Il y a des questions qu'on n'ose pas poser. « Combien vaut une personne ? » en fait partie. Elle sent le soufre, évoque les pires heures de l'histoire, les hiérarchies raciales, les échelles de dignité, les bureaucraties de l'évaluation. Et pourtant, nous y répondons tous les jours. Dans un regard, dans un silence, dans une promotion accordée ou refusée, dans un like, dans un salaire, dans une phrase du type « il n'a pas le niveau ». La valeur des individus n'est pas une affaire de philosophie morale : c'est une pratique sociale ordinaire, incessante, et profondément politique. Pour le comprendre, il faut remonter à l'origine du mot qui rend cette pratique possible : le pouvoir.
Le mot « pouvoir » plonge ses racines dans une strate archaïque de la langue indo-européenne. La racine poti- désignait le chef d'un groupe, d'une famille, d'une tribu — le maître de maison. De cette racine sont nés le sanskrit pátih (« maître, époux »), le grec πόσις (« époux »), le latin potis (« capable, maître de »). L'idée originelle est domestique, concrète, relationnelle : le pouvoir, c'est l'emprise d'un maître sur son domaine — la maison, la famille, le clan. Rien d'abstrait. Rien d'institutionnel. Le pouvoir, avant d'être une chose que l'on détient, est une relation que l'on exerce. En latin classique, le verbe posse — composé de potis (« capable, maître de ») et de esse (« être ») — signifie « pouvoir, être capable ». Littéralement : « être maître de ». Le latin populaire crée ensuite une forme réfectionnée, potere, qui donnera le français « pouvoir ». La première trace écrite se trouve dans les Serments de Strasbourg, en 842 : « In quant Deus savir et podir me dunat » — « Autant que Dieu m'en donne le savoir et le pouvoir ». Le mot est d'abord un verbe, puis un nom, à partir du XIIe siècle.
Très tôt, deux sens coexistent et ne cesseront de se croiser. Le premier : la capacité, la possibilité d'agir. « Pouvoir marcher », « pouvoir parler ». Le second, qui se développe à partir du XIIe-XIIIe siècle : l'autorité, la domination. L'empire que l'on exerce sur quelqu'un. On passe de la capacité de faire à la capacité de faire faire. De l'action sur les choses à l'action sur les personnes. Raymond Aron le formulera ainsi : on a la puissance de faire quelque chose, et on exerce le pouvoir de le faire. La puissance est le potentiel. Le pouvoir est l'acte. Max Weber : le pouvoir est « toute chance de faire triompher sa propre volonté, même contre des résistances ». Hannah Arendt : « l'aptitude à agir de façon concertée ». Michel Foucault, enfin, radicalise : le pouvoir n'a ni origine ni essence, il s'exerce de manière diffuse dans les relations multiples qui traversent le corps social. Il est « action sur l'action des autres ». Et il ne se contente pas de réprimer : il produit des normes, des subjectivités, des vérités.
Voilà pourquoi cette archéologie n'est pas un exercice de style. Elle éclaire directement la question de la valeur des individus. Si le pouvoir est relationnel avant d'être institutionnel — le maître de maison indo-européen n'existe que par rapport à ceux sur qui il exerce son autorité —, alors l'évaluation de la valeur d'un individu ne peut être comprise comme un acte isolé. Elle s'inscrit dans une relation. Si le mot « pouvoir » désigne à la fois le pouvoir de (capacité d'agir) et le pouvoir sur (domination d'autrui), alors le capital, chez Bourdieu, est du pouvoir de accumulé — mais aussi du pouvoir sur les autres, par la classification et la distinction. Si le pouvoir est « action sur l'action des autres », alors évaluer la valeur d'un individu, c'est agir sur ce qu'il peut être et faire. C'est définir le champ du possible — y compris le possible de sa propre valeur.
La valeur d'un individu n'est pas une chose que l'on découvre. C'est une chose que l'on produit. La sociologie de Bourdieu nous l'enseigne : la valeur n'est pas inscrite dans la nature, elle est produite par un système de classification. Dire de quelqu'un qu'il est « compétent », « dynamique », « inadapté » ou « fragile », c'est le classer — et le classer, c'est déjà le valoriser ou le dévaloriser. Bourdieu parlait de violence symbolique : la capacité de faire voir et faire croire, d'imposer la définition légitime du monde social. Le pouvoir ne se contente pas d'évaluer selon des critères existants : il produit les critères. Et ces critères se mesurent en capitaux — économique, culturel, social, symbolique — inégalement répartis. Un diplôme de Cambridge vaut de l'or dans certains cercles, rien dans un atelier. Un réseau familial ouvre des portes qu'aucun talent ne suffit à franchir.
Mais la valeur dépend aussi de l'échelle utilisée. C'est l'apport décisif de Luc Boltanski et Laurent Thévenot : il n'existe pas une échelle unique de valeur, mais plusieurs « cités », chacune avec son principe supérieur. Cité marchande : le meilleur est celui qui vend. Cité domestique : le meilleur est l'ancien, le fidèle. Cité civique : le meilleur est celui qui sert l'intérêt général. Un grand dans un monde est un petit dans un autre. Le pouvoir, c'est alors le pouvoir de choisir l'échelle — de dire, dans une situation donnée, quel critère compte. Et la valeur se construit dans la reconnaissance. Axel Honneth l'a montré : l'identité personnelle se forme dans des relations de reconnaissance mutuelle. Quand cette reconnaissance est refusée — par l'indifférence, le mépris, l'invisibilisation —, il naît une blessure morale qui est le moteur des luttes sociales. La valeur n'est donc pas seulement attribuée de l'extérieur : elle est générée dans la relation. Et son déni produit des effets psychiques durables, souvent incarnés, souvent tus.
Aujourd'hui, la valeur se mesure de plus en plus par des métriques. Le capitalisme de plateforme ajoute une couche nouvelle : likes, vues, engagement, réputation en ligne. L'influenceur est évalué par des indicateurs algorithmiques dont la visibilité dépend de l'architecture de la plateforme. Les systèmes de mesure de l'« économie du partage » transforment la vie privée en capital d'authenticité et encouragent l'individu à se gérer comme une entreprise de soi-même. La valeur n'est plus seulement monétaire : elle est métrique, algorithmique, réputationnelle. Et elle est intériorisée. Michel Foucault a montré que le pouvoir ne se contente pas de réprimer : il produit des normes, et nous finissons par les incorporer. Nous nous jugeons nous-mêmes selon les critères qu'on nous a imposés. La valeur d'un individu devient alors une affaire de gouvernement de soi — et la question « combien vaut cette personne ? » devient une question éminemment politique. Car classer, évaluer, hiérarchiser, c'est déjà gouverner.
Si la valeur d'un individu est produite, située, relationnelle et politique, alors elle n'est pas une fatalité. Elle est le résultat de rapports de force, d'ordres de valeur mobilisables, de capitaux inégalement distribués, de reconnaissances asymétriques. Cela ouvre un espace : celui de la contestation, du détournement, de la réappropriation. Les étiquettes stigmatisantes peuvent être retournées. Les échelles de valeur peuvent être subverties. Les critères peuvent être redéfinis. Il reste un angle mort : la dimension affective et incarnée de la valeur. Comment un individu ressent son infériorité après avoir été durablement dévalorisé ? Comment la valeur se loger dans le corps, dans la posture, dans la voix ? Les théories de la classification et de la reconnaissance peinent à le saisir. Peut-être parce que la valeur, avant d'être un jugement, est une expérience. Et que cette expérience, précisément, échappe aux grilles.
Alors, combien vaut une personne ? La question n'a de sens que si l'on demande d'abord : qui a le pouvoir de la poser, et en quel nom ? Le maître de maison indo-européen n'a pas disparu. Il a changé de domaine. Mais il est toujours celui qui, dans l'ombre des institutions, des algorithmes et des réputations, décide de ce qui fait une personne.
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