Artiste Chercheur Indépendant

2019-04-17

L'adulte immature

source
https://www.scienceshumaines.com


L'adulte a longtemps été considéré comme l'accomplissement de l'idéal humain. Mais depuis quelques décennies apparaît un adulte sans repères, en crise, que l'on pourrait même qualifier d'immature.
L'adulte n'est plus ce qu'il était. Depuis les années 60, il a subi bien des mutations. On magnifiait alors l'âge adulte comme la période signifiant la véritable entrée dans la vie, l'accomplissement de l'idéal humain. On se souvient à ce propos des célèbres ouvrages parus à l'époque, ceux de Carl Rogers aux Etats-Unis, celui de Georges Lapassade en France. qui conféraient à la vie adulte une perspective résolument optimiste et émancipatrice par rapport à la tutelle de l'enfance (1).
Un tiers de siècle plus tard, malgré les avancées spectaculaires des pratiques de scolarisation et de formation continue aux confins des années 1990-2000, le terme utilisé pour décrire l'adulte s'est métamorphosé de «personne» (chez C. Rogers) en «individu» chez Alain Ehrenberg ou Patrick Boulte.
Ce changement de vocabulaire révèle une évolution de signification : alors que la personne était intégrée dans un environnement social, l'individu est un être désocialisé, c'est-à-dire confiné à son propre isolement. Il est même qualifié d'individu incertain, ou en friches (2).

De l'adulte-étalon à l'adulte à problèmes

Ces cinquante dernières années, l'image de l'adulte s'est transformée en empruntant successivement trois états caractéristiques. Le passage de l'un à l'autre de ces états traduit des évolutions significatives de notre environnement social et de la place de l'adulte dans notre culture.
Jusque dans les années 50, l'adulte était la référence par rapport à laquelle se situaient les autres âges de la vie. Il s'agissait d'un adulte-étalon. Cet état illustrait une société à dominante rurale et traditionnelle, influencée par le jansénisme, le puritanisme et le moralisme républicain ; l'adulte-étalon était alors doublement étalon, à la fois représentant de la norme de l'ordre moral, et responsable de la reproduction des générations. L'adulte gardait une certaine permanence dans ses modes de vie malgré les changements qui apparaissaient dans son environnement. Il désirait incarner un idéal type, celui de la mère au foyer, de l'homme de métier, du professionnel spécialisé dans tel ou tel art, du prêtre, du militaire, de l'ingénieur. En s'identifiant à cet idéal type, il s'accomplissait et pouvait atteindre l'une ou l'autre forme de maturité.
Avec l'avènement des années 60, un nouveau modèle de vie adulte va rapidement s'imposer : celui de l'adulte en perspective. Les mutations techniques et culturelles génèrent avec elles le fameux fossé des générations, illustré en France par la crise de 1968. L'idéologie du changement aidant, l'adulte, dans la façon de se concevoir, modifie ses repères ; il ne se définit plus à travers l'une ou l'autre forme de maturité mais se considère en continuelle maturation ; le maître mot des psychologues anglo-saxons pour qualifier ce nouveau profil est celui de développement vocationnel : à travers les tâches qu'il réalise, que l'on appellera d'ailleurs des tâches vocationnelles, l'adulte se construit par ses projets de carrière, de formation, dans ses projets professionnels.
A partir des années 1975-1980, avec la crise de la société de progrès et la montée des précarités notamment liées au chômage, cet adulte en construction va vite laisser place à une nouvelle représentation de la vie adulte : l'adulte à problèmes. Si, dans les années 80, la civilisation continue ses avancées, elle introduit des changements qualitatifs qui vont brouiller les repères culturels ; l'adulte n'a plus l'impression de se construire à l'intérieur d'un cadre relativement stable ; il se sent perdu, confronté à sa propre solitude, en déficit d'action, en excès de responsabilités nouvelles à assumer, face à ses volontarismes qui se substituent bien souvent aux différents régulateurs institutionnels. Dans un environnement qui lui paraît trop complexe, il fait l'expérience de sa propre immaturité.
Dans cette société plus précaire et mouvante, de nombreux repères disparaissent ou se transforment. Famille, travail, école ou religion, sont autant de domaines de la vie autrefois clairement définis et stables, et désormais en pleine mutation. Ces changements placent l'individu face à de nombreux défis à affronter. La vie adulte donne alors l'impression d'avoir perdu ses perspectives « maturationnelles » pour devenir l'âge des multiples résolutions de problèmes.
On assiste depuis une ou deux décennies à l'émergence de nouvelles formes de familles en continuelle restructuration. La multiplication des divorces, les familles monoparentales, décomposées et recomposées, placent l'adulte dans une vie familiale instable. Au sein de la famille nucléaire même, on émet des doutes sur sa composition souhaitée : parentèle hétérosexuelle, homosexuelle, biologique, d'emprunt...
Le travail a lui aussi perdu ses capacités structurantes ainsi que son rôle identificatoire par une double désaffection. D'une part, le recours de plus en plus fréquent par les employeurs à des embauches par stages ou contrats à durée déterminée, l'augmentation du chômage, et les nécessités de reconversion professionnelle constituent une désaffection objective du monde du travail. D'autre part, il apparaît une désaffection subjective liée à une allergie vis-à-vis d'un travail considéré comme répétitif et appauvri chez les adultes susceptibles de s'insérer professionnellement.
D'autres domaines, bien que plus discrets, évoluent également : ceux spécialement associés à la formation initiale. L'école, tout en allongeant le temps de son encadrement, n'est plus préparatoire pour toute la vie et les premières initiations ont perdu leur caractère organisateur d'antan ; cette école dispense des savoirs menacés d'obsolescence, ayant besoin d'être sans cesse réactualisés par les dispositifs de formation continue.
Enfin, derniers repères majeurs pour un adulte en quête de maturité, ceux tributaires de la sphère idéologico-religieuse n'ont plus la prééminence, ni la force d'évidence qu'ils pouvaient avoir auparavant. Nous abordons une ère de sortie des grandes transcendances, religieuses, laïques, utopiques.
Nous sommes là, pour le moins, confrontés à un quadruple effacement des cadres de référence, ce qui conduit en quelque sorte à un modèle d'adulte sans ancrage. Cet adulte semble avoir perdu ses modèles d'identification. Il lui est demandé de se projeter lui-même, de décider lui-même, de s'orienter lui-même . Toute décision, projet ou orientation de vie lui incombe en propre, résulte d'un choix personnel, d'où cette montée des volontarismes à travers notamment le mythe du projet au sein d'un environnement mouvant et imprévisible (3).

La montée des immaturités

Bien souvent, faute d'environnement porteur, les projets ébauchés apparaîtront comme autant de sursauts volontaires, éphémères et générateurs de formes d'immaturité (4) : ces dernières vont s'exprimer à travers des blocages momentanés ou durables dans le développement des capacités d'autonomie de l'adulte, voire même dans des régressions installant la personne dans telle ou telle dépendance. Evoquons à ce sujet quatre formes d'immaturité qui nous semblent aujourd'hui les plus caractéristiques :
- L'immaturité liée à des contraintes de situation déstructurantes ou assujetissantes : ainsi en est-il de l'adulte confronté à l'épreuve imprévue du chômage, de l'adulte peu qualifié en voie d'exclusion, de l'adulte confronté au désoeuvrement, tributaire d'une histoire personnelle que la conjoncture a rendu trop chaotique.
- L'immaturité associée à la complexité croissante de notre société de communication : la multiplication des informations diffusées, la diversification des réseaux par lesquels elles transitent donnent l'impression de ne plus pouvoir rien maîtriser ; l'adulte se sent dépassé et infériorisé par un environnement qui lui apparaît trop complexe.
- L'immaturité produite par l'effacement des repères conduit à une situation d'indifférenciation. Notre postmodernité crée un grand conformisme malgré la grande diversité des propositions et occasions qu'elle offre ; ce conformisme pousse à l'indifférenciation des sexes, des âges, des statuts, des goûts, des choix... empêchant l'affirmation d'une singularité adulte.
- L'immaturité liée à une incapacité à anticiper et à un repli sur le moment présent, un présent tyrannique, celui de l'urgence, de l'immédiat, de l'instantané, des délais, toutes formes qui empêchent la maturation d'une action durable.
Ces immaturités ne sauraient être considérées d'emblée comme négatives ; car dans les déstabilisations qu'elles engendrent et les stimulations qu'elles provoquent pour les affronter, elles ouvrent paradoxalement vers de nouvelles sphères existentielles possibles.

Crises et transitions

Les formes d'immaturité que nous venons d'énumérer vont se manifester par des crises jalonnant les transitions que l'adulte doit à intervalles réguliers assumer dans le passage d'un âge à l'autre. Ces crises sont associées à des défis que l'adulte aura du mal à affronter ; nous pourrions ici tout spécialement mentionner quatre défis majeurs :
- L'avancée en âge et la peur de vieillir avec en lointaine perspective le tabou de la mort que notre culture occidentale socio-technique a érigé en obsession. Aux passages socialement, voire rituellement organisés, se sont substitués des passages existentiels faiblement socialisés qui prennent souvent la forme de simples transitions, le cas échéant accompagnés de crises. Ainsi, de nombreux jeunes (de 25-30 ans) restent encore dépourvus d'autonomie, condition essentielle de l'âge adulte. De la même façon, nombreux sont ceux, surpris par une retraite anticipée, qui sortent de la condition d'adulte pour tomber dans celle de retraité sans que ce changement ne soit accompagné d'une réelle reconnaissance sociale. Puisqu'il n'y a plus d'institutionnalisation forte du cours de la vie, c'est vers un modèle séquentiel que l'individu se tourne, fait de remises en cause, de ruptures, de transitions.
- Le mal de reconnaissance exprimant chez bon nombre d'adultes un mal-être, pour ne pas dire une souffrance identitaire par le fait de ne pas se sentir reconnu dans ce qu'ils sont, c'est-à-dire dans ce qui les différencie, au niveau de la singularité de leur itinéraire de vie. Ainsi, que dire de ce cadre ou de cet ouvrier qui développait un sentiment identitaire du fait de son appartenance plus ou moins durable à telle ou telle entreprise dès lors que son sentiment d'appartenance, son identification à l'organisation ne peuvent plus se manifester face aux nouvelles recompositions des organisations. On peut aussi citer le préretraité jusqu'ici très impliqué dans son travail, et subitement mis à pied, ou le fonctionnaire désabusé par le dépérissement de la fonction publique. Quelle que soit sa situation, l'adulte a l'impression d'avoir été floué par un environnement socio-économique trop utilitariste à ses yeux. Il finit par en ressentir un vif sentiment d'inutilité sociale, qui peut se transformer en sentiment d'inutilité personnelle.
- Des situations limites à vivre en lien avec telle ou telle épreuve, mise en chômage, accident, maladie, déboires sentimentaux, deuil, toutes épreuves qui viennent au devant de l'individu pour l'obliger à se surpasser par telle ou telle stratégie de rebond. 
Mais ces situations limites peuvent parfois être recherchées par l'adulte lui-même, lorsqu'il se lance un challenge par désir de maîtriser une performance physique ou sportive, une situation périlleuse, ou par la recherche de telle ou telle sensation intense. Dans ces différentes situations limites qui sortent l'adulte de la banalité quotidienne de son existence, il y a possibilité pour lui de conforter son autonomie personnelle en mettant en place des médiations appropriées entre lui-même et l'événement traumatisant ; il y a aussi risque qu'il succombe face à cette situation en s'installant dans l'une ou l'autre forme de dépendance.
- L'évolution permanente des projets de l'individu et de la conjoncture sociale obligent l'adulte à élucider, à recycler continuellement et à réorienter ses actions. Le recours à la formation permanente, voire à la thérapie est devenu d'autant plus indispensable qu'il faut à cet adulte affiner ses capacités d'adaptation face à un environnement qui, à plus d'un titre, lui paraît comme incertain, chaotique, capricieux. Mais cette obligation d'adaptation est rendue d'autant plus difficile que l'individu est poussé à se sentir continuellement responsable sans pouvoir néanmoins toujours assumer cette responsabilité. Il doit compter sur lui-même et toujours se justifier des décisions qu'il prend au regard de son environnement.
On peut se demander si dans les relations que les âges de la vie entretiennent actuellement entre eux, la vie adulte n'est pas l'âge qui devient le plus problématique.
Indiquons d'abord que cette vie adulte est le seul âge exposé aux contraintes de l'existence sans assistance instituée, devant s'assumer en toute autonomie, contrairement aux autres âges qui, de principe, bénéficient de différentes formes d'aide ; mais cet âge, loin de vivre son autonomie, en arrive à se sentir de plus en plus fragilisé pour les raisons que nous avons évoquées plus haut.
Au-delà de ces fragilités, il faut évoquer cet escamotage de la vie adulte vers lequel nous semblons nous diriger : la jeunesse, en s'allongeant à l'instar de la scolarisation qui lui est liée, devient une jeunesse interminable jusqu'aux rives de la trentaine ; la retraite, prélude à la vieillesse, tend pour une majorité d'individus à se faire de plus en plus tôt, dès la cinquantaine. A ce moment, se produit une nouvelle reconversion dans laquelle l'individu doit se reconstruire un avenir. Cette période ressemble beaucoup à l'adolescence, avec toute la profondeur de la crise existentielle qu'elle implique bien souvent. La vie active de l'adulte, pleinement autonome dans le meilleur des cas, risque donc bien souvent de ne pas outrepasser deux à trois décennies ; à l'opposé des générations qui nous ont précédés, cette vie adulte proprement dite tend à devenir une période bien plus courte que la période inactive cumulant jeunesse et vieillesse. 
Un tel escamotage nous amène alors à envisager le cycle de vie de façon paradoxale sur le mode d'une dichotomie faite d'une jeunesse adolescente se prolongeant indéfiniment, et d'un vieillissement de plus en plus précoce risquant de transformer notre société en une société gérontocratique. Si un tel scénario se renforçait dans les prochaines décennies au-delà des caprices démographiques, la vie adulte en serait réduite à devenir un passage plus ou moins flou, plus ou moins rapide entre deux états, c'est-à-dire le contraire de ce qu'elle fut auparavant.



JEAN-PIERRE BOUTINET

Professeur à l'UCO-IPSA d'Angers, directeur de l'IRFA et professeur associé à l'université de Sherbrooke (Canada).
A publié récemment L'Immaturité de la vie adulte, Puf, 1998.
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2019-03-07

Michel Foucault



Le 10 mars 1975, Jacques Chancel reçoit Michel Foucault

À 48 ans, le philosophe Michel Foucault vient tout juste de publier son ouvrage Surveiller et Punir, sous-titré Naissance de la Prison,  aux éditions Gallimard. Il a déjà écrit son Histoire de la Folie à l’Âge Classique depuis plus de dix ans et sa pensée reste extrêmement originale, en renouvelant les objets de la réflexion. Il se définit comme penseur, non pas gardien de certaines valeurs, mais surtout préoccupé de voir et de dire. 




Professeur au Collège de France depuis cinq ans, il est un intellectuel reconnu et très médiatisé.

  

recherche cybernet


http://www.cetec-info.org/JLMichel/Distanciation.def.html
http://www.cetec-info.org/JLMichel/Memoire.Table.html

extrait http://traac.info/blog/?p=861


pouvoir technocratique : 

ce qu’il doit reproduire pour se maintenir. Cela correspond à une certaine utopie soviétique dans laquelle, à terme, une armée de statisticiens et de scientifiques détermineraient les actions de chacun et de tous de manière parfaitement adéquate dans la mesure où ils maîtriseraient la science des différents programmes en jeu dans leur existence, c’est à dire la technologie.

Pour Norbert Wiener, une telle gestion, incapable d’affronter la contingence et l’imprévisibilité de la relation au milieu extérieur, correspond à une logique mécaniste qu’il nomme fascisme .







 Il s’agit de la recherche de l’efficacité permise par la limitation de la communication avec le milieu et par l’assignation à une position fonctionnelle dans le système qui peut être définie une fois pour toute, en raison, justement, de cette non-communication. « Ces dévots de l’efficience voudraient que chaque homme se meuve dans l’orbite sociale qui lui a été assignée depuis sa plus tendre enfance, et ne réalise qu’une fonction à laquelle il reste attaché comme le serf à son lopin de terre. » . Chaque individu aurait une fonction définie et inaltérable sur un modèle que Norbert Wiener identifie à celui de la société des fourmis .

Il s’agit d’une conception inhumaine des êtres humains fondée sur la non-détermination et le non-apprentissage. Cela signifierait que la mécanisation s’est emparé de la vie ; c’est ce à quoi Norbert Wiener s’oppose au nom d’une conception cybernétique et humaine . Il s’agit d’ouvrir une conception cybernétique de soi, c’est-à-dire la possibilité d’un récit cybernétique de soi qui soit une éthique , et non une narration fondée sur une quelconque narcose narcissique mettant à l’écart ce qui devrait nous toucher.





PEYTAVIT Flavien

WIENER, Norbert, 1948 : Cybernétique et société, traduit en français : Ed. DES DEUX RIVES 1952.

La cybernétique est une science du contrôle des systèmes, vivants ou non-vivants, fondée en 1948 par le mathématicien américain Norbert WIENER.

La cybernétique est par essence une science du contrôle et de l’information, visant à la connaissance et au pilotage des systèmes.

La signification étymologique du mot cybernétique désigne “l’action de manoeuvrer un vaisseau, de gouverner

Notre monde est intégralement constitué de systèmes, vivants ou non-vivants, imbriqués et en interaction: une société, une économie, un réseau d’ordinateurs, une machine, une entreprise, une cellule, un organisme, un cerveau, un individu, un écosystème…

Les ordinateurs et toutes les machines intelligentes que nous connaissons aujourd’hui sont des applications de la cybernétique. La cybernétique a aussi fourni des méthodes puissantes pour le contrôle de deux systèmes importants: la société et l’économie.

Un système cybernétique peut être défini comme un ensemble d’éléments en interaction, les interactions entre les éléments peuvent consister en des échanges de matière, d’énergie, ou d’information.

Ces échanges constituent une communication, à laquelle les éléments réagissent . La communication, le signal, l’information, et la rétroaction sont des notions centrales de la cybernétique et de tous les systèmes, organismes vivants, machines, ou réseaux de machines.

Lorsque des éléments sont organisés en un système, les interactions entre les éléments donnent à l’ensemble des propriétés que ne possèdent pas les éléments pris séparément. On dit alors que “le tout est supérieur à la somme des parties

Ex : un ordinateur possède des propriétés supérieures à celles de la somme de ses composants.

Notre monde est intégralement constitué de systèmes, vivants ou non-vivants, imbriqués et en interaction.

UNE SCIENCE DU CONTRÔLE SOCIAL.

La cybernétique peut être considérée comme particulièrement déterminante à l’ère de l’information et des systèmes complexes. La maîtrise des systèmes complexes que nous avons créés, ainsi que la compréhension de cet autre système complexe qu’est la biosphère, font partie des enjeux majeurs pour le 21è siècle.

En 1950, Norbert WIENER conscient de l’impact que les applications de la cybernétique prévoit la fin du travail humain remplacé par des machines intelligentes. Il met en garde les responsables politiques contre les conséquences d’une évolution “post-industrielle” des structures de la société, dans laquelle l’homme pourrait enfin être libéré du travail.

Mais il met en garde contre le chômage et l’exclusion sociale, pouvant à terme conduire à l’effacement progressif de la démocratie.

Mais la cybernétique pourrait aussi constituer une source d’inspiration positive et féconde pour l’invention d’un “capitalisme à visage humain“, conciliant l’homme, l’économie, et l’environnement.

LES PRINCIPES D’UNE POLITIQUE CYBERNÉTIQUE

– Equilibrer les flux

Consiste en premier lieu à équilibrer les flux du circuit socio-économique, en greffant des interactions entre les éléments, et en éliminant les boucles néfastes, afin de corriger le comportement et le point d’équilibre préférentiel du système.

Une fiscalité intégrant les paramètres écologiques est une application de ce principe.

– Répartir l’équilibre

Ce principe consiste à accompagner une mesure favorable ou défavorable à une catégorie de personnes par une contre-mesure destinée à équilibrer la première, mais sur un autre terrain.

– Favoriser la remontée des informations

Une structure optimale (entreprise, administration, ou même d’une démocratie) doit donc multiplier les canaux pour la remontée des informations de la périphérie du système (là où les décisions s’appliquent) vers son centre (là où les décisions sont élaborées).

– Fermer des boucles de rétroaction

Suggère la fermeture des boucles de rétroaction: si un élément agit sur un autre élément, alors le second élément doit agir en retour sur le premier.

Une application politique de ce principe est le concept écologiste du “pollueur payeur

http://www.syti.net/Cybernetics.html

WIENER, Norbert, 1948 : Cybernétique et société, traduit en français : Ed. DES DEUX RIVES 1952.

COUFFIGNAL, Louis, 1963 : La cybernétiqueQue Sais-je n°638, Ed. P.U.F., PARIS.

SCHÖFFER, Nicolas, 1973 : La Tour Lumière Cybernétique, Denoël/Gonthier, Collection Bibliothèque médiations.

SCHÖFFER, Nicolas, 1969 : La Ville cybernétique, Tchou, PARIS.

2019-02-22

A votre santé ! (4/4) : Les malades du capitalisme

A votre santé ! (4/4) : Les malades du capitalisme:







Comment la santé mentale, idée progressiste de la psychiatrie d’après-guerre, s’est-elle transformée en outil de normalisation et de contrôle ? Dans les années 1980, une neuropsychiatrie « scientifique » a ouvert la voie au discours gestionnaire : il s’agissait désormais de classer, de gérer, d’évaluer. 

Pour cela, la notion de santé mentale est devenue un opérateur essentiel, car, selon un rapport officiel, « la mauvaise santé mentale coûte à l’Union européenne de 3 à 4 % du produit intérieur brut, à la suite d’une perte de productivité ». 

La pression de l’industrie pharmaceutique, le rôle dominant des neurosciences dans la recherche, la dévalorisation systématique de la psychanalyse, toute cette dérive fait de « la santé mentale pour tous » une nouvelle norme, un outil dans la gestion néolibérale des populations. Le « complet bien-être », le bonheur sous contrôle, telles sont les visées que sous-tend le terme faussement rassurant de santé mentale.

livre 
Sociologie des troubles mentauxLise DemaillyLa Découverte, 2011
La Santé mentale (Vers un bonheur sous contrôle)Mathieu BellahsenLa Fabrique, 2014




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2018-12-16

Le mouvement des "gilets jaunes" est-il une ubérisation de la contestation ?

Le mouvement des "gilets jaunes" est-il une ubérisation de la contestation ?:





Avec Fabrice Epelboin, enseignant à Sciences Po Paris et spécialiste des réseaux sociaux.
Dans l'expression des revendications des "gilets jaunes", les réseaux sociaux, et notamment Facebook, jouent le rôle de plateforme d’échange et de lieu de diffusion de la contestation, où la colère devient virale.
Nous recevons Fabrice Epelboin, enseignant à Sciences Po, où il anime l’Atelier numérique, spécialiste des réseaux sociaux et contributeur régulier à Reflets.info, un blog spécialisé.
Le mouvement des Gilets jaunes est-il une ubérisation de la contestation ? Nous parlons politique et numérique, mobilisation sur Facebook et influence des réseaux sociaux sur le débat public et la démocratie.




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L’oisiveté sauvera-t-elle le monde ?

L’oisiveté sauvera-t-elle le monde ?:









Quelle alternative à la vie laborieuse ? Tom Hodgkinson déroule une éthique de la paresse dans "L'art d'être oisif dans un monde de dingue" (Les Liens qui Libèrent, 2018).



"Avec l’essayiste britannique Tom Hodgkison, fondateur de la revue The Idler, « le paresseux », auteur de L’art d’être oisif dans un monde de dingue, best seller sorti en 2005 et enfin traduit en France en 2018, aux éditions Les Liens qui Libèrent, où il érige en principes tout ce que la société et la morale bannissent : sieste, grasse matinée, école buissonière, contemplation, mais aussi tabac et gueule de bois. 

Ce n’est pas impossible, de vivre une vie accomplie qui ne soit pas uniquement une vie de travail.  
(Tom Hodgkinson) 

 Manifeste pour un retour au bien vivre, hors des contrôles horlogers et des mythes qui, depuis la révolution industrielle, relient le travail et une vie d'effort à la morale conventionnelle. Eloge de la paresse, déjà traité par nombre d'auteurs, de Robert Louis Stevenson à Jerome K. Jerome, un appel à l'acceptation des simples plaisirs de la vie. 

Car sans excès, la consommation de tabac ou le premier verre de la journée pourraient, selon Tom Hodgkinson, être consommés dans une perspective créatrice et contemplative, et le travail créateur. Car ne rien faire, prendre son temps, c'est parfois faire plus efficacement.

Le problème avec les politiques, c’est qu’ils sont guidés par les principes utilitaires. Ils ne sont pas romantiques.  
(Tom Hodgkinson)

Aux Royaume Uni, L’Art d’être oisif sera suivi de L’Art d’être libre dans un monde absurde (Les Liens qui Libèrent, 2017), nouvel appel à la résistance dans un monde de la consommation, de l'ennui et de l’accélération."

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2018-11-06

L'impasse collaborative


Eloi Laurent


L'impasse collaborative. Pour une véritable économie de la coopération


EDITIONS Les liens qui libèrent, 2018



Notre époque est marquée par un paradoxe : nous vivons simultanément le règne de la collaboration et le recul, peut-être même le déclin, de la coopération. Le problème est général et profond : la coopération est aujourd’hui dévorée par la collaboration. 
des sociétés collaboratives d’où l’esprit de coopération disparaît sont des sociétés frénétiques mais dévitalisées, nerveuses mais instables, et finalement conservatrices, car incapables d’innovation et d’adaptation. 
Ce livre dévoile trois visages de la crise de la coopération que nous traversons : l’épidémie de solitude, qui, plus que la montée tant décriée de l’individualisme, isole les personnes et les empêche de faire société ; l’avènement des nouveaux passagers clandestins – multinationales, 1 % les plus fortunés… –, qui, à force de contourner, ridiculiser et saboter règles fiscales et droit social, finissent par décourager la coopération ; enfin, la guerre contre le temps, induite par une transition numérique hypertrophiée et une transition écologique négligée, rendant incertain l’avenir de la coopération sous la pression conjuguée d’une accélération du présent et d’un obscurcissement du futur.
C’est pourquoi il nous faut reconquérir les imaginaires et reconstruire les institutions de la coopération. En dépassant les « mythologies économiques » pour sortir de la croissance et retrouver la bienveillance de l’économie civile et la profondeur de l’économie écologique ; en endiguant la concurrence fiscale et sociale – d’abord en Europe – afin de restaurer la puissance coopérative des systèmes sociaux et fiscaux ; enfin en décélérant la transition numérique pour accélérer la transition écologique.

2018-10-25

Le Petit livre des couleurs, Michel Pastoureau | Editions Seuil

Le Petit livre des couleurs, Michel Pastoureau, 




144 pages
EAN 9782757841532







Ce n’est pas un hasard si nous voyons rouge, rions jaune, devenons verts de peur, bleus de colère ou blancs comme un linge. Les couleurs ne sont pas anodines.



Elles véhiculent des tabous, des préjugés auxquels nous obéissons sans le savoir, elles possèdent des sens cachés qui influencent notre environnement, nos comportements, notre langage, notre imaginaire. Les couleurs ont une histoire mouvementée qui raconte l’évolution des mentalités. 

L’art, la peinture, la décoration, l’architecture, la publicité, nos produits de consommation, nos vêtements, nos voitures, tout est régi par ce code non écrit. Apprenez à penser en couleurs et vous verrez la réalité autrement !


Michel Pastoureau"


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2018-10-01

Catégorisation, stéréotypes et préjugès

source Catégorisation, stéréotypes et préjugès:



"Pour mieux connaître le monde et les choses, on passe par une activité de Catégorisation et de comparaison.

La catégorisation est donc un processus automatique de base bien connu des chercheurs.

Dans le contexte humain, la catégorisation tend à légitimer les catégories en leur conférant plus qu’une existence, une essence.
On catégorise les gens et les objets en fonction de l’idée qu’ils possèderaient la même nature.
C’est le processus de catégorisation qui préside aux Stéréotypes."



Cependant, la catégorisation est un processus majeur de la construction de l'Identité sociale.
"Les stéréotypes sont des croyances partagées concernant les caractéristiques personnelles d'un groupe de personnes" LEYENS
Ce qui définit le stéréotype, c’est sa dimension consensuelle.
Pour mesurer les stéréotypes de façon concrète, on va soumettre au sujet une liste de traits concernant un groupe et le stéréotype sera défini à partir des items (propositions) les plus massivement choisis.
On peut alors calculer le « score de stéréotypie » pour chaque personne.

Les études sur les stéréotypes montrent qu’ils auraient une activation quasi automatique.
Il s’agit, en effet, de croyances apprises très tôt puisque certaines études tendent à montrer que vers 6,8 ans, l’essentiel est acquis.
Ces stéréotypes apparaissent comme des tendances spontanées à sur inclure et sur généraliser.

La formation du stéréotype correspondrait à une logique essentialiste. Cela consiste à expliquer ce que les gens font (conduites, comportements) par ce qu’ils sont (essence, nature).
Aussi, une logique essentialiste est-elle souvent apparentée à une logique raciste.

Le préjugé est, quand à lui, une attitude défavorable envers une ou plusieurs personnes en raison de leur appartenance à un groupe particulier.
On l’a souvent décrit comme manifestant une forte charge affective et de l’hostilité.

Si le stéréotype est plutôt descriptif et collectif, le préjugé serait plus individuel et normatif.

Les stéréotypes sont sensibles à l’évolution des rapports entre les groupes (notamment conflictuel ou de domination). C’est particulièrement visible concernant les groupes qui ont été en conflits avec les américains:
L'allemand est travailleur en 1932, pour ne plus l'être en 1955 et le redevenir en 1967
Le japonais est beaucoup plus rusé avant la guerre qu'après
Les noirs sont de moins en moins paresseux et superstitieux et de plus en plus sportifs et musicaux
On observe que dans toutes les sociétés, il existe des groupes de personnes qui sont affublés d'un stéréotype d'infériorité.

Les stéréotypes apparaissent alors comme une définition du groupe, l'essence même du groupe. Cela nous apparaît bien souvent comme une réalité et non comme une croyance. Et cela, d'autant plus que la réalité semble bien confirmer la validité du stéréotype.

Pour exemple, on trouve peu de femme dans les filières scientifiques.

Ce constat peut être interprété de différentes façons. (thèse biologiste ou thèse culturelle)

Cependant certains chercheurs comme Leyens ont fait l'hypothèse suivante:

Le stéréotype, la réputation dont les groupes font l'objet, aurait un effet direct sur les performances du groupe et notamment quand il est rendu saillant, activé.

On appelle ce récent courant de recherche "la Menace du stéréotype".

La menace du stéréotype est contextuelle, situationnelle. Cela ne correspond pas forcément à une intériorisation du stéréotype en terme d'image de soi dévaluée. La personne doit avoir conscience de la réalité du stéréotype, par contre elle n'y adhère pas nécessairement.

La menace induirait un script d'échec dans une situation donnée.

Les Sujets du groupe stigmatisé auraient peur de confirmer le stéréotype. Cela augmenterait leur anxiété face à la pression évaluative de la situation. Ainsi, cela pourrait provoquer des pensées interférentes qui gêneraient le sujet dans ces activités. Cela pourrait également entraîner de la sur prudence (aller plus lentement, faire plus attention...)

Les expériences montrent parfois que le simple fait d'évoquer le groupe (femmes, chomeurs...) sur la première page du protocole va activer une menace du stéréotype. Et les sujets vont être amenés à se conformer au stéréotype.

La catégorisation peut donc donner lieu à de la Discrimination. Pour exemple, le fait de dire "les RMIstes", "les racailles", "les handicapés" est potentiellement dangereux puisqu' il se pourrait bien qu'ils confirment les attentes.

Les psychologues sociaux préfèrent les termes de "personnes en situation de précarité", "de jeunes de milieux défavorisés qui adoptent des comportements violents", "de personnes en situation de handicap".

Le fait de dire cela n'est pas pour jouer sur les mots, mais bien pour dénoncer des formulations qui naturalisent les problèmes sociaux.


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2018-07-25

Spinoza Dieu est nature

Spinoza et la Qabalah:



Immanence et transcendance

Pour Spinoza, Dieu est immanent et non transcendant. Il est dans toute la nature, dans ce qui est créé, il est éternel et infini comme le monde créé. De tout temps il y a eu l'univers et il y aura toujours l'univers, et cet univers contient le divin: il n'y a donc ni début ni fin.
"L'essence de Dieu est dans la puissance": comme Dieu est Nature, cette expression signifie que l'essence de la Nature ou "substance" se manifeste par son pouvoir illimité, dans l'espace et dans le temps, le pouvoir de créer, de transformer et d'évoluer. Toute chose est la substance, sous l'aspect singulier et concret qui est le sien. Contrairement à la pensée de la Qabalah, il n'y a pas de place pour un dieu personnel et secret.
Le dieu de Spinoza est un peu grec; il est lié à la nature et on ne se pose plus les questions de la création: quand? comment? La réponse est que Dieu est révélé et contenu dans tout ce qui est créé. Quant à pourquoi la création, Spinoza rejoint néanmoins sur ce point précis certains qabalistes: Dieu crée le monde par amour pour lui-même, pour se contempler, étant lui-même ce monde.

L'immanence dans la tradition de la Qabalah est la Divine Présence ou Shékhinah, dont l'attribut est la dixième et dernière séphirah de l'Arbre de Vie, en contact avec l'univers créé. Cette présence au féminin ne se confond pas totalement avec la Nature et ne se limite pas aux lois qui régissent le monde. Elle remplit l'univers créé de la lumière du divin et de son nom, et elle est perçue par ceux qui la cherchent, à travers le monde intermédiaire des anges et des âmes, celui qui se confond avec le monde des lettres hébraïques. La présence de la Shékhinah est plus ou moins forte en fonction du comportement moral du peuple d'Israël. Cette présence est consécutive à la fracture originelle et elle est provisoire: lorsque la "téshouvah" ou "retour/rédemption" aura gagner le coeur de l'humanité, la Shékhinah rejoindra son giron pour retrouver l'unité originelle, dans la transcendance.

Pour Spinoza, la question de la transcendance ne se pose même pas. On ne peut croire que ce que l'on voit et toute croyance en un dieu caché n'est que superstition de l'ignorant ou moyen pour asservir le peuple. Spinoza n'est ni croyant ni religieux, son univers est rationnel et scientifique, objectif et matériel. Dieu n'existe que dans sa connaissance, c'est-à-dire la connais-sance continue et approfondie de l'univers, et celle de soi-même, infime partie de cet univers.
Le "connaître Dieu" rapproche Spinoza des qabalistes, mais uniquement sur ce point. Car toute la dimension d'une recherche de la transcendance par la voie de la rédemption n'existe pas chez lui, puisqu'elle n'est que subjectivité. Ainsi la prière ou la méditation ne seraient que des subterfuges liés à la pauvreté de la pensée ou à la peur de la mort: celle-ci est une fin et non un début. Il n'y a donc pas de monde "à venir" ou de monde intermédiaire, et il faut vivre sa vie pleinement et joyeusement car il n'y a pas d'autre vie, la mort étant la fin du parcours naturel de l'homme. Seule sa pensée lui survit, et c'est dans la pensée que l'homme est éternel puisque la pensée ou l'esprit est l'âme. En perfectionnant cette pensée à l'extrême par la voie de la raison, on contribue à la communion avec Dieu et on atteint la "béatitude" terrestre.

La raison et les sentiments
Pour poursuivre la comparaison avec la tradition de la Qabalah, celle-ci enseigne aussi qu'il faut jouir pleinement et le plus joyeusement possible de la vie matérielle car la vie future est d'un autre ordre, d'une autre forme. Par contre la Qabalah ne ferme pas la voie et plutôt encourage le retour vers un monde intangible et non perceptible aux sens du commun des mortels. Par contre, dans cette recherche du divin, la Tradition n'encourage pas la communion avec Dieu. Bien au contraire, une distance doit être établie entre l'homme et le divin, résultant d'un équilibre entre l'amour et la crainte de ce divin, contrairement à la pensée de Spinoza qui engage l'homme à adhérer totalement à la nature-Dieu.

Le monde de l'imaginaire et du rêve est étranger à Spinoza, car il est antinomique au monde de la raison. Celui-ci estime, de plus, que les institutions politiques pourraient s'en emparer et l'exploiter pour mieux asseoir leur autorité, quand ce n'est pas pour asservir les plus crédules.
L'univers de Spinoza est mathématique, mais limité aux connaissances acquises et prouvées; il n'y a aucune extrapolation hasardeuse vers un au-delà; il n'y a pas de hasard! On a appelé Spinoza, l'athée de "système".
L'homme est déterminé; s'il croit être libre, c'est qu'il ne sait pas, parce qu'il est ignorant. L'homme obtient sa liberté à travers le perfectionnement de sa connaissance de Dieu: cette connaissance est amour, mais cet amour est purement intellectuel.
Quant aux sentiments, ils découlent tous de la triade "désir, joie et tristesse". Le désir est l'essence de l'homme qui le pousse à se réaliser en acte et à être lui-même. Quand la puissance d'agir de son corps et de son esprit augmente, il est joyeux; inversement quand cette puissance diminue, il est triste.

L'homme, comme la nature, agit par nécessité, sans fin; par ignorance, l'homme a l'illusion d'une fin. Le "bien" est ce qui est prouvé utile par la raison et hors de toute passion, le "mal" est ce qui nous empêche d'accéder à ce "bien". L'homme joyeux met en oeuvre toutes ses facultés rationnelles et toutes les forces de son esprit et de son corps pour atteindre et communier avec Dieu-Nature et il écarte de son chemin toutes les embûches intérieures et extérieures qui caractérisent le mal et qui l'empêchent d'atteindre son objectif. L'homme triste est privé de Dieu parce qu'il pense "mal" et ne mobilise pas son potentiel utile dans cette recherche de la connaissance intellectuelle du divin.
Ainsi on peut trouver le bonheur en recherchant ce qui est utile, sous la conduite de la raison, en accroissant la puissance de l'esprit. Prendre conscience de l'union intime de notre esprit à Dieu, qui est la Pensée par excellence, c'est se connaître soi-même comme pensée de Dieu et participer à sa nature. Comprendre Dieu est le salut: comprendre ses attributs, ses actions, ses oeuvres, comprendre les choses singulières, non plus par des lois abstraites, mais par la vision des choses elles-mêmes.
Selon la Tradition, comprendre Dieu ou l'autre, c'est les aimer non seulement par l'esprit mais aussi par le coeur, même si on s'engouffre alors dans les errements de la raison et qu'on offense la pensée de Spinoza. Rappelons ici que dans la biographie de Spinoza, il n'y a pas de femmes, pas d'amies, ni de maîtresses, ni de conjointes: il n'y a que les trois femmes du père, dont la mère de Baroukh. Et il n'y a pas d'enfants...
Au delà des notions de divin et de bonheur, il existe une différence majeure entre la pensée de Spinoza et celle de la Tradition de la Qabalah: le sens du temps.

Le sens du temps
Chez Spinoza le temps est celui de la Nature, éternel; il n'intervient pas dans la recherche de Dieu. Le temps comme la mort n'ont qu'une réalité subjective, apparente: la pensée "vraie" les dénonce en les démystifiant. Le monde "vrai" est sans origine et sans fin. La "vérité" est éternelle et le sens absolu est dans la pensée de Dieu. L'individu meurt, sa pensée vit: elle participe à la pensée du tout, de Dieu. "Soi" est en Dieu, à travers la conscience universelle du monde. La vertu c'est de comprendre et, comprendre, c'est vivre dans l'éternité.

Dans la tradition de la Qabalah, le temps est le facteur principal, au point que tout est mis en oeuvre pour le créer et, par cette création, on se rapproche du divin. La mort comme la naissance ne sont que des fractures qu'on répare dans le parcours de la vie, grâce au temps qu'on crée.



La religion
Pour répondre aux besoins psychiques d'irrationnel de la "multitude" faible et ignorante, toute religion historique se fonde sur le culte, la prière et sur la révélation. Autoaliénée de ce fait, et subissant la flatterie et la démagogie des dirigeants religieux, cette multitude est prête à se soumettre jusqu'au sacrifice. Elitiste mais généreux, Spinoza propose alors un programme pour faire parvenir progressivement le peuple à une "semi-rationalité".
Dans une première étape, il faut bannir les religions historiques et les remplacer par la "RPU", la religion populaire et universelle, religion de la raison mais dépouillée de la complexité de la doctrine: le peuple n'a pas besoin de comprendre l'intégralité des processus logiques qui mènent à la vérité de la raison universelle. Il suffit qu'il obéisse à ce qui lui est présenté comme raisonnable par un Etat laïque et éclairé. Il pourra alors atteindre cette "semi-rationalité", sous la double autorité de la raison et de la...Bible révélée, à condition que le message biblique soit réinterprété et que son contenu soit objectivé comme une science. En effet, il est trop tôt ou imprudent de dépouiller le peuple d'une "drogue" encore nécessaire; mais Spinoza choisit la Bible juive, plus facile à rationaliser.
Dans une deuxième étape, pour émanciper le peuple, l'Etat doit procéder à sa formation; il doit définir et inculquer les normes de cette "semi rationalité": l'école laïque se substitue à l'école des prêtres et des rabbins. Dans l'attente et l'espoir d'un état général de "la rationalité universelle", qui le rendrait alors inutile, l'Etat seul est détenteur de la vérité normée, à laquelle le peuple doit obéir pour parvenir à la raison, par la répétition et l'habitude.
Pour diffuser ce programme, les intermédiaires les mieux placés sont constitués de l'élite conquise à la doctrine de la raison: ils doivent utiliser un langage du type mathématique et mettre en oeuvre une pensée à base de déductions logiques; leur attitude doit néanmoins être prudente et ils doivent dissimuler habilement leurs objectifs. Ils doivent parvenir à leurs fins par la persuasion tout en utilisant la méthode polémique, en faisant ressortir par exemple les contradictions objectives et flagrantes de la Bible, pour en saper les bases.
Echafaudé il y a plus de trois siècles et demi, ce programme utopique mais habile peut encore plaire, les idées de Spinoza revenant à la mode dans cette fin de millénaire, où l'élite laïque ou athée est en plein désarroi devant un vide d'idées et d'idéaux. Mais ce programme comporte les dangers d'un despotisme de la raison, d'un comportement "politiquement correct", d'un conformisme, voire d'un fascisme scientifique.

Messianisme et retour
Pourtant, comme celle de la Qabalah, la pensée de Spinoza est teintée d'un certain messianisme. Mais contrairement au messianisme qabalistique ou h'assidique qui laisse à chacun, du plus humble et du plus ignorant au plus intelligent et au plus lettré, la possibilité de choisir la voie personnelle du Retour ou de la rédemption, d'y cheminer avec ses propres moyens et de contribuer à la connaissance universelle du divin, Spinoza propose le salut à l'élite des "happy few" capables d'atteindre la connaissance du "troisième type". Rappelons que la connaissance du premier type est celle de la superstition du plus grand nombre. Celle du deuxième type est la raison. Le troisième type de connaissance est l'"essence formelle de certains attributs divins menant à la connaissance de l'essence des choses", soit en termes clairs, l'intuition géniale fondée sur une longue recherche rationnelle et un travail approfondi préalables: c'est la méthode de la découverte scientifique. En découvrant les lois immuables de la Nature, on découvre Dieu.
La Qabalah propose également des voies de recherche basées sur la concentration et sur la contemplation qui doivent conduire à une intuition prophétique. Mais contrairement à Spinoza, elle n'a pas écarté d'emblée la part d'irrationnel dans l'homme, qu'elle considère tel qu'il est, englué ou non dans le monde matériel, et elle lui propose diverses voies de transcendance du divin.

Génial et précoce, Spinoza lisait le Talmud dans le texte à treize ans. On peut émettre l'hypothèse qu'il s'est intéressé aussi à la Qabalah, si florissante en Europe depuis le Moyen Age, ne serait ce que par simple curiosité. Mais cela ne peut être qu'une simple hypothèse car on ne lui connaît aucun maître qabaliste. Peut-être a-t-il été initié dans le secret de ses lectures? Toujours est-il que nous avons la conviction que pour échafauder sa doctrine éthique, eschatologique et politique, Spinoza a subi aussi bien l'influence du cartésianisme et du rationalisme naissants que celle de l'ésotérisme juif, si propice à un marrane ou à un ex-marrane.
Comme la Qabalah, Spinoza dérange: la raison et la logique poussées à l'extrême dans un système philosophique d'une grande cohérence ont aussi bien effrayé les religions établies qu'inspiré, fasciné ou interpellé tous les philosophes depuis cette époque: Spinoza a été plus haï qu'aimé. Il a été exclus par sa communauté, il a été considéré comme hérétique et dangereux par les catholiques et par les protestants, il a été dénigré par les philosophes. Il a échappé à un attentat. Spinoza dérange, non seulement parce qu'il propose une discipline dans la pensée, mais comme la Qabalah, il propose un cheminement non conventionnel vers la Vérité, une possibilité de se dépasser.

Devant les excès dogmatiques des religions établies et organisées et leurs conséquences connues de rejets, d'expulsions, de massacres et autres autodafés, s'appuyant sur des prémices prometteuses de délivrance de l'homme et de son angoisse par la raison, Spinoza a mis les voiles et chargé la barque d'un seul côté, croyant détenir la seule Vérité: il a négligé la Voie du Milieu qu'il a certainement entrevu dans ses probables lectures du Zohar ou lors de son polissage patient et précis des lentilles optiques. Mais la tuberculose et la mort précoce ont eu raison de sa maturité et il a sans doute laissé la tâche de redresser la barre de ses doctrines, aux générations futures (*).

Immanence et transcendance ne sont-elles pas les deux mamelles d'une même raison universelle?

(*) Spinoza a vécu 43 ans, au milieu du 17 ème siècle, presqu' en même temps que Shabetay Zvi, le faux Messie, et il a dû être sensibilisé par cette farce métaphysique. Il est né à l'aube de l'ère scientifique et on commençait alors à découvrir le nouveau monde et le sens de la raison. Il lui fallait bannir toute irrationalité et toute imagination, représentées alors par la religion et la superstition. C'est seulement depuis moins d'un demi siècle que l'on sait que le cerveau de l'homme a une zone qui commande l'irrationnel, qui est alors une nécessité physique qu'on ne peut occulter sans dommage. De même les dernières doctrines sur la constitution de l'univers laissent une place considérable aux phénomènes incontrôlables.

Albert SOUED - septembre 1994


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2018-07-07

Le problème Spinoza - Irvin D. Yalom - Babelio




ISBN : 2253236799 

Éditeur : LE LIVRE DE POCHE (02/05/2018)



Note moyenne : 4.2/5 (sur 484 notes)


Résumé :
Le 10 mai 1940, les troupes nazies d’Hitler envahissent les Pays-Bas. Dès février 1941, à la tête du corps expéditionnaire chargé du pillage, le Reichsleiter Rosenberg se rue à Amsterdam et confisque la bibliothèque de Spinoza conservée dans la maison de Rijnsburg. 


Quelle fascination Spinoza peut-il exercer, trois siècles plus tard, sur l’idéologue nazi Rosenberg ? L’œuvre du philosophe juif met-elle en péril ses convictions antisémites ? Qui était donc cet homme excommunié en 1656 par la communauté juive d’Amsterdam et banni de sa propre famille ? 



Le Dr Yalom aurait-il pu psychanalyser Spinoza ? ou Rosenberg ? Le cours de l’histoire en aurait-il été changé ? Dans la lignée de son bestseller Et Nietzsche a pleuré, ce nouveau roman d’Irvin Yalom, à la fois incisif et palpitant, nous tient en haleine face à ce qui fut de tout temps Le Problème Spinoza.






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