grès rouges de cette région du monde ont formé par érosion de fantastiques paysages que les amateurs de westerns connaissent bien. Nous nous étions arrêtés à l’ombre d’une de ces formations et je m’étais assoupi. Je me réveille en sursaut et vois avancer un couple vers nous, avec dans les yeux de la femme cette indignation morale que seul le puritanisme est capable de susciter. Je me tourne vers ma fille et la vois en train de graver son nom dans la roche tendre. Aussitôt, je lui dis à voix forte et en anglais, pour être bien entendu du couple menaçant : « Béatrice, stop it! » À une fille de treize ans, cependant, on doit une explication. Celle que je formulai était la plus banale qui fût : « Imagine ce qui se passerait si les dizaines de millions de visiteurs qui viennent ici chaque année faisaient comme toi ? » À l’évocation dantesque d’une immense falaise s’effondrant sous l’accumulation des signatures, la réponse de ma fille ne se fit pas attendre : « Mais, papa, si les autres font comme moi, ce n’est pas ma faute ! »

Il est à d’abord à noter que ma fille prend le contre-pied de la citation de Sartre. Son excuse n’est pas « les autres ne font pas comme moi », mais ­l’argument : « À supposer qu’ils fassent comme moi, je n’en suis pas la cause, je n’en suis donc pas responsable. »

Cette morale, c’est celle du sens commun. Elle a sa force et sa dignité, parce qu’elle est ancrée dans une phénoménologie de l’action qui correspond à ce qu’a été l’expérience commune de l’humanité tout au long de son histoire et ce jusqu’à un passé récent. L’expérience commune faisait tenir pour une évidence que : d’abord, les actes sont plus importants que les omissions ; ensuite, les effets proches sont beaucoup plus visibles, et donc comptent plus, que les effets lointains ; enfin, les effets individuels ont plus d’importance que les effets de groupe ou effets de composition.

Bien des menaces qui pèsent sur notre avenir sont le résultat 
d’une multitude d’actions individuelles minuscules.
Les traits de la morale de sens commun qui reflètent directement cette phénoménologie de l’action ordinaire sont les suivants. Premièrement, les devoirs négatifs (« tu ne tueras point ») ont priorité absolue sur les devoirs positifs (« tu viendras en aide à ton prochain »). On a plus de responsabilité par rapport à ce que l’on fait que par rapport à ce qu’on laisse faire. On ne cause pas de mal à un innocent même si c’est la condition sine qua non pour alléger les souffrances de dix autres. Deuxièmement, on a des obligations particulières, spéciales, par rapport à ses proches, qu’on n’a pas par rapport au reste de l’humanité.

On peut arguer que cette conception restrictive de la responsabilité normative est devenue inadaptée à notre situation actuelle. Les devoirs positifs sont devenus aussi importants que les devoirs négatifs. La distinction entre tuer par un acte individuel intentionnel et tuer parce qu’on ne se soucie que de son bien-être égoïste de citoyen d’un pays riche tandis que les autres meurent de faim, est de plus en plus problématique. Nous devons nous soucier de toutes les conséquences de nos actions et de nos omissions, et pas seulement des plus proches ni des plus visibles.

Peut-on donc encore dire que si les autres font comme nous, nous ne sommes pas responsables de ce qu’ils font ? Il y a bien des corrélations entre nos actions, mais ces corrélations sont-elles des raisons ? Bien des menaces qui pèsent sur notre avenir sont le résultat de la mise en synergie d’une multitude d’actions individuelles minuscules dont chacune prise isolément a des conséquences indécelables (songeons au dérèglement climatique). La distinction entre omission et action perd de son sens : « Abstenez-vous de prendre votre voiture pour les déplacements en ville ! », dit le langage ordinaire. Si nous obtempérions, serait-ce une « abstention » ? Ce serait bel et bien une action au sens fort que ce mot a par son étymologie : commencement non causé, mise en branle de quelque chose de radicalement nouveau dans le réseau des relations humaines. Ne peut-on étendre ces considérations à tous les effets de mon action et de mes omissions, y compris les effets contre-factuels non causaux pris en compte par la morale kantienne : si je m’abstenais de graver mon nom sur le rocher (mais je ne le fais pas), alors je ferais advenir un monde virtuel où les autres feraient de même ? D’abord par causalité directe : il est évident que l’on est moins incité à respecter une norme de décence si on est le seul à le faire. Mais aussi par le schéma de la cause commune : les corrélations entre nos actions et celles de millions d’autres traduisent souvent le fait que nous sommes mus par les mêmes facteurs.

Il est légitime de résister à ces arguments et de défendre au moins par défaut la morale de sens commun. Sartre disait : « L’homme qui s’engage et qui se rend compte qu’il est non seulement celui qu’il choisit d’être, mais encore un législateur choisissant en même temps que soi l’humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité [19]. » On a envie de répondre : c’est trop, restons à l’échelle de l’homme.

Il n’est pas question de prendre ici parti sur ces questions qui mobilisent tant de ressources morales et intellectuelles, mais simplement de dire ceci : les dérives idéologiques du big data, si on les laissait se répandre, écraseraient comme un bulldozer les distinctions conceptuelles les plus fondamentales dont aucune éthique ne saurait se passer.




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2019-05-10

La Vie méconnue des temples mésopotamiens - Dominique Charpin










extrait source La Vie méconnue des temples mésopotamiens - Collection Docet omnia - Les Belles Lettres:













La Mésopotamie antique fait l’objet de passionnantes découvertes depuis le XIXe siècle. Berceau de notre civilisation, elle a vu naître l’écriture vers la fin du IVe millénaire av. J.-C. Les centaines de milliers de textes qui nous sont parvenus de ces époques lointaines, alliés aux témoignages archéologiques, nous font connaître un monde enchanté où tout, à divers degrés, est sacré. Chaque activité humaine implique l’intervention d’un dieu.

Dans ce contexte, les temples consacrés aux divinités ont de quoi nous surprendre. Loin d’être simplement des lieux de culte, où le clergé prenait soin des divinités présentes dans des statues, ils étaient le cadre d’activités de la vie quotidienne : les temples de Shamash, dieu de la justice, fonctionnaient comme des tribunaux ; ceux de Gula, déesse de la santé, comme des centres de cure ; ceux de Nabu, dieu de l’écriture, comme des bibliothèques ; ceux d’Ishtar, déesse de l’amour, comme des maisons de plaisir.

En un mot, retracer la vie méconnue de ces temples, c’est tenter de recouvrer celle de ces hommes d’un autre temps. Tel est l’objet de ce livre issu de l’enseignement de Dominique Charpin au Collège de France.
Ouvrage publié en coédition avec le Collège de France.



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2019-05-04

Jean François Billeter- Esquisses





Editions Allia - Livre - Esquisses:
 "La fin d’une époque – les conditions du vrai
L’effort de communication



janvier 2016 - prix: 7,50 € 
format : 100 x 170 mm 
112 pages 
ISBN: 979-10-304-0695-5 Existe aussi aux formats ePub et PDF










"La personne se constitue par l'intégration de l'expérience. Une personne accomplie est celle qui est parvenue à mettre en accord ce qui était en elle et ce qu'elle a rencontré dans son histoire particulière et celle de son temps. Ayant fait de sa vie une œuvre finie, elle trouve naturel qu'elle ait une fin.

La peur de la mort est au fond la peur de disparaître avant d'avoir connu l'accomplissement qui est notre désir essentiel. Quand cet accomplissement est atteint, la peur disparaît. 'Il y a un moment, disait une vieille dame citée par je ne sais plus quel auteur, où la mort devient un besoin.' Elle devient une amie."

On fait une esquisse pour saisir rapidement une idée. Ne sont retenus que les traits essentiels, qui permettront de la retrouver aisément, de la reconsidérer ou de la suggérer à d'autres. En cinquante esquisses, l'auteur éclaire le moment historique actuel, la crise dans laquelle nous sommes et le moyen pour tenter d'en sortir : la critique ne suffit plus, il faut des idées neuves, en particulier une façon juste de se représenter l'être humain et ses besoins. 

Avec l'aisance du pédagogue averti, Billeter retrace la genèse de la crise, l'héritage ambigu des Lumières et tente de faire saisir à son lecteur ce dont le sujet humain est capable en vertu des lois de son activité. C'est de l'homme en tant que sujet qu'il s'agit. Ces esquisses forment un essai philosophique autant que politique. Elles s'inscrivent dans le prolongement des travaux précédents de l'auteur, mais constituent une proposition nouvelle, présentée avec la sobriété et la clarté dont Billeter est coutumier. Elles remettent en cause les grandes questions philosophiques, moins pour les saper que pour leur redonner leur pleine valeur."

extrait 

"on fait une esquisse pour saisir une idée, une chose vue. On la refait parfois pour mieux concevoir l’idée ou mieux voir la chose. Ces esquisses, je les ai retravaillées, mais j’en ai conservé la forme. Je m’en sers pour tenter de résumer ce que j’ai appris, depuis trois quarts de siècle, et pour ébaucher des conclusions. Je laisse de côté d’infinies discussions sur ce que je dois à d’autres auteurs présents et passés, ou sur ce qui me sépare d’eux. Cette liberté est un autre avantage de l’esquisse"




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2019-05-03

La Fabrique des Imposteurs



La fabrique des imposteurs



    Roland Gori est professeur émérite de psychopathologie clinique à l'université d'Aix-Marseille et psychanalyste. Il a été en 2009 l'initiateur de l'Appel des appels. Il est l'auteur de nombreux livres parmi lesquels : La Dignité de penser, De quoi la psychanalyse est-elle le nom ?, La Santé totalitaire. 


    Date de parution : 09/01/2013
    ISBN : 979-10-209-0029-6
    320 pages 8.70€ commander 




    L'imposteur est aujourd'hui dans nos sociétés comme un poisson dans l'eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l'apparence et à la réputation plutôt qu'au travail et à la probité, préférer l'audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l'opportunisme de l'opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l'art de l'illusion plutôt que s'émanciper par la pensée critique, s'abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l'amour et à la création. 

     Voilà le milieu où prospère l'imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs. L'imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l'opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes. L'imposteur vit à crédit, au crédit de l'Autre. Soeur siamoise du conformisme, l'imposture est parmi nous. 

     Elle emprunte la froide logique des instruments de gestion et de procédure, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères et l'hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant, notre démocratie de caméléons est malade, enfermée dans ses normes et propulsée dans l'enfer d'un monde qui tourne à vide. Seules l'ambition de la culture et l'audace de la liberté partagée nous permettraient de créer l'avenir. 



    Questionner la toute-puissance des algorithmes




    source texte Questionner la toute-puissance des algorithmes : rencontre avec Surya Mattu:










    Organigramme d'un algorithme génétique

    Les algorithmes sélectifs de Google et des réseaux, qui filtrent les nouvelles pour les internautes, jouent un rôle décisif dans ces flux « en cascade ». En ne retenant que des informations fondées sur les demandes passées et préférentielles des internautes, ces algorithmes échantillonnent des parti-pris et des informations partisanes confortant leurs avis habituels et ceux de leurs groupes d’amis.

    Ce faisant, ils les confinent dans leur « vision du monde » et leurs « croyances » tout en faisant « passer (celles-ci) pour des faits », si bien qu’aujourd’hui nous avons 

    « moins de chances d’être exposés à une information qui nous stimulerait ou élargirait notre vision du monde, et donc moins de chance de tomber sur des faits qui réfuterait des informations fausses partagées par d’autres ». 

    Des exemples de discriminations algorithmiques, Surya Mattu, chercheur chez ProPublica, en a plus d’un à raconter. «Il y a notamment cette histoire révélée par Bloomberg concernant le service de livraison en un jour ouvré d’Amazon», qui ne couvre pas certains quartiers où vivent des populations défavorisées. 

    Autre illustration, dévoilée par ProPublica : le prix des packs d’entraînement au Scholastic Assessment Test (SAT), l’équivalent du baccalauréat américain, qui varie selon les quartiers d’habitation d’une même ville. Dans chacun des cas, certaines personnes sont en situation d’exclusion. En cause : les biais algorithmiques.De l’aveu même de Surya Mattu, définir précisément un biais algorithmique n’est pas chose aisée :

    «Je dirais que c’est un ensemble de règles implémentées dans un input et qui produisent, en output, des conséquences différentes pour tel ou tel groupe de personnes», explique-t-il.
    Des «conséquences différentes» qui ne sont pas forcément pensées en amont, encore moins souhaitées, mais qui sont néanmoins bien réelles. En d’autres termes, un algorithme pourra créer des discriminations «parce que le système est discriminant en lui-même». Le système ? Il peut tout aussi bien s’agir du jeu de données utilisé, de la formule algorithmique appliquée que de l’analyse du résultat.

    UN PHÉNOMÈNE GLOBALISÉ

    Si, en France, ces préoccupations n’en sont pas au même stade d’avancement, les récents questionnements sur le système « admission post-bac » et l’ouvrage du chercheur Dominique Cardon intitulé A quoi rêvent les algorithmes, ont eu, entre autres, le mérite d’ouvrir le débat. Voire de trouver un certain écho dans la classe politique.

    «La plupart des décisions sont prises par des algorithmes informatiques mais les gens ne le réalisent pas. Prenez l’affectation des enseignants. On pense que c’est quelqu’un dans un bureau qui décide que monsieur Untel devrait aller à Orléans plutôt qu’à Marseille [ce qui n’est pas le cas puisqu’un algorithme s’en charge, NDLR]. Connaître les critères permettrait de lutter contre le sentiment d’injustice. Cela éviterait aussi les abus et les interventions discrétionnaires.» Axelle Lemaire, la secrétaire d’Etat chargée du numérique sur Rue89 

    Des exemples de part et d’autres du globe qui confinent au mathwashing, concept développé par Fred Benenson, anciennement à la tête du département data de Kickstarter : selon ce dernier, l’utilisation des statistiques servirait, dans certains cas, à dessiner une réalité différente de ce qu’elle est réellement, sous couvert de rationalité mathématique.

    suite de l 'article 
    (RSLN, le laboratoire d’idées de Microsoft France, et Usbek & Rica)

    La chute de l’Empire humain - Anthropotechnie

    La chute de l’Empire humain - Anthropotechnie:



    Ce livre est dédié à tous ceux qui consacrent



    leur temps et leurs efforts à trouver
    l’équilibre du progrès technologique, entre
    l’amélioration de la vie et la préservation des
    éléments fondamentaux de notre société.






    L’année 2038 marque le moment où « l’Empire humain » atteint un risque maximal de décomposition. Par un retournement de situation terrible pour l’autonomie des individus, ce sont les machines qui se sont mises à réfléchir, et les humains à exécuter leurs recommandations. C’est l’inverse de ce que prévoyait le schéma où l’humain était le maître et la machine le serviteur [6].
    Toutefois, Lucie, le robot narrateur, qui est la première IA au monde à accéder à la conscience d’elle-même, est à rebours du stéréotype de l’intelligence artificielle tueuse d’humains telle que dépeinte dans de nombreuses oeuvres de sciences fiction. Loin d’aspirer à la destruction, elle propose au contraire à son propriétaire, Paul, de faire progressivement cadeau à l’humanité de l’immortalité, après avoir étudié les effets d’une telle expérience sur lui.
    Vie plus longue et en meilleure santé grâce aux machines en échange d’une perte d’autonomie et d’utilité des humains, tel fut le pacte faustien tacitement passé en 2038 par Paul. Il résulta de cet état de fait un sentiment d’ennui, de passivité. « Au nom de cette nouvelle théorie, l’avenir n’était qu’un passé mathématisé. »[7] La vie devint trop prévisible, trop peu hasardeuse.


    Une seule réponse au défi de l’intelligence artificielle : la politique
    Ce livre, mi-historique, mi-projectif, s’achève sur une note relativement optimiste, voire un brin utopique : la reprise en main des machines intelligentes par les humains. Un arbitrage est fait par la majorité des individus : « Mieux vaut encore le chaos et la jungle que les déserts glacés des robots… »[8]
    Dans ce livre, le rôle de catalyseur de l’opinion publique est attribué au Parti Pirate. Marginal dans les années 2010, il devient en 2040 le fer de lance de la lutte contre ces technologies démiurgiques qui donnent à quelques privilégiés le pouvoir de vaincre la mort, au détriment des intérêts vitaux de tous les autres [9].
    Les auteurs dressent un parallèle avec la lutte contre le réchauffement climatique des années 2010 : les gouvernements du monde tentent d’instaurer un moratoire international pour interdire le développement d’intelligences artificielles susceptibles de pouvoir penser sans contrôle humain. Toutefois, comme pour les accords de Paris de 2015, cet accord est fragilisé par les velléités de puissances publiques et privées aux intérêts dissidents [10].
    Sera-t-il déjà trop tard en 2040 pour empêcher la prolifération de technologies créées par l’Homme et susceptibles de détruire l’humanité ? Les auteurs posent la question sans y répondre franchement, mais invitent les citoyens de 2017 à en débattre sans attendre.

    Parution : 
    22/03/2017
    Pages : 
    208
    Format :
    140 x 205 mm
    Prix : 
    18.00 €
    Prix du livre numérique: 
    12.99 €
    EAN : 
    9782246860136




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    2019-05-02

    Commentaires du Traité des Pères - Editions Verdier

    Commentaires du Traité des Pères - Editions Verdier:

    Traduit de l’hébreu et annoté par Éric Smilévitch
    304 p.
    11,80 €
    PDF : 7,99 €
    ISBN : 978-2-86432-557-4
    Parution : octobre 2010
    (collection d'origine : 
    « Les Dix Paroles »)




    "À ceux qui attendent une parole en existence, vérifiée par le nœud des actes et des pensées, par ce qui dure, insiste en chaque homme et fait l’épaisseur de son présent, se propose, modestement, ce livre, le Traité des Pères, écrit au IIe siècle par Rabbi Juda Hanassi. À ce court texte, se confrontèrent, génération après génération, les plus grands penseurs juifs, persuadés qu’en ce débat se décidait ce qu’il en était justement de leur grandeur.
    Recueil des sentences des sages d’Israël qui succédèrent aux prophètes de l’époque biblique, les Pirqé Avot ou Traité des Pères, furent en effet l’objet, au cours des siècles, du plus intense travail de commentaire que connut la tradition juive. 

    Le premier d’entre eux, par son importance, est le commentaire de Rambam (Moïse Maïmonide) que l’on trouvera traduit intégralement dans ce livre. Nous lui avons joint les extraits les plus significatifs des principaux autres commentateurs : Rachi, Rabbénou Yona, le Maharal de Prague et Rabbi Hayim de Volozhyn. Ainsi, lorsqu’en présence du déploiement séculaire d’une parole qui a la vie dure, on scrutera le défilement de ces écrits et on étudiera ces textes, on saura alors comment se décident et se reproduisent les orientations cruciales de ce que l’on nomme éthique et sagesse. À chaque époque, l’éternel recommencement de l’homme, tel est l’envoi que nous adressons à notre tour au lecteur d’aujourd’hui, accompagné, à terme, d’une question pour lui, sur ce qu’il entend mettre dans cet aujourd’hui."

    2019-04-17

    L'adulte immature

    source
    https://www.scienceshumaines.com


    L'adulte a longtemps été considéré comme l'accomplissement de l'idéal humain. Mais depuis quelques décennies apparaît un adulte sans repères, en crise, que l'on pourrait même qualifier d'immature.
    L'adulte n'est plus ce qu'il était. Depuis les années 60, il a subi bien des mutations. On magnifiait alors l'âge adulte comme la période signifiant la véritable entrée dans la vie, l'accomplissement de l'idéal humain. On se souvient à ce propos des célèbres ouvrages parus à l'époque, ceux de Carl Rogers aux Etats-Unis, celui de Georges Lapassade en France. qui conféraient à la vie adulte une perspective résolument optimiste et émancipatrice par rapport à la tutelle de l'enfance (1).
    Un tiers de siècle plus tard, malgré les avancées spectaculaires des pratiques de scolarisation et de formation continue aux confins des années 1990-2000, le terme utilisé pour décrire l'adulte s'est métamorphosé de «personne» (chez C. Rogers) en «individu» chez Alain Ehrenberg ou Patrick Boulte.
    Ce changement de vocabulaire révèle une évolution de signification : alors que la personne était intégrée dans un environnement social, l'individu est un être désocialisé, c'est-à-dire confiné à son propre isolement. Il est même qualifié d'individu incertain, ou en friches (2).

    De l'adulte-étalon à l'adulte à problèmes

    Ces cinquante dernières années, l'image de l'adulte s'est transformée en empruntant successivement trois états caractéristiques. Le passage de l'un à l'autre de ces états traduit des évolutions significatives de notre environnement social et de la place de l'adulte dans notre culture.
    Jusque dans les années 50, l'adulte était la référence par rapport à laquelle se situaient les autres âges de la vie. Il s'agissait d'un adulte-étalon. Cet état illustrait une société à dominante rurale et traditionnelle, influencée par le jansénisme, le puritanisme et le moralisme républicain ; l'adulte-étalon était alors doublement étalon, à la fois représentant de la norme de l'ordre moral, et responsable de la reproduction des générations. L'adulte gardait une certaine permanence dans ses modes de vie malgré les changements qui apparaissaient dans son environnement. Il désirait incarner un idéal type, celui de la mère au foyer, de l'homme de métier, du professionnel spécialisé dans tel ou tel art, du prêtre, du militaire, de l'ingénieur. En s'identifiant à cet idéal type, il s'accomplissait et pouvait atteindre l'une ou l'autre forme de maturité.
    Avec l'avènement des années 60, un nouveau modèle de vie adulte va rapidement s'imposer : celui de l'adulte en perspective. Les mutations techniques et culturelles génèrent avec elles le fameux fossé des générations, illustré en France par la crise de 1968. L'idéologie du changement aidant, l'adulte, dans la façon de se concevoir, modifie ses repères ; il ne se définit plus à travers l'une ou l'autre forme de maturité mais se considère en continuelle maturation ; le maître mot des psychologues anglo-saxons pour qualifier ce nouveau profil est celui de développement vocationnel : à travers les tâches qu'il réalise, que l'on appellera d'ailleurs des tâches vocationnelles, l'adulte se construit par ses projets de carrière, de formation, dans ses projets professionnels.
    A partir des années 1975-1980, avec la crise de la société de progrès et la montée des précarités notamment liées au chômage, cet adulte en construction va vite laisser place à une nouvelle représentation de la vie adulte : l'adulte à problèmes. Si, dans les années 80, la civilisation continue ses avancées, elle introduit des changements qualitatifs qui vont brouiller les repères culturels ; l'adulte n'a plus l'impression de se construire à l'intérieur d'un cadre relativement stable ; il se sent perdu, confronté à sa propre solitude, en déficit d'action, en excès de responsabilités nouvelles à assumer, face à ses volontarismes qui se substituent bien souvent aux différents régulateurs institutionnels. Dans un environnement qui lui paraît trop complexe, il fait l'expérience de sa propre immaturité.
    Dans cette société plus précaire et mouvante, de nombreux repères disparaissent ou se transforment. Famille, travail, école ou religion, sont autant de domaines de la vie autrefois clairement définis et stables, et désormais en pleine mutation. Ces changements placent l'individu face à de nombreux défis à affronter. La vie adulte donne alors l'impression d'avoir perdu ses perspectives « maturationnelles » pour devenir l'âge des multiples résolutions de problèmes.
    On assiste depuis une ou deux décennies à l'émergence de nouvelles formes de familles en continuelle restructuration. La multiplication des divorces, les familles monoparentales, décomposées et recomposées, placent l'adulte dans une vie familiale instable. Au sein de la famille nucléaire même, on émet des doutes sur sa composition souhaitée : parentèle hétérosexuelle, homosexuelle, biologique, d'emprunt...
    Le travail a lui aussi perdu ses capacités structurantes ainsi que son rôle identificatoire par une double désaffection. D'une part, le recours de plus en plus fréquent par les employeurs à des embauches par stages ou contrats à durée déterminée, l'augmentation du chômage, et les nécessités de reconversion professionnelle constituent une désaffection objective du monde du travail. D'autre part, il apparaît une désaffection subjective liée à une allergie vis-à-vis d'un travail considéré comme répétitif et appauvri chez les adultes susceptibles de s'insérer professionnellement.
    D'autres domaines, bien que plus discrets, évoluent également : ceux spécialement associés à la formation initiale. L'école, tout en allongeant le temps de son encadrement, n'est plus préparatoire pour toute la vie et les premières initiations ont perdu leur caractère organisateur d'antan ; cette école dispense des savoirs menacés d'obsolescence, ayant besoin d'être sans cesse réactualisés par les dispositifs de formation continue.
    Enfin, derniers repères majeurs pour un adulte en quête de maturité, ceux tributaires de la sphère idéologico-religieuse n'ont plus la prééminence, ni la force d'évidence qu'ils pouvaient avoir auparavant. Nous abordons une ère de sortie des grandes transcendances, religieuses, laïques, utopiques.
    Nous sommes là, pour le moins, confrontés à un quadruple effacement des cadres de référence, ce qui conduit en quelque sorte à un modèle d'adulte sans ancrage. Cet adulte semble avoir perdu ses modèles d'identification. Il lui est demandé de se projeter lui-même, de décider lui-même, de s'orienter lui-même . Toute décision, projet ou orientation de vie lui incombe en propre, résulte d'un choix personnel, d'où cette montée des volontarismes à travers notamment le mythe du projet au sein d'un environnement mouvant et imprévisible (3).

    La montée des immaturités

    Bien souvent, faute d'environnement porteur, les projets ébauchés apparaîtront comme autant de sursauts volontaires, éphémères et générateurs de formes d'immaturité (4) : ces dernières vont s'exprimer à travers des blocages momentanés ou durables dans le développement des capacités d'autonomie de l'adulte, voire même dans des régressions installant la personne dans telle ou telle dépendance. Evoquons à ce sujet quatre formes d'immaturité qui nous semblent aujourd'hui les plus caractéristiques :
    - L'immaturité liée à des contraintes de situation déstructurantes ou assujetissantes : ainsi en est-il de l'adulte confronté à l'épreuve imprévue du chômage, de l'adulte peu qualifié en voie d'exclusion, de l'adulte confronté au désoeuvrement, tributaire d'une histoire personnelle que la conjoncture a rendu trop chaotique.
    - L'immaturité associée à la complexité croissante de notre société de communication : la multiplication des informations diffusées, la diversification des réseaux par lesquels elles transitent donnent l'impression de ne plus pouvoir rien maîtriser ; l'adulte se sent dépassé et infériorisé par un environnement qui lui apparaît trop complexe.
    - L'immaturité produite par l'effacement des repères conduit à une situation d'indifférenciation. Notre postmodernité crée un grand conformisme malgré la grande diversité des propositions et occasions qu'elle offre ; ce conformisme pousse à l'indifférenciation des sexes, des âges, des statuts, des goûts, des choix... empêchant l'affirmation d'une singularité adulte.
    - L'immaturité liée à une incapacité à anticiper et à un repli sur le moment présent, un présent tyrannique, celui de l'urgence, de l'immédiat, de l'instantané, des délais, toutes formes qui empêchent la maturation d'une action durable.
    Ces immaturités ne sauraient être considérées d'emblée comme négatives ; car dans les déstabilisations qu'elles engendrent et les stimulations qu'elles provoquent pour les affronter, elles ouvrent paradoxalement vers de nouvelles sphères existentielles possibles.

    Crises et transitions

    Les formes d'immaturité que nous venons d'énumérer vont se manifester par des crises jalonnant les transitions que l'adulte doit à intervalles réguliers assumer dans le passage d'un âge à l'autre. Ces crises sont associées à des défis que l'adulte aura du mal à affronter ; nous pourrions ici tout spécialement mentionner quatre défis majeurs :
    - L'avancée en âge et la peur de vieillir avec en lointaine perspective le tabou de la mort que notre culture occidentale socio-technique a érigé en obsession. Aux passages socialement, voire rituellement organisés, se sont substitués des passages existentiels faiblement socialisés qui prennent souvent la forme de simples transitions, le cas échéant accompagnés de crises. Ainsi, de nombreux jeunes (de 25-30 ans) restent encore dépourvus d'autonomie, condition essentielle de l'âge adulte. De la même façon, nombreux sont ceux, surpris par une retraite anticipée, qui sortent de la condition d'adulte pour tomber dans celle de retraité sans que ce changement ne soit accompagné d'une réelle reconnaissance sociale. Puisqu'il n'y a plus d'institutionnalisation forte du cours de la vie, c'est vers un modèle séquentiel que l'individu se tourne, fait de remises en cause, de ruptures, de transitions.
    - Le mal de reconnaissance exprimant chez bon nombre d'adultes un mal-être, pour ne pas dire une souffrance identitaire par le fait de ne pas se sentir reconnu dans ce qu'ils sont, c'est-à-dire dans ce qui les différencie, au niveau de la singularité de leur itinéraire de vie. Ainsi, que dire de ce cadre ou de cet ouvrier qui développait un sentiment identitaire du fait de son appartenance plus ou moins durable à telle ou telle entreprise dès lors que son sentiment d'appartenance, son identification à l'organisation ne peuvent plus se manifester face aux nouvelles recompositions des organisations. On peut aussi citer le préretraité jusqu'ici très impliqué dans son travail, et subitement mis à pied, ou le fonctionnaire désabusé par le dépérissement de la fonction publique. Quelle que soit sa situation, l'adulte a l'impression d'avoir été floué par un environnement socio-économique trop utilitariste à ses yeux. Il finit par en ressentir un vif sentiment d'inutilité sociale, qui peut se transformer en sentiment d'inutilité personnelle.
    - Des situations limites à vivre en lien avec telle ou telle épreuve, mise en chômage, accident, maladie, déboires sentimentaux, deuil, toutes épreuves qui viennent au devant de l'individu pour l'obliger à se surpasser par telle ou telle stratégie de rebond. 
    Mais ces situations limites peuvent parfois être recherchées par l'adulte lui-même, lorsqu'il se lance un challenge par désir de maîtriser une performance physique ou sportive, une situation périlleuse, ou par la recherche de telle ou telle sensation intense. Dans ces différentes situations limites qui sortent l'adulte de la banalité quotidienne de son existence, il y a possibilité pour lui de conforter son autonomie personnelle en mettant en place des médiations appropriées entre lui-même et l'événement traumatisant ; il y a aussi risque qu'il succombe face à cette situation en s'installant dans l'une ou l'autre forme de dépendance.
    - L'évolution permanente des projets de l'individu et de la conjoncture sociale obligent l'adulte à élucider, à recycler continuellement et à réorienter ses actions. Le recours à la formation permanente, voire à la thérapie est devenu d'autant plus indispensable qu'il faut à cet adulte affiner ses capacités d'adaptation face à un environnement qui, à plus d'un titre, lui paraît comme incertain, chaotique, capricieux. Mais cette obligation d'adaptation est rendue d'autant plus difficile que l'individu est poussé à se sentir continuellement responsable sans pouvoir néanmoins toujours assumer cette responsabilité. Il doit compter sur lui-même et toujours se justifier des décisions qu'il prend au regard de son environnement.
    On peut se demander si dans les relations que les âges de la vie entretiennent actuellement entre eux, la vie adulte n'est pas l'âge qui devient le plus problématique.
    Indiquons d'abord que cette vie adulte est le seul âge exposé aux contraintes de l'existence sans assistance instituée, devant s'assumer en toute autonomie, contrairement aux autres âges qui, de principe, bénéficient de différentes formes d'aide ; mais cet âge, loin de vivre son autonomie, en arrive à se sentir de plus en plus fragilisé pour les raisons que nous avons évoquées plus haut.
    Au-delà de ces fragilités, il faut évoquer cet escamotage de la vie adulte vers lequel nous semblons nous diriger : la jeunesse, en s'allongeant à l'instar de la scolarisation qui lui est liée, devient une jeunesse interminable jusqu'aux rives de la trentaine ; la retraite, prélude à la vieillesse, tend pour une majorité d'individus à se faire de plus en plus tôt, dès la cinquantaine. A ce moment, se produit une nouvelle reconversion dans laquelle l'individu doit se reconstruire un avenir. Cette période ressemble beaucoup à l'adolescence, avec toute la profondeur de la crise existentielle qu'elle implique bien souvent. La vie active de l'adulte, pleinement autonome dans le meilleur des cas, risque donc bien souvent de ne pas outrepasser deux à trois décennies ; à l'opposé des générations qui nous ont précédés, cette vie adulte proprement dite tend à devenir une période bien plus courte que la période inactive cumulant jeunesse et vieillesse. 
    Un tel escamotage nous amène alors à envisager le cycle de vie de façon paradoxale sur le mode d'une dichotomie faite d'une jeunesse adolescente se prolongeant indéfiniment, et d'un vieillissement de plus en plus précoce risquant de transformer notre société en une société gérontocratique. Si un tel scénario se renforçait dans les prochaines décennies au-delà des caprices démographiques, la vie adulte en serait réduite à devenir un passage plus ou moins flou, plus ou moins rapide entre deux états, c'est-à-dire le contraire de ce qu'elle fut auparavant.



    JEAN-PIERRE BOUTINET

    Professeur à l'UCO-IPSA d'Angers, directeur de l'IRFA et professeur associé à l'université de Sherbrooke (Canada).
    A publié récemment L'Immaturité de la vie adulte, Puf, 1998.
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    2019-03-07

    Michel Foucault



    Le 10 mars 1975, Jacques Chancel reçoit Michel Foucault

    À 48 ans, le philosophe Michel Foucault vient tout juste de publier son ouvrage Surveiller et Punir, sous-titré Naissance de la Prison,  aux éditions Gallimard. Il a déjà écrit son Histoire de la Folie à l’Âge Classique depuis plus de dix ans et sa pensée reste extrêmement originale, en renouvelant les objets de la réflexion. Il se définit comme penseur, non pas gardien de certaines valeurs, mais surtout préoccupé de voir et de dire. 




    Professeur au Collège de France depuis cinq ans, il est un intellectuel reconnu et très médiatisé.

      

    recherche cybernet


    http://www.cetec-info.org/JLMichel/Distanciation.def.html
    http://www.cetec-info.org/JLMichel/Memoire.Table.html

    extrait http://traac.info/blog/?p=861


    pouvoir technocratique : 

    ce qu’il doit reproduire pour se maintenir. Cela correspond à une certaine utopie soviétique dans laquelle, à terme, une armée de statisticiens et de scientifiques détermineraient les actions de chacun et de tous de manière parfaitement adéquate dans la mesure où ils maîtriseraient la science des différents programmes en jeu dans leur existence, c’est à dire la technologie.

    Pour Norbert Wiener, une telle gestion, incapable d’affronter la contingence et l’imprévisibilité de la relation au milieu extérieur, correspond à une logique mécaniste qu’il nomme fascisme .







     Il s’agit de la recherche de l’efficacité permise par la limitation de la communication avec le milieu et par l’assignation à une position fonctionnelle dans le système qui peut être définie une fois pour toute, en raison, justement, de cette non-communication. « Ces dévots de l’efficience voudraient que chaque homme se meuve dans l’orbite sociale qui lui a été assignée depuis sa plus tendre enfance, et ne réalise qu’une fonction à laquelle il reste attaché comme le serf à son lopin de terre. » . Chaque individu aurait une fonction définie et inaltérable sur un modèle que Norbert Wiener identifie à celui de la société des fourmis .

    Il s’agit d’une conception inhumaine des êtres humains fondée sur la non-détermination et le non-apprentissage. Cela signifierait que la mécanisation s’est emparé de la vie ; c’est ce à quoi Norbert Wiener s’oppose au nom d’une conception cybernétique et humaine . Il s’agit d’ouvrir une conception cybernétique de soi, c’est-à-dire la possibilité d’un récit cybernétique de soi qui soit une éthique , et non une narration fondée sur une quelconque narcose narcissique mettant à l’écart ce qui devrait nous toucher.





    PEYTAVIT Flavien

    WIENER, Norbert, 1948 : Cybernétique et société, traduit en français : Ed. DES DEUX RIVES 1952.

    La cybernétique est une science du contrôle des systèmes, vivants ou non-vivants, fondée en 1948 par le mathématicien américain Norbert WIENER.

    La cybernétique est par essence une science du contrôle et de l’information, visant à la connaissance et au pilotage des systèmes.

    La signification étymologique du mot cybernétique désigne “l’action de manoeuvrer un vaisseau, de gouverner

    Notre monde est intégralement constitué de systèmes, vivants ou non-vivants, imbriqués et en interaction: une société, une économie, un réseau d’ordinateurs, une machine, une entreprise, une cellule, un organisme, un cerveau, un individu, un écosystème…

    Les ordinateurs et toutes les machines intelligentes que nous connaissons aujourd’hui sont des applications de la cybernétique. La cybernétique a aussi fourni des méthodes puissantes pour le contrôle de deux systèmes importants: la société et l’économie.

    Un système cybernétique peut être défini comme un ensemble d’éléments en interaction, les interactions entre les éléments peuvent consister en des échanges de matière, d’énergie, ou d’information.

    Ces échanges constituent une communication, à laquelle les éléments réagissent . La communication, le signal, l’information, et la rétroaction sont des notions centrales de la cybernétique et de tous les systèmes, organismes vivants, machines, ou réseaux de machines.

    Lorsque des éléments sont organisés en un système, les interactions entre les éléments donnent à l’ensemble des propriétés que ne possèdent pas les éléments pris séparément. On dit alors que “le tout est supérieur à la somme des parties

    Ex : un ordinateur possède des propriétés supérieures à celles de la somme de ses composants.

    Notre monde est intégralement constitué de systèmes, vivants ou non-vivants, imbriqués et en interaction.

    UNE SCIENCE DU CONTRÔLE SOCIAL.

    La cybernétique peut être considérée comme particulièrement déterminante à l’ère de l’information et des systèmes complexes. La maîtrise des systèmes complexes que nous avons créés, ainsi que la compréhension de cet autre système complexe qu’est la biosphère, font partie des enjeux majeurs pour le 21è siècle.

    En 1950, Norbert WIENER conscient de l’impact que les applications de la cybernétique prévoit la fin du travail humain remplacé par des machines intelligentes. Il met en garde les responsables politiques contre les conséquences d’une évolution “post-industrielle” des structures de la société, dans laquelle l’homme pourrait enfin être libéré du travail.

    Mais il met en garde contre le chômage et l’exclusion sociale, pouvant à terme conduire à l’effacement progressif de la démocratie.

    Mais la cybernétique pourrait aussi constituer une source d’inspiration positive et féconde pour l’invention d’un “capitalisme à visage humain“, conciliant l’homme, l’économie, et l’environnement.

    LES PRINCIPES D’UNE POLITIQUE CYBERNÉTIQUE

    – Equilibrer les flux

    Consiste en premier lieu à équilibrer les flux du circuit socio-économique, en greffant des interactions entre les éléments, et en éliminant les boucles néfastes, afin de corriger le comportement et le point d’équilibre préférentiel du système.

    Une fiscalité intégrant les paramètres écologiques est une application de ce principe.

    – Répartir l’équilibre

    Ce principe consiste à accompagner une mesure favorable ou défavorable à une catégorie de personnes par une contre-mesure destinée à équilibrer la première, mais sur un autre terrain.

    – Favoriser la remontée des informations

    Une structure optimale (entreprise, administration, ou même d’une démocratie) doit donc multiplier les canaux pour la remontée des informations de la périphérie du système (là où les décisions s’appliquent) vers son centre (là où les décisions sont élaborées).

    – Fermer des boucles de rétroaction

    Suggère la fermeture des boucles de rétroaction: si un élément agit sur un autre élément, alors le second élément doit agir en retour sur le premier.

    Une application politique de ce principe est le concept écologiste du “pollueur payeur

    http://www.syti.net/Cybernetics.html

    WIENER, Norbert, 1948 : Cybernétique et société, traduit en français : Ed. DES DEUX RIVES 1952.

    COUFFIGNAL, Louis, 1963 : La cybernétiqueQue Sais-je n°638, Ed. P.U.F., PARIS.

    SCHÖFFER, Nicolas, 1973 : La Tour Lumière Cybernétique, Denoël/Gonthier, Collection Bibliothèque médiations.

    SCHÖFFER, Nicolas, 1969 : La Ville cybernétique, Tchou, PARIS.