2026-06-19

Ploutocratie, Aristocratie et confiscation des droits des citoyens

 


Analyse comparative :

La question de la confiscation des droits des citoyens se pose différemment selon la nature du régime. Voici une analyse pour les régimes ploutocratiques et aristocratiques, en complément de celle sur l'autoritarisme :

I. Régime Ploutocratique (Gouvernement des Riches)

  Définition : Un système où le pouvoir politique réel est exercé par et pour les détenteurs de la richesse économique (individus, corporations, groupes financiers). La ploutocratie peut exister au sein de systèmes formellement démocratiques.


  Confiscation des droits ? Oui, de manière systémique et souvent insidieuse, mais différente de l'autoritarisme.

    *   Mécanismes de confiscation :
           Influence disproportionnée : Les riches financent massivement les campagnes électorales, les lobbies et les médias, orientant l'agenda politique et la législation en leur faveur (droit à une représentation équitable confisqué*).


           Accès inégal à la justice : La qualité de la défense et l'accès aux recours juridiques dépendent souvent des moyens financiers (droit à un procès équitable et à l'égalité devant la loi compromis*).


           Privatisation de l'espace public : La concentration des médias entre les mains de grands groupes limite la pluralité des opinions (droit à une information libre et diverse confisqué*). L'influence sur les réseaux sociaux via le "capital de visibilité" crée des inégalités d'expression.


           Corruption et capture de l'État : L'État est "capturé" par des intérêts privés, servant leurs objectifs plutôt que l'intérêt général (droit à une administration impartiale et au bien commun confisqué*).


           Marchandisation des droits : L'accès à des services essentiels (santé, éducation de qualité, environnement sain) devient largement tributaire de la richesse (droit aux conditions de vie décentes et à l'égalité des chances confisqué*).

    *   Nuances :
           Les droits politiques formels (vote, candidature) peuvent exister, mais leur exercice effectif et leur impact* sont fortement limités pour les non-riches.
        *   Les libertés civiles (expression, mouvement) peuvent être préservées en apparence, mais leur portée réelle est minée par l'inégalité économique et l'influence des puissances d'argent.
        *   La confiscation est moins brutale que dans un régime autoritaire, mais tout aussi efficace pour maintenir une oligarchie au pouvoir et perpétuer les inégalités.


II. Régime Aristocratique (Gouvernement des "Meilleurs" / d'une Élite Héréditaire ou de Naissance)

  Définition : Un système où le pouvoir politique est détenu par une minorité considérée comme "supérieure" par la naissance (noblesse), la vertu supposée, le mérite (dans une vision idéalisée), ou l'appartenance à un groupe fermé. Historiquement dominant (monarchies féodales, certaines républiques oligarchiques).


  Confiscation des droits ? Oui, par définition, car fondé sur l'inégalité de statut politique.

    *   Mécanismes de confiscation :
           Exclusion politique de principe : La majorité des citoyens (le "demos") est exclue du pouvoir et de la prise de décision politique centrale par sa naissance ou son statut (droit à la participation politique et à la souveraineté populaire niés à la base*).


           Privilèges juridiques : L'aristocratie bénéficie souvent de lois, de tribunaux et de peus différents de ceux du peuple (droit à l'égalité devant la loi confisqué*).


           Monopole des charges et du pouvoir : Les positions de pouvoir (gouvernement, haute administration, armée) sont réservées à l'élite aristocratique, fermant l'accès aux autres (droit à l'égalité des chances et à la méritocratie confisqués*).


           Contrôle de la terre et des ressources : La base économique du pouvoir aristocratique (souvent la propriété foncière héréditaire) perpétue la dépendance économique et sociale du peuple (droits économiques et sociaux limités par le statut*).


           Légitimation idéologique : Le système est justifié par des doctrines (droit divin, supériorité naturelle, tradition) qui nient le principe d'égalité des citoyens en droits (droit à la dignité et à l'égale considération confisqués*).

    *   Nuances :
           Aristocratie "éclairée" vs. oligarchie fermée : Une aristocratie théoriquement fondée sur le mérite et le service de l'intérêt général (vision platonicienne) pourrait en théorie* mieux protéger certains droits que l'autoritarisme ou la ploutocratie pure. En pratique, elle dégénère souvent en oligarchie fermée défendant ses privilèges.


        *   Droits limités mais existants : Le peuple peut avoir certains droits coutumiers ou locaux reconnus par l'aristocratie (pour éviter la révolte), mais ils ne sont pas des droits politiques universels et inaliénables.


        *   Stabilité vs. Liberté : Ces régimes peuvent apporter une certaine stabilité et continuité, mais au prix des libertés politiques fondamentales et de l'égalité.

Conclusion Comparative :

  Autoritarisme : Confisque les droits par la force brute, la répression ouverte et la destruction des contre-pouvoirs. La confiscation est directe, totale et violente pour les droits politiques et civils.


  Ploutocratie : Confisque les droits par l'influence économique, la corruption structurelle et la transformation des droits en privilèges monnayables. La confiscation est insidieuse, sape l'égalité réelle et l'effectivité des droits formels, pervertissant souvent les mécanismes démocratiques de l'intérieur.


  Aristocratie : Confisque les droits par l'exclusion de principe basée sur le statut héréditaire ou l'appartenance à une élite fermée. Elle nie fondamentalement l'égalité politique et souvent juridique des citoyens, réservant le pouvoir et ses privilèges associés à une minorité.

En résumé : Si les mécanismes diffèrent (force brute, pouvoir de l'argent, privilège de naissance/statut), ces trois types de régimes non-démocratiques confisquent tous, fondamentalement, les droits politiques pleins et égaux des citoyens, ainsi que l'égalité réelle devant la loi et les chances.

 Ils substituent la souveraineté du peuple (démocratie) par la souveraineté d'un individu/parti (autoritarisme), d'une élite économique (ploutocratie) ou d'une élite de statut (aristocratie).

 L'étude de ces régimes souligne ainsi que la garantie effective des droits requiert non seulement leur reconnaissance formelle (comme dans certaines ploutocraties ou aristocraties "libérales"), mais surtout des institutions et un équilibre des pouvoirs qui empêchent leur confiscation par une minorité quelle qu'elle soit.

GTP

Générateur de Textes pour la Paix

La fuite de soi, le masque du divertissement Leçons pascaliennes



la démultiplication des puissances techniques de la distraction a dorénavant de quoi inquiéter. 

Le cinéaste Robert Bresson le notait déjà : « Cinéma, radio, télévision, magazines sont une école d’inattention : on regarde sans voir, on écoute sans entendre [2]. »

« L’attention de l’esprit est la prière naturelle que nous faisons à la vérité intérieure, afin qu’elle se découvre à nous [1]. » Parole difficile que celle de Malebranche, car l’époque est bien, en son actualité la plus vive, à la distraction, à son culte. Et la démultiplication des puissances techniques de la distraction a dorénavant de quoi inquiéter. Le cinéaste Robert Bresson le notait déjà : « Cinéma, radio, télévision, magazines sont une école d’inattention : on regarde sans voir, on écoute sans entendre [2]. »


Le constat, certes préoccupant, demeure cependant fort banal et sans force. Et la dénonciation n’offre, en particulier, aucune puissance d’éclaircissement si elle ne se donne pas les moyens d’atteindre la chose elle-même. 

Car l’homme n’est pas simplement l’existant qui ne cesse d’être le jouet de tout ce qui, au dehors comme au dedans de lui-même, commande à ses actes, lors même qu’il voudrait en être le maître. Il est aussi celui dont l’existence est comme une perpétuelle fuite de soi, comme si le fait de s’égarer constituait, en fait, un vœu inavoué. 

  Cette fuite de soi, Pascal la nomme « divertissement », agitation incessante qui mobilise à ce point l’existence de l’homme qu’elle lui permet de ne plus penser à ce qui importe le plus à sa vie : le sens de sa condition mortelle. En son fond, se divertir signifie masquer que « le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste » (L 165) [3]. 

Le divertissement est ainsi l’expression de notre misère. Mais il est aussi un remède contre la conscience de cette misère : exactement comme le pharmakon grec, le divertissement est à la fois remède et poison. « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement. Et cependant c’est la plus grande de nos misères.

 Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous et qui nous fait perdre insensiblement » (L 414). C’est cela qu’il faut penser.

« Mendier le tumulte » pour ne pas « se sécher d’ennui » [4]

D’emblée, une distinction s’impose, car l’égarement du divertissement n’est aucunement de même nature que l’erreur et il n’a pas les mêmes conséquences sur la conduite de la vie. Le divertissement est l’illusion consentie dans laquelle l’existence s’égare au point de perdre le sens de ce qui importe le plus pour elle : la confrontation avec la « condition faible et mortelle » (L 136). Cette illusion a sa racine au dedans même de la pensée qui se refuse à admettre ce que pourtant elle ne voit que trop. Le divertissement n’est donc pas un voile qui s’interposerait entre le réel extérieur et le regard de la pensée, brouillant toutes choses et les rendant floues : c’est un masque que l’homme impose sur son visage pour ne pas se laisser voir tel qu’il est, pour se cacher à soi-même ce qu’il ne peut ignorer, mais, dans le même temps, ce qu’il ne peut supporter, la misère de sa condition d’homme, la misère de n’avoir à vivre qu’une vie de brève durée. De la même façon, le divertissement n’est pas non plus seulement la fausseté de l’ostentation sociale des apparences : il n’est pas l’« entre-tromperie » et l’« entre-flatterie » (L 978) appelées par tous les jeux de faux-semblants liés à l’institution sociale de notre « être imaginaire » (L 806), mais le fruit du fait permanent de la misère de l’homme.




De cette misère, le révélateur est l’ennui. « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide » (L 622). Il faut comprendre que l’ennui n’affecte pas, entre autres tonalités affectives, l’homme.

 L’homme l’endure en tant même qu’il est : « Condition de l’homme. Inconstance, ennui, inquiétude » (L 24) [5]. C’est que l’ennui fait atteindre le fond même de la misère de l’homme, le lieu où toute cause extérieure ou particulière du malheur s’efface devant cette fracture qu’est l’homme pour lui-même, lui qui est en souci de coïncider avec lui-même et avec la vie, sans distance ni empêchement, dans un « plein repos », et, en même temps, dans l’impossibilité de supporter une telle coïncidence.

Auteur 

Par Dominique Weber / Pages 631 à 641 

Extrait de l'article de la revue Études 2001/12 Tome 395 décembre 2001

https://shs.cairn.info/revue-etudes-2001

2026-06-01

Un débat public biaisé en période de crise economique et sociale

                                                                  visual / getmerlin.in/fr/bonkers

Dans un contexte de crise économique et sociale profonde, il est alarmant de constater que la population française méconnaît largement une caractéristique majeure et décisive des textes fondateurs de la République ainsi que le fonctionnement de son administration étatique. Cette carence de connaissances interroge nos institutions, de l’école aux médias, en passant par l’enseignement supérieur et les discours politiques.

 Chaque responsable politique doit impérativement s’interroger sur la clarté et la pertinence de ses propos concernant ce sujet crucial. 

De même, les journalistes doivent se demander si leurs écrits et leurs interventions contribuent à éclairer les citoyens ou, au contraire, les maintiennent dans l’ignorance. Ce déficit d’information soulève des questions légitimes sur la transparence et la qualité du débat public dans notre démocratie.

Comment les citoyens peuvent-ils faire des choix informés alors qu'ils manquent des connaissances de base sur des sujets aussi fondamentaux ?  La responsabilité de cette situation incombe aux divers acteurs politiques, médiatiques et éducatifs. 

Il est primordial que la population française puisse accéder à une information fiable et exhaustive sur le fonctionnement de son gouvernement et sur les impacts réels des politiques publiques sur la vie quotidienne et l’économique du pays. 

 Seul un débat public nourri, transparent et honnête permettra de prendre des décisions à la hauteur des défis socio-économiques colossaux auxquels notre pays est confronté. Sans cela, le risque est grand de voir se perpétuer des inégalités croissantes et une perte de confiance accrue envers les institutions.

PW.Ai




PRÉAMBULE

Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l'homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu'ils ont été définis par laDéclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de1946, ainsi qu'aux droits et devoirs définis dans la Charte de l'environnement de 2004. En vertu de ces principes et de celui de la libre détermination des peuples, la République offre aux territoires d'outre-mer qui manifestent la volonté d'y adhérer des institutions nouvelles fondées sur l'idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité et conçues en vue de leur évolution démocratique. ________

 ARTICLE PREMIER. 
La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu'aux responsabilités professionnelles et sociales.


 (extrait) source 
Texte intégral en vigueur à jour de la révision constitutionnelle du 8 mars 2024 cliquez Version PDF

Un nouveau totalitarisme, celui du marché


Un article publié dans la revue Spirale, no 176, janvier-février 2001, p. 16.

Un " totalitarisme" qui exerce aujourd’hui son emprise, dans des sociétés qui se réclament pourtant de la démocratie, est celui qui veut paradoxalement justifier son existence au nom d’une plus grande liberté, celle du marché, mais qui ne laisse en réalité d’autre choix que de s’intégrer à la logique d’une pensée unique, d’un mode unique d’agir, une logique qui s’est infiltrée dans nos vies de manière tacite sous la forme d’une guerre non déclarée, qui enchaîne les populations et lie leur sort à la santé du capital, à la prospérité des investissements. 

Cette logique est celle du néolibéralisme, qui s’est implanté à partir de la fin des années 1970 en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, pour se généraliser à l’échelle du monde entier au cours des deux décennies suivantes et régner dès lors en maître absolu, soumettant toute l’activité économique et sociale aux seules lois du marché. Il s’agit bien d’un retour au libéralisme après une période de quelque quatre décennies qui avaient vu triompher l’interventionnisme étatique. 

Mais ce libéralisme est d’un type nouveau dans la mesure où le champ de son déploiement est celui d’une économie « globale » entièrement mondialisée où le principe de la liberté des échanges a été poussé à un point tel que les États en sont arrivés à confier aux marchés et aux institutions internationales qui en assurent la domination intégrale, des pouvoirs supranationaux qui priment sur la souveraineté des États et le contrôle de la démocratie parlementaire sur des enjeux majeurs de la vie sociale, désormais décidés par les impératifs du profit et de la compétitivité internationale.

Le totalitarisme d’aujourd’hui est celui de la domination totale par le marché. L’étendue de son pouvoir, en voie d’achèvement au niveau mondial depuis la chute de l’économie planifiée dans l’ex-Union soviétique et ses satellites d’Europe centrale et orientale, ne s’arrête pas à la sphère de l’économie. Le totalitarisme du marché poursuit son action dirigée vers la transformation complète de l’individu en homo oeconomicus, en individu qui penserait tout en termes économiques, comme le soutient depuis des décennies la science économique officielle fondée sur le principe de l’individualisme méthodologique. 

Sans sombrer dans le catastrophisme, on ne peut écarter aujourd’hui, avec les progrès phénoménaux du génie génétique et leur appropriation privée par les entreprises multinationales dans un monde qui n’obéit qu’aux lois du marché et du profit, l’hypothèse d’un éventuel recours au clonage généralisé et aux mutations génétiques pour achever, dans une version moderne d’eugénisme, ce modelage de l’individu aux besoins de l’économie.

Des conditions propices à la domination totale

Le chômage croissant, la mise à sac des programmes publics de protection sociale, la destruction de l’emploi stable auquel on substitue l’emploi contractuel et à temps partiel, le recul de la syndicalisation, l’accroissement des inégalités à l’intérieur des pays et entre pays riches et pays pauvres, l’insécurité, la misère et le désarroi social qui en résultent constituent le processus même de la constitution de la société atomisée, condition de sa domination totale et terrain fertile à l’émergence d’une forme extrême de cette domination.

 La profilération d’une multitude de groupes racistes, xénophobes, néofascistes et néonazis dans un grand nombre de pays et les récents succès électoraux de partis politiques d’extrême droite démontrent qu’il ne s’agit pas d’une simple hypothèse d’école. La regrettable décision de l’Union européenne, prise en septembre 2000, de lever les sanctions imposées à l’Autriche à la suite de l’entrée au gouvernement de ce pays en février 2000 du FPÖ (Freiheitlische Partei Österreichs), parti d’extrême droite dirigé par le raciste Jörg Heider, en dit long sur la détermination des quatorze « démocraties » européennes à prendre les moyens qui s’imposent pour barrer la route à une remontée de l’extrémisme de droite.

Venant de gouvernements dirigés par des partis de droite, une telle attitude n’est pourtant pas aussi inattendue à la lumière de l’histoire. Il n’est en effet un secret pour personne, par exemple, comme le rappelle Hobsbawm, que le conservateur britannique Winston Churchill cachait mal sa sympathie à l’égard de Benito Mussolini et de son régime fasciste et que sa motivation à se présenter peu après comme le chef de file de la lutte anti-fasciste n’était motivée que par la menace réelle que représentait pour la Grande-Bretagne la puissance montante de l’Allemagne nazie. On sait par ailleurs que les « démocraties » européennes qu’étaient la France et la Grande-Bretagne, voyant en Hitler le fer de lance de la croisade antibolchevique, n’avaient pas hésité à s’allier à Hitler et Mussolini en signant en 1938 le traité de Münich, qui laissait Hitler libre d’annexer la Tchécoslovaquie et lui fournissait le tremplin d’une attaque prochaine contre l’URSS.

Venant de gouvernements « socialistes », social-démocrates ou travaillistes comme les gouvernements français, allemand et britannique, dirigés par des partis s’affichant comme partisans d’une « troisième voie », celle du partenariat, la banalisation de l’entrée du FPÖ au sein du gouvernement autrichien est-elle moins inattendue?  La réponse à cette question s’impose d’elle-même lorsqu’on se souvient que le Parti socialiste autrichien, déjà protagoniste de la « troisième voie » dans les années soixante-dix, a joué un rôle clef pour contribuer à donner une crédibilité politique au FPÖ d’extrême droite et à favoriser ainsi sa progression, en gouvernant en coalition avec lui de 1983 à 1986.

Dans un article intitulé « Le fascisme libéral » publié en août 2000 dans le Monde diplomatique, le Sous-commandant Marcos, dirigeant de l’Armée zapatiste de libération nationale du Chiapas au Mexique exprime cette préoccupation dans les termes suivants :

La fameuse « troisième voie » ne s’est pas seulement révélée, ici et là, fatale pour la gauche, mais peut constituer, par endroits, une rampe de lancement pour le néofascisme.

Ces rappels font ressortir avec une grande acuité les dangers qui se profilent aujourd’hui et les moyens absolument nécessaires à mettre en œuvre pour y faire échec, dont le principal consiste incontestablement à contrer le processus de l’atomisation sociale par l’action organisée unitaire et la mobilisation sur une base de classe, en toute indépendance, pour la défense des intérêts de la grande majorité de la population.

Texte de : Louis Gill, économiste

Professeur retraité de l'Université du Québec à Montréal

«L’atomisation sociale : condition de la domination totale ». Un article publié dans la revue Spirale, no 176, janvier-février 2001, p. 16. [Autorisation accordée par l'auteur le 4 janvier 2005 de diffuser ce texte.] 

Lien 

http://classiques.uqac.ca


Avons-nous perdu le goût de la démocratie?

"La démocratie est un combat. Nous l’avions oublié, dans l’euphorie de la chute du mur de Berlin. La montée en puissance de régimes ­illibéraux ou totalitaires et la guerre en Ukraine sont venus nous le rappeler.
Devant le délitement de notre vie politique et les crises multiples qui sont devant nous, beaucoup commencent à penser qu’un pouvoir autoritaire serait la solution. Allons-nous préférer la soumission à la liberté ? C’est notre avenir qui est en jeu.
Pour défendre la démocratie, il faut en revisiter les origines et les fondements, examiner les conditions de sa survie, en comprendre le mouvement profond. Le partage à voix égales de l’incertitude du monde – car c’est de cela qu’il s’agit – exige de nous courage et détermination.
Cet essai pose les bases d’une intelligence renouvelée du seul régime capable de préserver la liberté, l’égalité et la fraternité." (présentation de l'éditeur)


Ce premier quart du XXIe siècle aura été marqué par la montée des populismes et la disparition de l’évidence de la démocratie.
Avec
Jean-François Bouthors Journaliste, collaborateur de la revue Esprit et éditorialiste à Ouest-France
Avons-nous perdu le goût de la démocratie ? Il semble que ce soit l’inverse et que nous sommes entrés dans un fort désir de la protéger, de la renforcer et de lui donner la place la plus grande qui soit dans nos sociétés contemporaines.

D’où pour ce faire l’importance de revisiter ses origines et d’examiner les conditions de sa survie en en comprenant le mouvement profond.

Une société ne naît pas démocratique, elle le devient ! Voilà le thème de la conversation de ce jour entre Jean-François Bouthors et Marc-Alain Ouaknin

L'invité
JEAN-FRANÇOIS BOUTHORS est essayiste et journaliste, éditorialiste à Ouest-France et collaborateur régulier de la revue Esprit et du site Desk Russie.
Il a été l’éditeur de la grande journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006, et cofondateur de la collection Les moutons noirs, consacrée à la dissidence, aux Éditions François Bourin
Il est coauteur, avec le philosophe Jean-Luc Nancy, de Démocratie ! Hic et nunc (Éditions François Bourin, 2019) et auteur de Poutine, la logique de la force (Éditions de l’Aube, 2022). Il a récemment publié Démocratie, zone à défendre (Éditions de l’Aube).
Il anime par Zoom avec Paule Zellitch l’Atelier de lecture biblique, sur le texte de la Genèse (latelierdelecturebiblique@hotmail.com).



2026-05-26

L économie de surveillance



L’économie de surveillance repose sur un principe de subordination et de hiérarchie. L’ancienne réciprocité entre les entreprises et les utilisateurs s’efface derrière le projet consistant à extraire une plus-value de nos agissements à des fins conçues par d’autres — vendre de la publicité. 

Nous ne sommes plus les sujets de la réalisation de la valeur. Nous ne sommes pas non plus, comme d’aucuns l’ont affirmé, le « produit » que vend Google. Nous sommes les objets dont la matière est extraite, expropriée, puis injectée dans les usines d’intelligence artificielle de Google qui fabriquent les produits prédictifs vendus aux clients réels : les entreprises qui paient pour jouer sur les nouveaux marchés comportementaux.

l’expérience humaine se trouve marchandisée par le capitalisme de surveillance pour renaître sous forme de « comportements ». Traduits en données, ces derniers prennent place dans l’interminable file destinée à alimenter les machines conçues pour en faire des prédictions qui s’achètent et se vendent.

Pour obtenir des prédictions comportementales très précises et donc très lucratives, il faut sonder nos particularités les plus intimes. Ces opérations d’approvisionnement visent notre personnalité, nos humeurs, nos émotions, nos mensonges et nos fragilités. Tous les niveaux de notre vie personnelle sont automatiquement captés et comprimés en un flux de données à destination des chaînes de montage qui produisent de la certitude.

le plus sûr de prédire le comportement reste d’intervenir à la source : en le façonnant. J’appelle « économies de l’action » ces processus inventés pour y parvenir : des logiciels configurés pour intervenir dans des situations réelles sur des personnes et des choses réelles. Toute l’architecture numérique de connexion et de communication est désormais mobilisée au service de ce nouvel objectif. Ces interventions visent à augmenter la certitude en influençant certaines attitudes : elles ajustent, adaptent, manipulent, enrôlent par effet de groupe, donnent un coup de pouce. Elles infléchissent nos conduites dans des directions particulières, par exemple en insérant une phrase précise dans notre fil d’actualités, en programmant l’apparition au moment opportun d’un bouton « achat » 

loin de la Silicon Valley, salivent à leur tour à l’idée des profits issus de la surveillance. En particulier les assureurs automobiles, impatients de mettre en place la télématique — les systèmes de navigation et de contrôle des véhicules. Ils savent depuis longtemps que les risques d’accident sont étroitement corrélés au comportement et à la personnalité du conducteur, mais, jusqu’ici, ils n’y pouvaient pas grand-chose. Un rapport des services financiers du cabinet de conseil Deloitte recommande désormais la « minimisation du risque » (un euphémisme qui, chez un assureur, désigne la nécessité de garantir les profits) à travers le suivi et la sanction de l’assuré en temps réel — une approche baptisée « assurance au comportement ». 


Auparavant vice-président de Google Maps et responsable de Street View, M. Hanke a créé en 2010 sa propre rampe de lancement au sein de Google : Niantic Labs, l’entreprise à l’origine de Pokémon Go. Il caressait l’ambition de prendre possession du monde en le cartographiant. Il avait déjà fondé Keyhole, une start-up de cartographie virtuelle à partir d’images satellites financée par la Central Intelligence Agency (CIA) puis rachetée par Google, qui l’a rebaptisée Google Earth. 

L’apogée de Pokémon Go, à l’été 2016, signait l’accomplissement du rêve porté par le capitalisme de surveillance : un laboratoire vivant de la modification comportementale qui conjuguait avec aisance échelle, gamme et action. L’astuce de Pokémon Go consistait à transformer un simple divertissement en un jeu d’un ordre très différent : celui du capitalisme de surveillance — un jeu dans le jeu. Tous ceux qui, rôdant dans les parcs et les pizzerias, ont investi la ville comme un terrain d’amusement servaient inconsciemment de pions sur ce second échiquier bien plus important.

Shoshana Zuboff

Professeure émérite à la Harvard Business School. Auteure de The Age of Surveillance Capitalism : The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, Public Affairs, New York, 2019

Source

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/01/ ZUBOFF/59443#nh1


2025-11-11

Introduction à une psychiatrie narrative


Le livre part d'un constat : la psychiatrie, après une période de renouveau dans laseconde moitié du xxe siècle, est aujourd'hui en crise. Jacques Hochmann l'attribue à l'impasse où elle se trouve, du fait d'une confrontation stérile entre deux modèles dominants. Il y a d'une part la psychiatrie « biologique », appuyée sur les neurosciences, qui donne la priorité au modèle de la maladie organique, telles qu'elles sont décrites dans les manuels diagnostiques comme le DSM. Elle est dominante, mais abusivement réductrice et peu pertinente en psychiatrie. 

D'autre part, du côté des patients, on voit monter l'affirmation de différences qu'ils veulent voir reconnaître comme telles et respecter, non comme une pathologie, mais en revendiquant une « neurodiversité » qui définit des groupes humains cherchant à conquérir leur place dans la société. Face à ces deux positions qui s'affrontent, Jacques Hochmann reprend et défend le modèle de la psychiatrie narrative qui met l'accent sur l'histoire personnelle de chacun. Le livre présente ce modèle, qu'il oppose à l'evidence-based medicine et à l'approche neurobiologique et organiciste qui manque à ses yeux la nature même de la maladie en psychiatrie. 

L'ouvrage comporte 5 chapitres :

1.7 récits de cas : la dimension narrative permet de faire percevoir très directement les enjeux. 

2.une Correspondance imaginaire entre un psychiatre « classique » et l'auteur met en scène de façon très vivante les oppositions doctrinales et les différences d'approche. 

3.La causalité narrative : plaidoyer pour la psychiatrie narrative, son pouvoir explicatif et thérapeutique 

4. L'affrontement des causalités : discussion théorique sur la causalité (narrative vs physique) dans les phénomènes psychiques, avec notamment une analyse du cas de Temple Grandin, autiste célèbre et elle-même auteur de plusieurs livres

5. Le soin institutionnel aux enfants autistes : une narration collective. Ce chapitre illustré par des cas présente les dispositifs et l'esprit de la prise en charge des enfants autistes, avec ses difficultés.

Un plaidoyer en faveur d'une psychiatrie humaniste et empathique appuyée sur la reconnaissance de la causalité narrative, avec des références à Ricoeur et à un dualisme méthodologique qui récuse non les neurosciences en tant que telles, mais leur usage exclusif négligeant le sujet et le récit de soi, et qui est en quête d'un dialogue constructif.


Jacques Hochmann est psychiatre et psychanalyste, membre honoraire de la Société psychanalytique de Paris, professeur émérite à l’université Claude-Bernard et médecin honoraire des Hôpitaux de Lyon.
Il a publié aux éditions Odile Jacob Histoire de l’autisme, Une histoire de l’empathie, Les Antipsychiatries. Une histoire, Théories de la dégénérescence et, en 2022, Les Arrangements de la mémoire. Autobiographie d’un psychiatre dérangé. 

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2025-11-01

Platon

Platon : Le Philosophe qui a façonné la pensée occidentale

Platon : Le Philosophe qui a façonné la pensée occidentale

Découvrez la vie, l'œuvre et l'héritage du philosophe grec dont les idées résonnent encore après 2400 ans

L'héritage immortel de Platon

Platon (428-348 av. J.-C.) est considéré comme l'un des penseurs les plus influents de l'histoire occidentale. Fondateur de l'Académie, première institution d'enseignement supérieur du monde occidental, et maître d'Aristote, son œuvre a traversé les siècles pour façonner notre conception de la philosophie, de la politique et de la connaissance.

"La mesure d'un homme est ce qu'il fait avec le pouvoir." - Platon

La vie de Platon : Du jeune aristocrate au philosophe

428 av. J.-C.

Naissance à Athènes dans une famille aristocratique. Son vrai nom est Aristoclès, mais on le surnomme "Platon" (du grec "platos" signifiant largeur) en raison de sa carrure imposante ou de son style d'écriture.

407 av. J.-C.

Rencontre décisive avec Socrate, qui devient son maître et influence profondément sa pensée philosophique.

399 av. J.-C.

Condamnation à mort de Socrate. Cet événement traumatisant pousse Platon à quitter Athènes et à voyager en Méditerranée.

387 av. J.-C.

Fondation de l'Académie à Athènes, considérée comme la première université occidentale, où il enseignera pendant près de 40 ans.

348 av. J.-C.

Mort de Platon à l'âge d'environ 80 ans, laissant derrière lui une œuvre colossale et une institution qui survivra pendant 900 ans.

Socrate : Le Maître et le Mentor

Image: Représentation classique de Socrate

Socrate (470-399 av. J.-C.), le philosophe qui a inspiré Platon et révolutionné la pensée grecque

Socrate, considéré comme le père de la philosophie occidentale, n'a jamais rien écrit. Tout ce que nous savons de lui provient principalement des écrits de son disciple Platon, qui en fait le personnage principal de la plupart de ses dialogues.

La méthode socratique

La contribution majeure de Socrate à la philosophie est sa méthode d'enseignement, basée sur le questionnement et la dialectique :

La maïeutique : Littéralement "l'art d'accoucher", cette méthode consiste à aider l'interlocuteur à "accoucher" de la vérité par lui-même, grâce à un questionnement habile qui révèle les contradictions dans ses croyances.

"Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien." - Socrate

Dans les dialogues de Platon, Socrate utilise constamment cette méthode pour remettre en question les certitudes de ses interlocuteurs et les amener à une compréhension plus profonde des concepts comme la justice, le courage ou la vérité.

La philosophie de l'argumentation chez Platon

Platon a développé une conception exigeante de l'argumentation, qu'il considère comme un outil au service de la recherche de la vérité, et non de la simple persuasion.

La dialectique platonicienne

Contrairement aux sophistes de son époque qui enseignaient l'art de persuader à tout prix, Platon considère que l'argumentation doit viser la découverte de la vérité objective. Sa méthode dialectique suit généralement ce processus :

  1. Examen critique des opinions communes
  2. Identification des contradictions dans les positions adverses
  3. Recherche de définitions précises des concepts fondamentaux
  4. Ascension vers les Idées ou Formes intelligibles

La théorie des Idées

Au cœur de la philosophie platonicienne se trouve la distinction entre le monde sensible (celui des apparences) et le monde intelligible (celui des Idées éternelles et immuables). Pour Platon, l'argumentation véritable doit nous conduire des opinions changeantes vers la connaissance des réalités permanentes.

L'allégorie de la caverne (La République, Livre VII) illustre cette quête : des prisonniers enchaînés dans une caverne prennent des ombres pour la réalité. Le philosophe est celui qui se libère et découvre le monde véritable à l'extérieur.

Les dialogues de Platon : Une œuvre monumentale

Platon a exposé sa philosophie à travers une série de dialogues, où Socrate tient généralement le rôle principal. Ces œuvres sont classées en trois périodes :

Dialogues de jeunesse

Apologie de Socrate, Criton, Lachès, Euthyphron - Centrés sur la défense et la méthode de Socrate

Dialogues de maturité

Le Banquet, Phédon, La République, Phèdre - Développement de la théorie des Idées

Dialogues de la vieillesse

Le Sophiste, Le Politique, Timée, Les Lois - Révisions et approfondissements

Dialogues sur l'argumentation

Gorgias, Protagoras - Critique de la rhétorique sophistique

"L'homme est la mesure de toutes choses." - Protagoras (cité par Platon dans le Théétète)

L'héritage platonicien

L'influence de Platon sur la pensée occidentale est immense et durable :

  • Philosophie : Fondation de l'idéalisme occidental
  • Éducation : Création du modèle académique
  • Politique : Vision du gouvernement par les philosophes
  • Science : Inspiration pour la méthode hypothético-déductive
  • Religion : Influence sur la théologie chrétienne

Le mathématicien et philosophe Alfred North Whitehead a même affirmé que "toute l'histoire de la philosophie occidentale n'est qu'une série de notes en bas de page aux dialogues de Platon".

Références et lectures recommandées

  • Platon - Œuvres complètes (édition GF Flammarion)
  • Platon - La République (traduction de Robert Baccou)
  • Luc Brisson - Platon, les mots et les mythes
  • Jean-François Pradeau - Platon et la cité
  • Pierre Hadot - Qu'est-ce que la philosophie antique?

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Article rédigé dans un but éducatif - Sources historiques et philosophiques vérifiées


2025-07-25

Max Weber, La Ville : Quand la Commune Médiévale Inventa l'Occident Moderne

 


Max Weber : La Ville, laboratoire de la modernité

Max Weber, La Ville : Quand la Commune Médiévale Inventa l'Occident Moderne

Et si le capitalisme, la démocratie et l'État bureaucratique étaient nés dans les rues pavées des villes médiévales ? Dans La Ville, le géant de la sociologie Max Weber révèle pourquoi la commune occidentale fut un laboratoire unique de la modernité – et en quoi Athènes ou Rome, malgré leur grandeur, échouèrent à enclencher cette révolution.

Introduction : Le Paradoxe Urbain

« L'air de la ville rend libre »

Ce vieil adage médiéval résume l'intuition géniale de Weber : la ville occidentale n'est pas un simple lieu de peuplement, mais le creuset politique et économique qui forgea notre monde. Contrairement aux cités antiques ou orientales, la commune médiévale (Italie, Flandres, Allemagne) y apparaît comme une exception historique.

1. Deux Modèles, Deux Destins

La Cité Antique : Guerre et Tribus

Athènes/Rome : Des corporations guerrières fondées sur :

  • Les liens du sang (tribus, gentes)
  • L'économie esclavagiste
  • La conquête militaire (impérialisme)
« Le tribunat de la plèbe romaine ou les éphores spartiates obtiennent des droits politiques, mais jamais ne bouleversent l'ordre économique fondé sur l'esclavage. »

La Commune Médiévale : Marché et Serment

Venise, Florence, Bruges : Des laboratoires de liberté uniques grâce à :

  • La conjuration (conjuratio) : Serment d'entraide
  • La rationalité économique : Corporations, travail libre
  • L'autonomie juridique : Affranchissement des serfs
« Le christianisme dissout les solidarités magico-tribales : la ville devient une communauté d'individus, non de lignages. »

2. Le Grand Basculement : Du Patricien au Bourgeois

L'Âge des Oligarques

Patriciens médiévaux (ex: Nobili de Venise) ou noblesse antique :

  • Dominent par la rente foncière ou les monopoles
  • Excluent artisans et marchands du pouvoir

La Révolte du Popolo

Révolution plébéienne (Italie, XIIIe siècle) :

  • Création de contre-institutions autonomes
  • Victoire du droit corporatif comme fondement du pouvoir
« Là où Rome n'accorda que des tribuns, le Popolo impose une nouvelle légalité. »

3. Antique vs Médiéval : Le Choc des Rationalités

Critère Cité Antique Commune Médiévale
Acteur dominant Citoyen-paysan-soldat Bourgeois-artisan
Base économique Esclavage & conquête Marché & travail libre
Logique sociale Ordres tribaux/militaires Corporations de métiers
Finalité Expansion impériale Accumulation capitaliste
Héritage Démocratie guerrière État rationnel-bureaucratique
« La cité antique fut une "corporation guerrière" ; la médiévale, une "corporation industrielle". »

4. Pourquoi Relire Weber Aujourd'hui ?

  • Comprendre la tension entre autonomie locale et bureaucratie
  • Éclairer l'impuissance urbaine contemporaine
  • Penser l'actualité de l'auto-gouvernement
« Les villes modernes ont-elles perdu l'esprit de conjuratio qui fit leur grandeur médiévale ? »

Conclusion : Le Laboratoire Oublié

La Ville de Weber n'est pas qu'un traité d'histoire : c'est une généalogie de nos libertés et de nos contraintes. La commune médiévale y surgit comme le lieu où naquirent, intimement mêlés :

  • L'individualisme moderne
  • La rationalité économique
  • L'État bureaucratique
« Son génie fut de montrer que le "carcan d'acier" du capitalisme et de l'État rationnel est le fils paradoxal de la liberté urbaine médiévale. Relire Weber, c'est retrouver la mémoire des possibles. »

À lire : Max Weber, La Ville (Éditions Les Belles Lettres), édition préfacée et annotée – un texte fondateur pour décoder les défis politiques actuels.

https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251200385/la-ville

2025-03-14

La Sociologie par Bernard Lahire

 



Présentation

Depuis plusieurs décennies, la sociologie est régulièrement accusée d’excuser la délinquance, le crime et le terrorisme, ou même de justifier les incivilités et les échecs scolaires. À gauche comme à droite, nombre d’éditorialistes et de responsables politiques s’en prennent à une « culture de l’excuse » sociologique, voire à un « sociologisme » qui serait devenu dominant.
Bernard Lahire démonte ici cette vulgate et son lot de fantasmes et de contre-vérités. Il livre un plaidoyer lumineux pour la sociologie et, plus généralement, pour les sciences qui se donnent pour mission d’étudier avec rigueur le monde social. Il rappelle que comprendre les déterminismes sociaux et les formes de domination permet de rompre avec cette vieille philosophie de la responsabilité qui a souvent pour effet de légitimer les vainqueurs de la compétition sociale et de reconduire certains mythes comme celui du self made man, celui de la « méritocratie » ou celui du « génie » individuel.
Plus que la morale ou l’éducation civique, les sciences sociales devraient se trouver au cœur de la formation du citoyen, dès le plus jeune âge. En développant la prise de distance à l’égard du monde social, elles pourraient contribuer à former des citoyens qui seraient un peu plus sujets de leurs actions.

"Les critiques qu’on adresse aujourd’hui à la sociologie et, plus largement, à toutes les sciences qui étudient la réalité sociale, reposent sur un mélange de méconnaissance et de résistance. On prête ainsi parfois, par pure méconnaissance, des intentions ou des défauts à ces sciences qu’elles n’ont pas. On confond leur travail de description et d’interprétation avec, selon les cas, un travail de justification ou de dénonciation : lorsqu’elles donnent à comprendre des actes moralement ou juridiquement condamnables, on les soupçonne d’excuser ; lorsqu’elles énoncent des états de fait qui fâchent (inégalités, dominations, etc.), on leur reproche de dénoncer.

Passant leur temps à dire le bien et le mal, certains acteurs politiques, certains journalistes-éditorialistes et certains essayistes sans discipline (dans tous les sens du terme) ont bien du mal à comprendre qu’il puisse exister des travaux de recherche ayant pour seul but de donner à comprendre l’existant de la façon la plus rationnelle possible, et non à le juger ou à proposer des moyens de le transformer. Leurs fonctions, comme les lieux et les filières de formation par lesquels ils sont passés, ne les prédisposent guère à comprendre ce que sont ces sciences."

Extrait page 15 .


Bernard Lahire, 

directeur de recherche CNRS, professeur de sociologie à l'École normale supérieure de Lyon (Centre Max-Weber) et membre senior de l'Institut universitaire de France, a publié une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels L'Homme pluriel (Nathan, 1998), Franz Kafka. Éléments pour une théorie de la création littéraire (La Découverte, 2010), Dans les plis singuliers du social (La Découverte, 2013), Ceci n'est pas qu'un tableau (La Découverte, 2015), L'Interprétation sociologique des rêves (La Découverte, 2018) et Enfances de classe (Le Seuil, 2019).


Extrait Presse :

Délinquance, vote d'extrême droite, terrorisme : voilà plus de quinze ans que revient régulièrement dans la bouche des responsables politiques l'argument selon lequel la sociologie " excuserait " les comportements les moins acceptables en mettant en évidence le poids des déterminismes sociaux, niant par là le fait que les individus sont responsables de leurs actions. Le sociologue Bernard Lahire tord le cou à cette idée aussi étrange que puissante, qui relève selon lui de la "confusion des perspectives" : "Comprendre est de l'ordre de la connaissance (laboratoire). Juger et sanctionner sont de l'ordre de l'action normative (tribunal). Affirmer que comprendre "déresponsabilise" les individus impliqués, c'est rabattre indûment la science sur le droit.

De cette approche simpliste, il critique également la vision de la pauvreté (qui n'est pas un simple attribut, mais une situation qui façonne tout un rapport au monde) et de la sociologie (qui ne se résume pas à l'étude des collectifs). Bernard Lahire plaide en conclusion pour un enseignement généralisé et adapté des sciences sociales dès l'école primaire, qui aurait notamment pour vertu de rendre "la vie plus dure à toutes les formes d'ethnocentrisme et de mensonge". Une belle ambition, qui ne risque malheureusement pas d'améliorer l'image de la sociologie auprès des hommes politiques...

2016-01-01 - Xavier MOLENAT - Alternatives économiques


"Comprendre les phénomènes sociaux n'est pas les excuser ou les dénoncer, rappelle-t-il ; en revanche, les comprendre est nécessaire pour donner à la démocratie une chance de les maîtriser.

2016-04-04 - Pour la Science


Liens infos +

https://www.editionsladecouverte.fr/pour_la_sociologie-9782707188601

Extrait livre 

https://www.calameo.com/read/000215022deb60d2cd00d

Wikipédia 

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Bernard_Lahire

Interview

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/bernard-lahire-ce-drole-d-animal-de-la-sociologie-2309245


2025-02-14

Public opinion par Walter Lippmann



Les intellectuels disent depuis un siècle que la démocratie est en échec. Ils ont tort.

L’ouvrage de Walter Lippmann , Public Opinion , publié en 1922, est la critique de la démocratie la plus convaincante que j’aie jamais lue. Peu après sa publication, John Dewey, grand défenseur de la démocratie et philosophe américain le plus important de l’époque, a qualifié le livre de Lippmann de « critique la plus efficace de la démocratie telle qu’elle est conçue actuellement ».

Lippmann pose une question simple : les citoyens peuvent-ils acquérir une connaissance de base des affaires publiques et ensuite faire des choix raisonnables sur ce qu’ils doivent faire ? Sa réponse est non, et l’objectif de ce livre est de mettre en évidence l’écart entre ce que nous considérons comme la démocratie et ce que nous savons du comportement réel des êtres humains.

La plupart des théoriciens de la démocratie du XXe siècle pensaient qu’une plus grande information permettrait d’informer davantage les citoyens, et qu’une plus grande information permettrait de tenir la promesse fondamentale de la démocratie. Ils avaient tort. Une plus grande information ne conduit pas nécessairement à une participation civique plus éclairée. Elle est tout aussi susceptible d’entraîner davantage de bruit, de partisanerie et d’ignorance (cliquez ici , ici et ici pour des recherches qui le confirment). En effet, les électeurs mieux informés se trompent davantage sur leur propre camp.

La deuxième moitié du livre tente de résoudre tous les problèmes mis au jour dans la première partie. Lippmann échoue ici de manière spectaculaire, et il échoue parce que sa solution aux problèmes de la démocratie consiste à abandonner tout ce qui fait la valeur de la démocratie. Il n’a pas su trouver comment guider intelligemment l’opinion publique, alors il a cherché à la transcender complètement en créant un « bureau d’experts » qui déciderait de la politique publique au nom du public. Mais ce n’est pas du tout une démocratie ; c’est au mieux une technocratie, au pire une oligarchie.

Aujourd’hui, le pessimisme de Lippmann est à la mode. Après le Brexit et l’élection de Donald Trump, un genre littéraire non fictionnel a émergé, cherchant à expliquer comment les démocraties meurent ou pourquoi le libéralisme occidental est en recul . Les experts et les analystes affirment que la démocratie est en « déclin » dans le monde entier et que l’Amérique se transforme en un État autoritaire.

C’est pourquoi il est important de noter que, aussi convaincant que soit le diagnostic de Lippmann sur les défauts de la démocratie, il semble avoir omis un élément essentiel concernant l’élasticité des systèmes démocratiques. Après tout, nous voici, près d’un siècle plus tard, et l’Amérique est devenue plus puissante, plus tolérante, plus riche et même plus démocratique. Peut-être que cette divergence contient aussi des leçons pour notre moment de panique actuel.

Le mythe de la démocratie
Lippmann commence sa critique en faisant exploser la vision romantique de la démocratie prônée par les fondateurs américains.

Ils imaginaient que les citoyens, quelle que soit l'étendue de l'État, continueraient à fonctionner comme ils le faisaient dans les petites communautés autonomes qui existaient au XVIIIe siècle. Autrement dit, ils seraient appelés à prendre des décisions sur des questions dont ils avaient une expérience directe. Ils pensaient à des agriculteurs blancs, de sexe masculin, propriétaires fonciers, qui comprenaient leur environnement local, connaissaient leurs voisins et ne vivaient pas dans une société hautement industrialisée.

Comme l’a dit Lippmann, « l’idéal démocratique, tel que Jefferson l’a façonné, consistait en un environnement idéal et une classe choisie ». Malgré le racisme et le sexisme, cet environnement ne ressemble en rien au nôtre, et l’éventail des questions sur lesquelles les électeurs sont censés être informés aujourd’hui dépasse largement les exigences de l’époque de la fondation de la démocratie.

La question pour Lippmann n'était donc pas de savoir si l'individu moyen était suffisamment intelligent pour prendre des décisions en matière de politique publique, mais plutôt de savoir si l'individu moyen pourrait un jour en savoir suffisamment pour choisir intelligemment. Et il a fait valoir ce point en se servant de lui-même comme exemple :

Je sympathise avec [le citoyen], car je crois qu’on lui a confié une tâche impossible et qu’on lui demande de pratiquer un idéal inaccessible. Je le pense moi-même car, bien que les affaires publiques constituent mon principal intérêt et que je consacre la majeure partie de mon temps à les observer, je ne trouve pas le temps de faire ce que la théorie de la démocratie attend de moi, c’est-à-dire savoir ce qui se passe et avoir une opinion digne d’être exprimée sur chaque question à laquelle est confrontée une communauté qui se gouverne elle-même.

Vous pourriez lire ceci et penser : « Les citoyens n’ont pas besoin d’avoir une opinion éclairée sur chaque problème auquel la communauté est confrontée. Au lieu de cela, ils choisissent le parti en qui ils ont confiance pour servir leurs intérêts. » Selon cette vision, les citoyens n’ont pas besoin d’être « omnicompétents », pour reprendre l’expression de Lippmann, ils doivent simplement en savoir assez pour choisir l’équipe qui représente leurs intérêts. Mais pour cela, les électeurs doivent savoir quels sont leurs intérêts et quel parti les représente réellement.

Il n’existe pas de vision de la démocratie digne d’être défendue qui ne suppose un niveau minimum de compétence de la part d’une majorité d’électeurs. Lippmann doutait qu’un tel niveau de maîtrise soit possible car les citoyens sont trop éloignés du monde pour pouvoir formuler des jugements concrets. Par conséquent, ils sont contraints de vivre dans des « pseudo-environnements » dans lesquels ils réduisent le monde à des stéréotypes afin de le rendre intelligible.

Lippmann faisait partie intégrante du Comité d'information publique, l'agence chargée de créer de la propagande pour susciter le soutien à la Première Guerre mondiale. Cette expérience lui a appris à quel point le public était manipulable, à quel point les gens se laissaient facilement séduire par des récits convaincants. On nous parle du monde avant de le voir, nous imaginons des choses avant de les vivre, et nous devenons les otages de ces idées reçues.

Ces récits sont une défense contre l’incertitude. Ils nous présentent une image ordonnée du monde, sur laquelle nos goûts, nos stéréotypes et nos valeurs sont ancrés. C’est pourquoi il est si difficile de séparer les gens de leurs dogmes. « Toute perturbation des stéréotypes », dit Lippmann, « ressemble à une attaque contre les fondements de l’univers… C’est une attaque contre les fondements de notre univers. »

Lippmann affirme que les préférences des électeurs ne sont pas basées sur des connaissances directes et certaines, mais sur des images qui nous sont fournies. La question est alors de savoir d’où nous viennent ces images. La réponse la plus évidente est dans les médias. Si les médias peuvent fournir des images précises du monde, les citoyens devraient avoir les informations dont ils ont besoin pour accomplir leurs devoirs démocratiques. Lippmann affirme que cela fonctionne en théorie, mais pas en pratique. Le monde, affirme-t-il, est vaste et il évolue rapidement, et la vitesse de communication à l’ère des médias de masse oblige les journalistes à s’exprimer par le biais de slogans et d’interprétations simplifiées. (Et cela ne touche même pas au problème de l’esprit de parti dans un paysage médiatique commercialisé.)

Au début du livre, Lippmann cite un passage célèbre de la République de Platon qui décrit les êtres humains comme des habitants d'une caverne qui passent leur vie à observer les ombres sur un mur et prennent cela pour leur véritable réalité. Notre condition actuelle n'est guère différente, sous-entend Lippmann. Nous sommes enfermés dans une caverne de représentations déformées des médias et nous prenons nos images caricaturales du monde pour un reflet fidèle de ce qui se passe réellement.

« L’information et la vérité ne sont pas la même chose »
Si Lippmann a raison, une information plus abondante et de meilleure qualité ne nous sauvera pas, car le problème n'est pas l'accès aux faits, mais les défauts de la cognition humaine. Mais même s'il a tort sur ce point, et je pense que c'est peut-être le cas, nous sommes toujours dans une situation difficile à cause de certaines contraintes imposées à la presse. Lippmann dit que la presse est comme un projecteur mobile, qui passe d’un sujet à l’autre, d’une histoire à l’autre, éclairant les choses sans jamais les expliquer complètement. « La fonction des nouvelles, écrit-il, est de signaler un événement, la fonction de la vérité est de mettre en lumière les faits cachés, de les mettre en relation les uns avec les autres et de dresser un tableau de la réalité sur lequel les hommes peuvent agir. »

C’est une façon étrange de faire passer un message simple : dans le monde de l’information, il n’existe souvent aucun critère objectif pour déterminer ce qui est vrai. Si nous rapportons des statistiques sportives, des sondages ou des contrats à terme sur les actions, l’objectivité est facile. Mais lorsqu’il s’agit d’analyser les conditions économiques, la valeur des syndicats, les mérites d’une couverture santé universelle ou les limites du pouvoir de l’État, ce critère n’existe pas. Ce que nous faisons n’est pas tant de découvrir la vérité que de construire des récits, et ces récits reflètent nos préjugés, notre expérience, notre ignorance, nos espoirs, notre confusion. Nous voyons la réalité à travers un miroir sombre. Mais même si l'on met de côté la question de savoir si la presse peut dire la vérité de manière fiable, il reste un problème insoluble du côté de la demande : les lecteurs, pour la plupart, ne paient pas pour les informations, les publications ont donc besoin d'annonceurs ; pour obtenir des annonceurs, il faut attirer des lecteurs ; et pour attirer des lecteurs, il faut jouer sur les préjugés du public. 

Voici comment Lippmann résume la situation :
Tel est le sort du lecteur de nouvelles générales. Pour pouvoir les lire, il doit s'y intéresser, c'est-à-dire qu'il doit entrer dans la situation et se soucier du résultat. Plus il s'y intéresse passionnément, plus il aura tendance à s'indigner non seulement d'un point de vue différent, mais aussi d'une information dérangeante. C'est pourquoi de nombreux journaux constatent qu'après avoir évoqué honnêtement l'esprit partisan de leurs lecteurs, ils ne peuvent pas facilement, à supposer que le rédacteur en chef estime que les faits le justifient, changer de position.
L'argument de Lippmann était tout à fait vrai en 1922, et il est aujourd'hui incontestable. Les médias sont plus fragmentés, plus compétitifs, plus axés sur le profit. Consommer des informations est donc comme faire ses courses : vous trouvez la source d'information qui correspond le mieux à votre point de vue et vous signalez votre préférence par votre fidélité.
Lippmann remet ici encore en cause une hypothèse ancrée dans la plupart des théories démocratiques : nous attendons de la presse qu’elle « porte tout le fardeau de la souveraineté populaire » en fournissant la vérité aux citoyens, même s’il n’est pas du tout évident que la plupart des gens s’intéressent à la vérité. N’est-il pas évident, demande Lippmann, que les gens préfèrent le divertissant et le trivial à l’ennuyeux et à l’important, ou le flatteur et le pratique à l’honnête et au difficile ?
Il est difficile de considérer la situation actuelle et de conclure que le pessimisme de Lippmann était déplacé. La vérité est plus variable que jamais et la confiance du public dans la presse est au plus bas . Cette pensée stéréotypée dont s'inquiétait Lippmann est amplifiée par un environnement médiatique bien plus commercialisé et partisan qu'il ne l'aurait jamais imaginé. En effet, l'opinion publique est désormais si désespérément protégée que le président fait l'objet d'une enquête pour collusion avec notre principal ennemi géopolitique et plus de la moitié du pays s'en fiche .

Lippmann a anticipé bon nombre de ces problèmes, et pourtant on ne peut pas s'intéresser à sa critique sans se demander ce qui va suivre. Malheureusement, la vision alternative de la démocratie n'est pas vraiment une vision de la démocratie.Le mieux qu’il puisse faire, c’est de faire appel à une « classe spécialisée » d’experts en sciences sociales qui opèrent en dehors des électeurs et des politiciens. En théorie, il y aurait une cohorte d’experts pour chaque domaine de l’administration, et ces experts examineraient les faits avec compétence, puis conseilleraient les responsables gouvernementaux. Lippmann pensait qu’un tel système séparerait la « collecte de connaissances » du « contrôle des politiques ». Et, plus important encore, il garantirait que les experts resteraient financés de manière indépendante et donc exempts de tout motif de corruption.Dewey l’a probablement mieux exprimé : « Aucun gouvernement d’experts dans lequel les masses n’ont pas la possibilité d’informer les experts de leurs besoins ne peut être autre chose qu’une oligarchie gérée dans l’intérêt de quelques-uns. » Si Lippmann avait eu gain de cause, le public serait libéré de ses fictions oppressives, mais au prix de tout ce qui touche à la démocratie.

La réplique de Dewey
Après la publication de Public Opinion , Lippmann et Dewey entamèrent un long débat informel sur la manière de réparer la démocratie. Dewey fut contraint d’admettre l’argument de base de Lippmann concernant la folie de l’opinion publique. « Dans l’état actuel des choses, écrivit-il, chaque problème est désespérément empêtré dans un enchevêtrement d’émotions, de stéréotypes et de souvenirs et d’associations sans rapport. » Il rejeta néanmoins l’appel de Lippmann en faveur d’une élite technocratique.

Pour Dewey, tout se résumait à une simple question : qui a le plus besoin d’être éclairé, les citoyens ou les administrateurs ? Ce que Lippmann voulait, qu’il en soit conscient ou non, c’était transformer en permanence les citoyens en spectateurs. Il partait du principe que l’opinion publique était la masse des individus possédant une représentation correcte du monde et que, comme ils ne pouvaient pas le faire, ils devaient être exclus du processus de décision.

Mais Dewey insistait sur le fait que, dans une démocratie, la connaissance politique ne pouvait naître que d'un dialogue entre les citoyens. La seule réalité qui compte est celle que les citoyens construisent collectivement. Si vous acceptez, comme le fait Lippmann, que le public est atomisé et définitivement coupé du débat sur les affaires publiques, alors vous portez atteinte à la possibilité même de la démocratie. Dewey l'a bien exprimé :
Il n’y a pas de limite à la richesse intellectuelle qui peut découler du flux d’informations sociales lorsque celles-ci circulent de bouche à oreille dans les communications de la communauté locale. Cela et cela ne font que donner une réalité à l’opinion publique. Nous sommes, comme l’a dit Emerson, dans le giron d’une intelligence immense. Mais cette intelligence est endormie et ses communications sont interrompues, inarticulées et faibles jusqu’à ce qu’elle possède la communauté locale comme moyen d’expression. Je pense que Dewey a raison, mais l’argument de Lippmann selon lequel les gens vivent dans des mondes séparés est toujours valable. Depuis la publication du célèbre livre Bowling Alone de Robert Putnam en 2000 , les universitaires déplorent la perte des liens civiques aux États-Unis. Dans le même temps, les journaux locaux disparaissent et le discours politique devient de plus en plus nationalisé, ce qui signifie que la plupart des questions sont abstraites et dominées par l’allégeance tribale et des récits caricaturaux de droite et de gauche. Lippmann craignait que les citoyens abandonnent la place publique et se livrent à la propagande. C'est exactement ce qui s'est produit, et pourtant la démocratie américaine s'est remarquablement bien comportée au cours du siècle dernier.

comment pouvons-nous donner un sens à cela ?

Les choses vont mal, mais elles ont toujours été mauvaises, ce qui signifie qu'elles ne sont pas aussi mauvaises qu'on le pense.
Il est tentant, depuis notre perchoir de 2018, de conclure que la démocratie est irrémédiablement brisée. Le monde semble sombrer dans un désordre de plus en plus grand, et la politique américaine en particulier est désespérément empêtrée dans un dysfonctionnement partisan.
Mais le débat Lippmann-Dewey offre peut-être une autre perspective : la démocratie a toujours été maladroite, n’a jamais vraiment été à la hauteur de ses idéaux, et pourtant nous sommes tous encore en vie. 

Étant donné le caractère prophétique de la critique de Lippmann, on pourrait s’attendre à ce que la démocratie américaine se soit effondrée sous le poids de sa propre incohérence. Mais nous voici, en 2018, toujours en pleine forme, toujours le pays le plus influent du monde, toujours l’économie la plus riche et la plus dynamique de la planète.Malgré tous ses problèmes (et ils sont nombreux), la démocratie a réussi à prospérer. Et le monde démocratique, au fil du temps, est devenu plus stable, plus riche et plus tolérant. Peut-être que le fait est que la démocratie n'a pas besoin de fonctionner comme elle a été conçue pour réussir. Peut-être que le mythe de la démocratie n'est que cela : un mythe.

Si l’on peut tirer une leçon de tout cela, c’est qu’il faut faire attention à ne pas définir la démocratie par son pire attribut. Lippmann était tellement obsédé par le problème de l’opinion publique qu’il n’a pas remarqué que le problème n’était pas nouveau, que la démocratie ne fonctionnait pas mal. La pratique de la démocratie a toujours été désordonnée et chaotique, et l’ignorance de masse n’était pas l’exception mais la règle.

Les électeurs font souvent des choix scandaleux, et parfois ces choix produisent des résultats horrifiants. Pourtant, le système, dans son ensemble, s’est révélé incroyablement résistant et constitue une bien meilleure alternative aux systèmes non démocratiques, qui mènent invariablement à la corruption et à l’oppression. Si la démocratie fonctionne, ce n’est pas parce que les gens sont toujours sages, c’est parce que le système offre un niveau de responsabilité qui, le plus souvent, soutient une société stable et juste. Les démocraties sont également sujettes au désordre et à la corruption, mais ce sont des caractéristiques inéluctables de tout système politique composé d’êtres humains égoïstes et imparfaits. La vague de pessimisme actuelle nous rappelle que les intellectuels ont tendance à abandonner la démocratie lorsqu’elle s’écarte de sa trajectoire. C’est un geste réactionnaire qui exagère généralement la nature de la menace. Lippmann a été ébranlé par la folie de la Première Guerre mondiale et il a donc pensé qu’il fallait faire quelque chose – n’importe quoi – pour empêcher le monde démocratique de sombrer dans une nouvelle guerre. 

Le choc du Brexit et de la présidence Trump a semé la panique chez de nombreux observateurs (moi y compris). Il y a quelques semaines, j’ai d’ailleurs interviewé Jason Brennan , un théoricien politique de Georgetown, qui plaidait pour une épistocratie à la Lippmann pour remplacer la démocratie traditionnelle. Mais je pourrais tout aussi bien soutenir que Brennan, comme Lippmann, a tout à fait tort. Au lieu d’abandonner la démocratie, peut-être avons-nous besoin de plus de démocratie et d’une meilleure démocratie. Peut-être, comme l’a enseigné Dewey, devons-nous éduquer et responsabiliser davantage de citoyens. Peut-être que la crise à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui, à l’ère de Trump, n’est que la dernière manifestation d’un problème qui a toujours affligé les sociétés démocratiques et qui le fera toujours. Peut-être devrions-nous faire une pause, respirer profondément et reculer devant le précipice.

La démocratie a survécu à des événements bien pires que Trump et le Brexit.

La célèbre critique de la démocratie de Walter Lippmann revisitée.

par Sean Illing décembre 2018, https://www.vox.com/2018/8/9/17540448/walter-lippmann-democracy-trump-brexit

Cet article a été initialement publié le 9 août 2018.