2026-05-23

Le langage écrit, permet d'institutionnaliser les règles de la dominance.



Extrait Page 106 -110 
la nouvelle grille Henri Laborit Folio essais 1974


L'homme utilise un langage qui transmet les informations de génération en génération. Le langage écrit, mieux que le language gestuel lui permet d'institutionnaliser les règles de la dominance. 

C'est ainsi que s'institutionnalisent les règles morales, éthiques, les préjugés, les jugements de valeur et les lois qui régissent le comportement des individus d'une société à une certaine époque. 

Il est certain que ce ne sont pas les dominés qui vont imposer leurs lois aux dominants. La "culture" d'une époque représente donc bien les règles auxquelles un individu doit se soumettre à cette époque pour s'élever dans les hiérarchies et atteindre la dominance. 

Sans cette dominance, il ne peut espérer de récompense, il ne peut espérer se faire plaisir, atteindre au « bien-être » biologique. Il ne s'agit donc plus d'assurer ses besoins fondamentaux que les sociétés dites évoluées assurent tant bien que mal à la majorité des individus à l'époque moderne, mais d'assurer sa "liberté d'action" qui est fonction de sa puissance au sein du groupe auquel il appartient. 

Quand on nous parle du « plein épanouissement » de l'homme, a-t-on songé que cette utopie est irréalisable dans le cadre d'une hiérarchie quelle qu'elle soit?

D'où l'explosion au sein de nos sociétés hautement hiérarchisées des maladies dites "psychosomatiques " qui ne sont que l'expression somatique de conflits au sein du système nerveux central entre pulsions instinctuelles et interdits socioculturels, conflits qui ne peuvent se résoudre dans une action efficace, assouvissante », sur le milieu, du fait de l'institutionnalisation par les dominants des règles de la dominance?

Ce sont ces règles qui nous semblent être le facteur fondamental de l'apparition des sociétés industrielles et du mythe de la croissance, comme nous allons tenter de le montrer.

Aussi longtemps que la dominance s'est établie sur des critères tels que la force physique, ou que la sélection des chefs s'est réalisée sur certaines qualités guerrieres, à des époques où le groupe social nécessitait, pour survivre à l'activité prédatrice d'autres groupes sociaux, un leader dans la personnalité duquel chacun pouvait s'identifier, la croissance avait peu de raisons de devenir galopante. Mais ce système hiérarchique de la dominance et de ses privilèges se révéla insuffisant lorsque le développement du commerce concentra les richesses entre les mains de ce que l'on peut appeler la bourgeoisie, c'est-à-dire d'une classe ne possédant point les attributs de la classe aristocratique précédente, mais possédant une puissance devenue plus grande, celle du capital et de la propriété privée des moyens de production. Il devenait insupporta-ble, « déplaisant », à cette classe nouvelle de rester "soumise" à la dominance d'une classe qui ne paraissait plus indispensable à l'équilibre social.

La révolution française constitue à n'en pas douter l'expression de l'agressivité de cette classe soumise à une dominance devenue insupportable, parce qu'inutile. Dominance devenue insupportable aussi parce qu'elle limitait l'action gratifiante de ceux qui n'y accédaient pas. Nous savons que l'agressivité est un des moyens les plus primitifs de résoudre l'impossibilité d'agir résultant du conflit entre pulsions de dominance et interdits sociocultu-rels. 

Les immortels principes de 1789, les droits de l'homme et du citoyen institutionnalisèrent les règles de la nouvelle dominance, les règles nécessaires à respecter pour devenir bourgeois. Tout petit Français, peut, nous dit-on, espérer un jour devenir président de la Républi-que. Mais on oublie d'ajouter: s'il respecte les règles du jeu, les jugements de valeur institutionnalisés par la bourgeoisie, en particulier la propriété privée, dont celle des moyens de production. Dès lors, toutes les hiérarchies, bureaucratiques, militaires, académiques, professorales bu autres, n'existent qu'en fonction de la hiérarchie

centrale, celle de l'argent. C'est lui qui donne la plus grande puissance et avant tout la seule puissance transmissible héréditairement par héritage. 

Bien sûr, les automatismes socioculturels de la bourgeoisie, les signes de recon-naissance innombrables qui constituent la « bonne éducation » se transmettent plus facilement dès la naissance à celui qui naît en milieu bourgeois. 

Mais ces signes peuvent s'apprendre, même lorsqu'on vient d'un autre milieu. La seule chose qui puisse se transmettre directement et permettre sans effort la domination par héritage, c'est la propriété. 

Dès lors tout l'édifice social se soumet à elle. Toutes les hiérarchies s'inclinent devant celle-là, dont elles ne sont plus que les instruments. Or, dans un tel système pour accroître ses richesses, done pour protéger sa puissance et sa domination, il faut vendre. Il faut s'approprier le travail des dominés, et grâce à la plus-value, accroître ce capital qui assure la dominance. 

Or, pour accroître ce capital il faut que les dominés produisent des richesses et que ces richesses soient consommables ». En effet, les dominants par le capital ne sont pas assez nombreux aujourd'hui pour consommer suffisamment de richesses à eux seuls, il est nécessaire que l'ensemble de la population consomme, de façon que le profit augmente et en fonction du profit, la puissance.

 C'est là selon nous que s'articule enfin le fond du problème de la croissance. On voit en effet comment progressivement, de la notion instinctuelle de satisfaction biologique qui en milieu social exige la dominance pour se réaliser, on passe de l'individu à la classe sociale, institutionnalisant les règles de la dominance et des hiérarchies. On voit comment à partir du moment où la dominance exige la possession d'un capital, celui-ci ne peut s'obtenir que par l'accaparement de la plus-value, mais que son accroissement nécessite une production

croissante de biens consommables et la participation à la consommation croissante des producteurs eux-mêmes. Comment dans ces conditions on focalise les désirs des dominés, des masses, sur la satisfaction par les biens et la propriété des objets, comme l'on tente d'apaiser leur agressivité (agressivité qui résulte de l'absence totale de pouvoir) par les hochets que sont les biens consommables. 

Nous sommes ainsi parvenus au type des sociétés contemporaines qui ayant complètement et lentement occulté leurs motivations initiales, à savoir la recherche du plaisir individuel par la dominance, se sont aliénées entièrement au moyen utilisé pour l'obtenir, à savoir la production pour la production au point de la considérer comme une finalité en soi et la seule façon de satisfaire aux besoins. 

Mais le seul besoin essentiel et qui, lui, n'est pas satisfait de façon générale, ce n'est pas la consommation, mais le pouvoir, car seul le pouvoir permet la satisfaction des besoins, sans cesse accrus, par la connaissance que diffuse la publicité des moyens de les satisfaire.


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