Artiste Chercheur Indépendant

2016-01-02

La Domestication de l'humain

La Domestication de l'humain

Comment l’envolée du savoir humain, en particulier celle des sciences physiques, a-t-elle déterminé l’évolution de l’espèce humaine assujettie depuis ses origines aux processus darwiniens ? 

Balayant son histoire du néolithique à nos jours, du chasseur-cueilleur au paysan puis à la révolution industrielle mise en œuvre par l’entreprise, Alain Cotta explore l’âge nouveau, la révolution digitale née des progrès accélérés de la biologie et de l’informatique. Cette dernière évolution ne peut rester sans effets sur la sociabilité humaine : il dépeint en ce sens les différents niveaux de domestication auxquels l’être humain est astreint par la toute-puissance de l’entreprise et l’avènement des oligarchies dans des sociétés mondialisées, gouvernées par l’avidité financière et la hantise de la mort.

Plutôt qu’épris de liberté, les être humains ne sont-ils pas davantage attirés par une égalité semblable à celle des fourmis, des abeilles et des termites – leur reine exceptée ? Et, « roués pour le confort », ne seront-ils pas satisfaits d’une domestication de plus en plus stricte, génératrice d’un ordre social assurant la sécurité individuelle et collective ?

Alain Cotta est professeur émérite de gestion et d’économie politique à l’Université Paris-Dauphine. Il est notamment l’auteur, chez Fayard, de Le Capitalisme dans tous ses états (1991), La France en panne(1991), L’Exercice du pouvoir (2001), Quatre Piliers de la science économique (2005), Le Rose ou le Noir(2006).

2015-05-17

TCHOUANG-TSEU Œuvre complète

TCHOUANG-TSEU Œuvre complète 

 Pour les philosophes, les poètes, les gens de goût, voici un livre qui a marqué notre temps, à voir le nombre d’ouvrages de commentaires qu’il a suscités : l'œuvre de Tchouang-tseu fascine tous ceux qui désirent en savoir plus sur le Tao que ce que nous en dit le Lao-tseu. Ce Tchouang-tseu complet permet de découvrir l’un des cinq ou six philosophes qui ont pensé pour de bon sur la terre depuis que l’écriture existe, un écrivain parmi les plus forts, les plus brillants, les plus poétiques de la Chine. Ainsi pourvu des textes capitaux, tout philosophe, tout poète, tout lecteur pourra s'initier à l'une des philosophies les plus riches de sens sous l'apparent non-sens.

TCHOUANG-TSEU Œuvre complète Première parution en 1969 Édition et trad. du chinois par Liou Kia-hway Collection Folio essais (n° 556), Gallimard Parution : 20-10-2011

2014-10-02

Système 1, système 2 . Les deux vitesses de la pensée, par Daniel Kahneman


Prenez votre souffle avant de vous plonger dans les 500 pages de ce livre fascinant qui explique pourquoi notre manière de penser nous conduit très régulièrement à faire des erreurs de jugement. Car si nous pouvons être victimes d'illusions d'optique, nous le sommes beaucoup plus souvent d'illusions cognitives. Tout le livre le démontre et on peut soi-même l'expérimenter grâce aux nombreux petits tests pédagogiques qui y sont proposés.










En 2002, Daniel Kahneman recevait le Nobel d'économie. Evénement exceptionnel dans l'histoire du prix, car le lauréat est avant tout un psychologue. Simplement, depuis le début des années 1970, ses travaux en psychologie de la connaissance et de la décision se sont attachés à remettre en cause la rationalité fondamentale de la pensée, fondement des théories économiques néoclassiques. Dans cet ouvrage de synthèse, il décrit les deux systèmes qui régissent notre façon de penser : ce qu'il appelle le "système 1" est rapide, intuitif et émotionnel ; le "système 2" est plus lent, plus réfléchi, plus contrôlé et plus logique. A partir de nombreux exemples et expériences, il expose les facultés extraordinaires de la pensée rapide, le rôle de l'émotion dans nos choix et nos jugements, mais aussi les défauts de la pensée intuitive et les ravages des partis pris cognitifs. 

Où l'on verra à quel point la peur de se tromper ou au contraire une confiance excessive influencent les stratégies d'entreprise, pourquoi nous avons tant de mal à prévoir ce qui nous rendra heureux dans le futur, et comment nos partis pris sont souvent déterminants dans tous les domaines de notre vie, du jeu en Bourse au choix de nos prochaines vacances... En explorant ainsi les limites de notre esprit, l'auteur nous apprend quand nous pouvons ou non nous appuyer sur notre intuition et quand il vaut mieux prendre le temps d'une réflexion approfondie. Une théorie éclairante sur nos façons de penser et de faire nos choix, qui a des prolongements pratiques immédiats, dans la vie quotidienne et professionnelle.

Kahneman est bien entendu un critique farouche de l'homo oeconomicus rationnel de la théorie économique dominante à qui une partie du livre est consacrée. Et il n'oublie pas d'en tirer des conclusions politiques : on doit trouver les moyens d'aider les gens à se protéger des conséquences de leurs erreurs.
Système 1, système 2 . Les deux vitesses de la pensée, par Daniel Kahneman
Flammarion, 2012, 545 p., 25 euros.

2013-10-02

La docte ignorance Broché de Nicolas de Cues



Achevée en 1440, La Docte Ignorance du cardinal Nicolas de Cues fait partie de ces livres qui ont profondément modifié le destin de la philosophie. 

Tirant les leçons à la fois de l'illimitation du monde et de l'éclatement de la chrétienté, il propose une singulière méthode de connaissance qui, par tout un jeu de coïncidences des opposés, de conjectures et d'approximations, défie les savoirs traditionnels et leurs certitudes démonstratives pour mieux penser l'infini et conjurer le scepticisme auquel il peut conduire. Conjuguant théologie, physique, métaphysique et mathématiques, l'ouvrage réussit à concilier la dignité de l'homme et l'univers infini de la nouvelle cosmologie.



 A partir de la tradition néoplatonicienne et de l'école mystique rhénane dont il s'est nourri, Nicolas de Cues, qui inspira des penseurs aussi différents que Giordano Bruno, Pascal et Leibniz, prend ainsi définitivement congé des vieilles métaphysiques de la création pour jeter les fondements de la modernité.


2013-05-01

Les grandes villes et la vie de l'esprit de Georg Simmel



Pour nous autres, la grande ville est devenue un milieu naturel. A tel point que nombre d’entre nous choisissent de consacrer leurs vacances à découvrir d’autres métropoles, trouvant là les paysages conformes à leurs attentes. Mais il n’en a pas toujours été ainsi et même aujourd’hui les ruraux ou les habitants des villes de moindre taille témoignent souvent de leur difficulté à s’acclimater à la grande ville, à sa vitesse, au rythme rapide où se succèdent les
impressions, les rencontres, les stimuli de toute sorte, désarçonnés par ce qui leur apparaît comme l’indifférence générale de ses habitants et l’anonymat qui les enveloppe.

 Témoin de la naissance d’une grande métropole, Georg Simmel livre ici des analyses de première main sur la formation du sentiment urbain à ses débuts, alors qu’il n’était pas encore devenu une « seconde nature » et sur le type de relations sociales qui s’y déploient. Entre 1871 et 1910 Berlin est en effet passée de 800 000 âmes à plus de deux millions pour atteindre quatre millions d’habitants en 1914. 

Au moment de la quitter à cette date, le sociologue déclarait : « le développement de Berlin coïncide avec mon propre développement intellectuel, le plus fort et le plus large ». Le texte de cette conférence de 1902, articulant avec finesse sociologie des grandes formations sociales et des interactions individuelles microscopiques peut être considéré comme fondateur de la sociologie urbaine.

Ce qui caractérise l’existence dans la grande ville, c’est selon Simmel « l’intensification de la vie nerveuse, qui résulte du changement rapide et ininterrompu des impressions externes et internes », « la poussée rapide d’images changeantes, ou l’écart frappant entre des objets qu’on englobe d’un même regard, ou encore le caractère inattendu d’impressions qui s’imposent et s’opposent». C’est pourquoi elle réclame une plus grande capacité d’abstraction que la vie dans la petite ville, qui repose davantage sur la sensibilité au déjà connu et les relations affectives avec des concitoyens identifiables. Ainsi se crée chez l’habitant des grandes villes une compétence particulière, « un organe de protection – dit Simmel – contre le déracinement dont le menacent les courants et les discordances de son milieu extérieur : au lieu de réagir avec sa sensibilité à ce déracinement, il réagit essentiellement avec l’intellect ».

L’autre facteur de cette tendance à l’abstraction provient du fait que « les grandes villes ont toujours été le siège de l’économie monétaire », ce qui confère aux échanges entre les hommes une objectivité induite par l’empire des chiffres, et aux habitants une mentalité calculatrice qui s’accorde avec l’ampleur des flux économiques et commerciaux de la métropole, laquelle se comporte comme un gigantesque « marché » où consommateurs et producteurs ne se côtoient et ne se rencontrent jamais, et dont le seul trait commun devient la valeur économique abstraite de ce que les uns peuvent débourser et de ce que les autres peuvent produire. Comme le rappelle Philippe Simay dans sa copieuse et éclairante préface, « Marx et Engels, dans Le Manifeste du parti communiste, avaient déjà souligné le pouvoir de démystification sociale de l’argent, plongeant les valeurs les plus sacrées dans « les eaux glacées du calcul égoïste ». Le symbole de cette équivalence générale du chiffre, c’est l’omniprésence des horloges dans les grandes villes et des montres aux poignets des citadins. L’auteur de la Philosophie de l’argent s’accorde un instant ce rêve farfelu : « Si toutes les horloges de Berlin se mettaient soudain à indiquer des heures différentes, ne serait-ce que pendant une heure, toute la vie d’échange économique et autre serait perturbée pour longtemps. »

De tous ces éléments découle une autre caractéristique propre à l’habitant des grandes villes, un trait psychologique commun qui découle du processus d’adaptation au milieu spécifique : c’est le « caractère blasé », que Simmel désigne aussi comme une « mesure d’autoconservation au prix de la dévaluation de tout le monde objectif ».
 De là provient également l’attitude de réserve à l’égard des autres et du monde, sorte d’anesthésie préventive dans les relations sociales qui peut passer pour de l’indifférence ou de la froideur, une prise de distance qui peut tourner à l’aversion légère, voire à l’hostilité et à la répulsion réciproques. Autant que le lieu de la mixité sociale, la grande ville est l’espace du « cosmopolitisme », elle provoque des promiscuités, des frictions accidentelles qui viennent exacerber le sens de l’individualité. 
En outre, elle est également « le siège de la plus haute division du travail », au point que, comme le rappelle le sociologue, il y a eu à Paris le métier lucratif de Quatorzième : « des personnes signalées par des panneaux sur leur maison, qui, à l’heure du dîner, se tiennent prêtes dans un costume convenable pour qu’on vienne les chercher là où on se trouve treize à table ». Cela crée paradoxalement une forte interdépendance là où la culture individualiste de la grande ville vise au contraire à la distinction, à l’affirmation de sa particularité. D’où la recherche des signes distinctifs, à travers la mode, notamment, que l’auteur a étudiée dans un autre ouvrage, laPhilosophie de la modernité. L’apparence vestimentaire, unique moyen de gagner, en passant par la conscience des autres, une certaine estime de soi. « Car ici – je cite – la tentation de se présenter d’une façon mordante, condensée et la plus caractéristique possible, se trouve extraordinairement plus présente que là où les rencontres longues et habituelles veillent déjà à donner à l’autre une image sans équivoque de la personnalité. »

Jacques Munier
extrait du site :

2013-04-25

Des esclaves énergétiques de Jean François Mouhot




Des esclaves énergétiques:
réflexions sur le changement climatique
Préface de Jean-Marc Jancovici

« À travers sa consommation d’énergie, chaque Européen dispose désormais de 100 domestiques en permanence, qui s’appellent machines d’usine, trains et voitures, bateaux et avions, tracteurs, chauffage central, électroménager, tondeuse à gazon et téléskis »1
On entre un peu dubitatif dans un ouvrage affichant d’emblée une position que l’auteur assume comme possiblement outrancière : celle de comparer l’utilisation actuelle des énergies fossiles avec celle des esclaves aux siècles passés.
Et pourtant... À petites touches mesurées et prudentes, intégrant en elles-mêmes leurs propres contradictions2 et avec de solides arguments développés au fur et à mesure, Jean-François Mouhot3 finit par faire mieux que nous ébranler : cette comparaison plutôt surprenante a priori s’avère au total assez éclairante même si elle n’est pas, naturellement, parfaitement transposable.

Ce livre explore les liens historiques et les similarités entre esclavage et utilisation contemporaine des énergies fossiles et montre comment l’histoire peut nous aider à lutter contre le changement climatique. Il décrit d’abord le rôle moteur de la traite dans l’industrialisation au XVIIIe siècle en Grande-Bretagne, puis explique comment l’abolition de l’esclavage peut être pensée en lien avec l’industrialisation.
En multipliant les bras «virtuels», les nouveaux esclaves énergétiques que sont les machines ont en effet progressivement rendu moins nécessaire le recours au travail forcé. L’ouvrage explore ensuite les similarités troublantes entre l’utilisation des énergies fossiles aujourd’hui et l’emploi de la main-d’œuvre servile hier, et les méthodes utilisées par les abolitionnistes pour parvenir à faire interdire la traite et l’esclavage. Ces méthodes peuvent encore inspirer aujourd’hui l’action politique pour décarboner la société.

«Un livre brillant en même temps que profondément troublant, fondé sur une série de comparaisons extrêmement perspicaces et imaginatives entre esclavage et énergies fossiles. Les conclusions sont tout autant convaincantes qu’inquiétantes»
David Brion Davis, Université de Yale
 Un volume 14 x 22 de 160 pages,
ISBN 978.2.87673.554.5, 2011, 17 euros

Jean-François Mouhot est docteur en histoire de l'Institut Universitaire Européen. Il est chargé de recherches à l'Université de Georgetown (Washington) et à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris. Son premier livre, Les Réfugiés Acadiens en France (1758-1785) (Septentrion, 2009) a obtenu le prix Pierre Savard 2010.

Lire quelques extraits de presse
La tribune de J.-F. Mouhot sur leMonde.fr « Et nos enfants nous appelleront ‘barbares’ ».

Lire quelques extraits de presseLa tribune de J.-F. Mouhot sur leMonde.fr « Et nos enfants nous appelleront ‘barbares’ ».

2013-04-18

L’industrie de la contrainte de Frédéric Gaillard


IBM, Thales, Clinatec : un filet global de capteurs électroniques, des outils informatiques pour traiter des myriades de données, un laboratoire pour « nous mettre des nanos dans la tête ».
Nous entrons dans la société de contrainte. Au-delà de ce que la loi, les normes sociales et la force brute ont toujours imposé ou interdit aux sans-pouvoir, des innovations issues de l’informatique et des statistiques, des nano et neurotechnologies, des super-calculateurs et de l’imagerie médicale, permettent bientôt la possession et le pilotage de l’homme-machine dans le monde-machine. 
La gestion de flux et de stocks d’objets au lieu de la perpétuelle répression des sujets : macro-pilotage d’ensemble et micro-pilotage individuel. Voilà ce que montre ce livre à travers des cas concrets et leurs effets voulus autant qu’inéluctables.
 De ces exemples d’un mouvement général, il ressort : que la possession est l’état de ceux que gouverne une puissance étrangère (neuroélectronique) qui les prive de leur libre arbitre et en fait l’instrument de sa volonté ; que la guerre est une violence destinée à contraindre autrui à faire nos volontés ; que la technologie est la continuation de la guerre, c’est-à-dire de la politique, par d’autres moyens ; que l’innovation accélère sans fin le progrès de la tyrannie technologique. Que nul ne peut s’opposer à l’ordre établi ni au cours des choses sans d’abord s’opposer à l’accélération technologique.
128 pages | 12 x 18,5 cm | 2011
9,20 euros | isbn 978-29158306-2-0

2013-03-31

Le Tour de la France par deux enfants de G.bruno

Voici le best-seller, le chef-d’oeuvre de « lecture courante » en classe : Le Tour de la France par deux enfants. Publié en 1877, ce bréviaire, qui a aidé des millions de Françaises et de Français à s’armer en curiosité et intelligence, connut un succès sans précédent,avec 8 600 000 exemplaires vendus pendant un siècle ! Roman d’éducation à la française, ce Tour de la France est le récit du
voyage de deux enfants de 14 et 7 ans, André et Julien Volden, partis à la recherche de leur oncle.

 C’est le prétexte à un long périple à pied, en voiture, en bateau, dont chaque étape est l’objet d’une petite aventure qu’illustre généralement une maxime, une leçon de morale. Avec les deux jeunes garçons, le lecteur découvre les paysages et les activités des régions traversées, l’histoire de leurs grands personnages, la qualité humaine de leurs habitants, exaltant la fierté nationale dans la diversité des provinces.

Il est difficile de résister au charme nostalgique de ce petit livre illustré, à cette police de caractère typique d’une époque, celle de la France de Jules Ferry.



2013-03-07

Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde

Le Portrait de Dorian Gray est l'unique roman d'Oscar Wilde. Il le publie dans sa version définitive en 1891 . Cette œuvre hédoniste lui vaut une très grande notoriété, mais une partie du public anglais, sera choqué par l'immoralité du héros . Les nombreuses polémiques qui s'en suivront ne feront que renforcer le succès de Wilde

Dans sa préface, Oscar Wilde y développe sa théorie artistique :

"Dire d'un livre qu'il est moral ou immoral n'a pas de sens. Un livre est bien ou mal écrit - c'est tout."

Ce roman a pour héros, Dorian Gray, un dandy émerveillé par sa jeunesse et sa beauté, et qui mène une vie dissolue.

"Comme c'est triste! Je vais devenir vieux, horrible, effrayant. Mais ce tableau n'aura jamais un jour de plus qu'en cette journée de juin... Si seulement ce pouvait être le contraire! Si c'était moi qui restais jeune, et que le portrait lui vieillit! Pour obtenir cela, pour l'obtenir, je donnerais tout ce que j'ai! Oui, il n'y a rien au monde que je refuserais de donner! Je donnerais mon âme pour l'obtenir! "

Tels sont les mots que prononce le héros en admirant son propre portrait, que vient d'exécuter Basil Hallward, son ami peintre. Il tremble en pensant à sa jeunesse que le temps va emporter. Erreur funeste, car son vœu sera exaucé : l'aristocrate anglais va, certes, pouvoir rester éternellement jeune, mais ce vœu a un coût : c'est son portrait qui vieillira à sa place et qui sera progressivement marqué par les ans, les vices et les crimes.

Mesurant mal les conséquences de ce pacte, Dorian Gray célèbre les joies du temps présent. Libéré de tout obstacle, il goûte les plaisirs faciles. Très rapidement, il est gagné par la débauche et la dépravation et ne prône que jouissance, cynisme, et perversion. Incapable d'éprouver le moindre remords, il ne craint pas de devenir un assassin. Si les années passent, le visage éblouissant de Dorian Gray, lui, ne subit aucune altération. C'est son portrait, protégé de tout regard, qui accumule les stigmates de sa dépravation.

Un soir, Dorian Gray prend peur devant cet horrible tableau. Dans un geste désespéré, il le lacère avec un poignard. En fait, ce couteau, c'est  son propre coeur qu'il transperce. Au même moment son visage se métamorphose en celui du vieillard qu'il aurait dû être, abîmé par les cicatrices de la débauche. Le portrait, lui, reprend son éclat originel : celui d'un jeune homme à la beauté insolente.

2013-02-21

theorie générale et logique des automates de John Von Neumann



1948 un mathématicien de génie en entreprend la théorie. Dans un langage à la fois simple et rigoureux, John von Neumann se situe d'emblée au niveau des plus récentes recherches contemporaines (théorie des automates, théorie de la complexité). 



Né à budapest en 1903, John von Neumann est à l'origine de la construction du premier ordinateur. Considéré comme l'un des pères fondateurs de l'informatique, il en jette les bases théoriques, qui servent aujourd'hui encore dans nos micro-ordinateurs.

Surtout, il comprend dès 1950 que l'ordinateur n'est pas seulement un calculateur mais aussi une machine capable de travailler sur des informations autres que numériques. Il prévoit qu'une comparaison entre l'homme et la machine peut être fructueuse pour la science. S'intéressant alors à la biologie et plus particulièrement à la neurobiologie, il défend l'idée de réseaux de neurones formels, c'est-à-dire de machines conçues sur le modèle de notre cerveau, trente ans avant que de telles réalisations viennent sur le devant de la scène scientifique et technique.



Par là même, John von Neumann fonde les bases de ce qui deviendra la science des automates. 
Ce texte constitue donc un moment de l'histoire de la pensée scientifique et technique, en même temps qu'un document d'actualité, par le caractère prémonitoire de la réflexion.


2013-01-17

Traité de l'efficacité de Jullien François



Jullien construit un face-à-face entre la « méthode » européenne et la « voie » chinoise. Deux modes d’efficacité différents sont pensés dans chacun de ces mondes, linguistiquement et historiquement indifférents l’un à l’autre jusqu’au 19e siècle. Le monde européen modélise. Il s’agit de concevoir une fin – un telos – et de délibérer correctement afin d’identifier les moyens adéquats à l’atteinte du but visé. L’efficacité réside dans la réussite de l’application du modèle choisi au réel, de telle manière que celui-ci s’y conforme. C’est un réel saisi depuis l’extérieur qui est ainsi conçu. L’action doit opérer sur lui comme un geste ponctuel, décisif et hétérogène à son objet. Le projet doit être élaboré comme une suite coordonnée d’actions à exécuter, conformément à un plan établi, avec « méthode ». L’efficacité dépend des outils, de l’adéquation des moyens en vue de la fin et de la volonté de celui qui agit afin d’atteindre l’effet souhaité et d’ainsi modifier le réel.

La figure incarnant l’efficacité nous est familière : le démiurge (l’architecte) qui crée un nouvel état de choses. Mais la nature résiste à nos efforts ; des imprévus surviennent qui perturbent nos plans. « Le stratège [occidental] s’engage dans la bataille comme le pilote s’embarque sur la haute mer [...].18 » S’il vainc, on louera son coup de génie ou on saluera sa chance. Le héros, figure complémentaire de celle du démiurge, doit être béni des dieux. Sur papier, la situation est simple : un objectif (telos) et un plan d’action (methodos). Puis vient l’application et s’y greffent les circonstances, et la volonté et l’héroïsme qu’il faut leur opposer. L’efficacité (européenne) est celle du marin.

François Jullien dégage, en Chine, une autre pensée de l’efficacité – qu’il nomme « efficience » – qui n’a pas à projeter un plan sur le réel ni à déterminer l’adéquation des moyens aux fins. Si l’efficacité européenne résulte d’une application d’un modèle en vue d’une fin, l’efficience chinoise résulte d’une exploitation19 du potentiel de la situation. Le potentiel de situation est à entendre au plus près de ce qu’en physique on appelle l’énergie potentielle20. Il s’agit, pour le stratège chinois, de manipuler les conditions de manière à ce que les effets, impliqués par la situation, viennent d’eux-mêmes : « aider ce qui vient tout seul21 ». Le grand général n’est pas un héros qui, par son génie et sa chance, sort victorieux d’une bataille difficile et dangereuse. Au contraire, il ne s’engage dans la bataille qu’au moment où la situation est à son potentiel le plus élevé, lorsque l’eau accumulée en altitude va d’elle-même dévaler la pente et tout emporter sous son passage : « le grand général gagne des victoires faciles22 ». Ainsi, par exemple, le courage et la lâcheté ne sont pas des caractéristiques que l’on possède en propre mais sont produites par la situation. En fonction du potentiel de la situation, « les lâches sont braves » ou « les braves sont lâches23 ». L’effet découle de manière indirecte des conditions aménagées, et non pas directement sous l’effet d’une action qui tirerait sa force de la volonté des sujets. Le sage ou le stratège opèrent en amont, lorsque rien n’est encore cristallisé, et indirectement, sans effort sur le cours des choses et, par conséquent, sans résistance. En face d’une efficacité pensée en termes de moyens et de fin, F. Jullien dessine une efficience dont le ressort est le rapport des conditions aux conséquences.
« Le malentendu grec à cet égard est d’avoir tenu confondus ce qui est de l’ordre du but et ce qui est de l’ordre du résultat ; ou plutôt, plus insidieusement, d’avoir couché la logique de la conséquence sous celle – hypertrophiée – de la finalité : celle des processus sous le modèle de l’action et de la visée.24 »

L’efficience (chinoise) est discrète, continue et processive. La transformation se joue en amont de l’effet, au stade de l’invisible, lorsqu’aucune singularité n’est actualisée. Le stratège ou le sage font discrètement et indirectement croître le potentiel de la situation, en s’appuyant sur des facteurs favorables, en les favorisant. Il s’agit de faire en sorte que l’eau s’accumule en altitude, petit à petit, insensiblement, jusqu’à ce que, naturellement, d’elle-même, le potentiel soit tel qu’elle emporte tout sur son passage en s’engouffrant dans le relief qui lui a permis de s’accumuler, alors que dans le même temps, elle le modifie. Une autre image récurrente est celle du travail de la terre. La plante pousse d’elle-même ; il ne faut que – mais tout qui tente d’entretenir un potager sait que c’est déjà beaucoup – ameublir la terre, sarcler, biner autour de la pousse : « favoriser ce qui lui est favorable », aider son développement spontané. F. Jullien raconte l’histoire, tirée du Mencius25, d’un agriculteur qui, revenant chez lui, épuisé par sa longue journée de travail, explique à sa famille qu’il a passé la journée à tirer sur chacune des pousses de son champ, une par une, pour accélérer leur croissance. Le lendemain, il découvre un champ désert et ses plantations mortes. Cette histoire illustre l’inefficacité de l’action directe qui cherche à atteindre un but par le chemin le plus court : visée, volonté, effort. L’erreur inverse est de ne rien faire du tout, de négliger le champ. Il convient d’accompagner le procès de croissance spontanée de la plante, par un conditionnement continu, discret et indirect. L’efficience est celle de l’agriculteur.

EXTRAIT 
  Denis Pieret, «Efficacité et efficience selon François Jullien», Dissensus, N° 4 (avril 2011)
  http://popups.ulg.ac.be/dissensus/document.php?id=1151

Quelques mots à propos de :  Denis  Pieret

Denis Pieret est chercheur à l’Unité de recherches en philosophie politique et philosophie critique des normes à l’Université de Liège.

2012-12-10

LE GOLEM ET LA CYBERNÉTIQUE

Michel Faucheux:

 Maître de conférences de littérature française  à l’INSA de Lyon. Directeur de l’équipe de recherche Stoica-Leps  de l’INSA de Lyon, il mène des recherches  sur l’interaction littérature/sciences de la communication et sur la valeur symbolique des techniques. Plus généralement, ses travaux visent à développer et  fonder épistémologiquement le champ spécifique des recherches  en sciences humaines et sociales dans les écoles d’ingénieurs.

Article inédit faisant suite à une communication au colloque MEOTIC, à l'Institut de la Communication et des Médias (Université Stendhal), les 7 et 8 mars 2007. Mis en ligne le 15 novembre 2007.


Toute technique, engagée dans une culture, véhicule un imaginaire ; elle est traversée de récits qui  sont à l’œuvre à la fois dans le processus de conception et dans celui de son inscription sociale. Toute technique est engagée dans un processus de symbolisation.
Il y a là un vase champ de recherches que l’on peut nommer « les Technologiques » (Faucheux, 2005, p.61-70) par référence aux Mythologiques de Claude Lévi-Strauss et qui permettrait de mieux cerner le lien entre technique et imaginaire en articulant processus technique et récit symbolique. Autrement dit, il y a du langage dans l’artefact car la technique nécessite d'être racontée, parlée, mise en récit pour devenir objet de conception et parvenir mentalement socialement à exister. Il n'y a de technique qu’intériorisée par le récit qui, dans le même mouvement, autorise sa réalisation. Le récit est ce qui fait advenir la technique. C’est que le récit est universel, engageant le langage sous des formes elles-mêmes diversifiées, écrites, orales ou visuelles, traduisant par là une aptitude de l'être humain à raconter des histoires, des fictions qui simulent et modélisent à l'infini les possibilités d'une situation ou d'un objet (1) pour mieux leur donner sens et réalité. Comme l'écrit Gilbert Hottois, « l'inscription symbolique de la technique, sa prétendue assignabilité essentielle, gît dans le fait que, de tous côtés, des logoi (politiques, sociaux, esthétiques, théologiques, philosophiques etc.) se pressent et encerclent la technique, l'insèrent dans la culture, de telle sorte que nous ne rencontrons jamais la technique mais seulement des techno-logies : des discours qui ménagent à la technique une place et une justification symboliques : un sens.» (Hottois, 1984, p.52)

Nous devons étendre au domaine des sciences pour l'ingénieur le travail déjà entrepris  par les sciences humaines, lorsqu'elles ont appris à se penser comme écriture. Le saut épistémologique consistera alors à penser l'objet technique comme un artefact dont la matérialité même est prise dans des réseaux de discours et de récits. L'objet technique est, en effet, enveloppé de paroles qui prennent souvent la forme de mythes et construisent le support d’un imaginaire technique. Il relève d’une vaste symphonie de récits et de mythes, « les Technologiques » qui s’imbriquent entre eux et forment un vaste jeu  de variations et d’échos.

Non seulement, la technique actualise le mythe mais le mythe raconte la technique, c’est-à-dire la façonne, l’institue, l’interprète, en décrit symboliquement les virtualités, les possibilités, les usages et les limites, bref la questionne.
Ainsi, Norbert Wiener place explicitement la cybernétique dont il est le fondateur sous le signe de la légende du Golem qui module le mythe du double humain artificiel. Ce mythe situe  la  cybernétique  dans une généalogie symbolique.
Mais, si la technique actualise le mythe, elle l’interprète et lui donne une forme et un sens nouveau qu’il s’agisse pour Wiener de mettre en scène symboliquement la machine ou, plus essentiellement, la relation de l’homme à la technique.

La cybernétique et la legende du Golem

Archéologie d’une légende

Si elle se veut un programme englobant, une scienza nuova qui unifie tous les savoirs en transformant radicalement la figure du sujet humain par la transformation de son rapport à la machine (2) , la cybernétique souffre malgré tout d’un flou définitionnel qui autorise peut-être l’actualisation et le développement du mythe. Son ancrage est essentiellement la recherche militaire à laquelle participe Norbert Wiener. Dans le cadre du  projet AA Predictor, celui-ci met au point avec d’autres chercheurs un dispositif servo-mécanique de tir anti-aérien capable de prévoir sur une base probabiliste les mouvements de l’ennemi. Comme le remarque Cécile Lafontaine, « c’est en fait une véritable ontologie de l’ennemi qui se profile derrière le AA Predictor. Vu à travers le prisme métallique de l’aviation militaire, l’ennemi prend les traits d’un dispositif servo-mécanique. » (Lafontaine, 2004, p.34) En effet, le dispositif AA Predictor efface la séparation entre homme et machine, devenus tous deux constitutifs d’un même système.

Le terme « cybernétique » vient du grec kubernesis qui renvoie à l’action de gouverner un navire. Il désigne une approche logico-mathématique traitant des processus de communication et de commande autour de laquelle s’élaboreront les fondements de l’informatique et de l’intelligence artificielle.

« Nous avons décidé de désigner le champ entier de la théorie du contrôle et de la communication, aussi bien dans les machines que chez les êtres vivants sous le nom de Cybernétique. » (Wiener, 1952, p.287-288)
La cybernétique étudie la façon dont l’information circule et s’organise, commune aux machines et aux êtres vivants, ce qui permet de contrôler et gouverner. Gouverner, c’est maîtriser la circulation et l’organisation de l’information, penser la manière dont l’information fait système, avec effet de rétroaction.

De fait, la cybernétique, héritière de la recherche militaire, vise à concevoir des techniques capables de prévoir, gouverner, c’est-à-dire d’enrayer aussi un désordre humain dont la Deuxième Guerre Mondiale a offert un exemple. Postulant un effacement de la séparation homme/machine, tous deux faisant partie d’un même système d’information, elle autorise la référence au mythe de la créature artificielle, et plus précisément du Golem.

Le Golem, mythe fondateur de la cybernétique

En 1964, Norbert Wiener rédige un petit ouvrage God & Golem Inc où il place la cybernétique sous le signe du Golem, incarnation de la pensée mythique et religieuse. Pour lui, en effet, « la machine (…) est l’homologue moderne du Golem du rabbin de Prague. » (Wiener, 2000, p.111). Qu’est-ce que le Golem ? Une créature d’argile créée par magie. Le mot « Golem »  est un mot hébreu qui apparaît au Psaume 139 :16 dans la Bible. Il désigne la « masse informe » à laquelle Dieu aurait donné le souffle, permettant à celle-ci de devenir « adam », l’être premier provenant de la terre et composé de sang («dam ») et d’une «étincelle » divine (la lettre «aleph »).
L’histoire du Golem connaît plusieurs versions. Dans la version polonaise, relayée par Jakob Grimm (Entstehung der Verlagspoesie, 1808), Achim von Arnim (Elisabeth d’Egypte, 1812) ou Clemens Brentano (Erklärung der sogennanten, 1814), le Golem est créé par le rabbin de Chelm qui trace sur le front de la créature d’argile le mot Emeth (« vérité »). Le mot Emethanime le Golem. Lorsqu’ est retranchée la lettre Aleph, demeure le mot Meth (« mort ») : le Golem s’effondre alors.

Dans la version pragoise, parue au XVIIIe siècle et diffusée en 1837 par Berthold Auerbach dans Spinoza ou par le journaliste Franz Klutshak, le Golem est créé par le rabbin Loew de Prague (l5l3-l6l0) selon une procédure magique un peu différente. Au terme de sa création, le rabbin Loew place dans la bouche du Golem une feuille de papier portant le nom mystérieux et ineffable de Dieu, car le pouvoir de donner forme à l’informe et d’animer la matière n’est qu’un reflet du pouvoir divin.

C’est cette version que reprend Gustav Meyrinck dans le célèbre roman le Golem paru en 1915. « C’est alors que, dans le secret de la mémoire, se réveille en moi la légende du fantomatique Golem, de cet homme artificiellement créé auquel un rabbin expert en kabbalistique donna forme un jour ici même, dans le ghetto, à partir de la substance élémentaire, et conféra une existence d’automate dépourvue de toute pensée, en insérant dans sa mâchoire une formule chiffrée magique. » (Meyrinck, 2003, p.58)
Dans la légende, le Golem  est là pour remplir toutes les corvées à la place de son maître, se mettre au service des Juifs de Prague voire les défendre, mais il ne peut parler. Le jour du Shabbat, il ne doit avoir aucune activité comme les autres créatures de Dieu. Voilà pourquoi, chaque vendredi, le rabbin ôte de la bouche de celui-ci le papier sur lequel est inscrit le nom de Dieu, jusqu’à ce que, par mégarde, il oublie de le faire. Le Golem se met alors à dévaster le ghetto. Lorsque le rabbin arrive enfin à enlever la feuille de papier de la bouche de la créature, celle-ci est aussitôt réduite en poussière.

La référence de Wiener à la légende du Golem n’est pas fortuite : ainsi, Gershom Scholem, dans une allocution prononcée le 17 juin 1965 à Rehovot pour célébrer l’inauguration du nouvel ordinateur construit par le docteur Haïm Pekeris, donne solennellement à celui-ci le nom de Golem. Il fait, en outre, du rabbin Loew l’ancêtre spirituel de Norbert Wiener : «Il faut rappeler aussi  que le rabbi Loew fut l’ancêtre spirituel de deux autres juifs, Johann Von  Neumann et Norbert Wiener, qui contribuèrent plus que quiconque à l’entreprise de magie d’où est sorti le Golem moderne. En ce jour, nous avons le privilège de célébrer la naissance de la dernière incarnation de cette entreprise de magie, le Golem de Rehovot. Oui, en vérité, le Golem de Rehovot pourrait bien être la réplique du Golem de Prague. » (Scholem, 1974, p.472-473)
 Cette référence situe la cybernétique dans la généalogie imaginaire des créatures artificielles rêvées par l’homme à l’intérieur d’une tradition mythique de portée universelle mais qui prend sens d’abord dans la tradition religieuse juive. Elle est, pour Wiener, légitimée par trois éléments caractéristiques de la cybernétique :
« L’un concerne les machines auto-adaptatives, c’est-à-dire capables d’apprentissage, un deuxième, les machines capables de se reproduire et le troisième, la coordination entre l’homme et la machine. »(Wiener, 2000, p.53)
Ainsi Wiener relance-t-il le mythe : il le réactualise mais aussi le réinterprète en donnant une dimension mythique à la cybernétique.

La cybernétique et les mythes de la machine

La machine à l’image de l’homme
Le Golem, symbole de la machine, est l’être créé par des moyens magiques et artificiels qui dupliquent l’acte divin de création d’Adam, le premier homme. Toute création est une imitation : si l’homme est à l’image de Dieu, la machine-Golem duplique l’homme.

«  L’homme fait l’homme à son image. C’est là, semble-t-il, l’écho ou le prototype de l’acte créateur grâce auquel Dieu est censé avoir fait l’homme à son image. Quelque chose de semblable n’aurait-il pas lieu dans le cas moins compliqué (et donc plus aisément compréhensible) des systèmes non vivants que nous appelons machines ? » (Wiener, 2000, p.53)
Mais, il faut s’entendre sur le terme « image ». La machine-Golem est une image, non pas picturale mais « opérante », de l’homme (Wiener, 2000, p.55). Elle le duplique dans certaines de ses fonctions.

C’est aussi que la créature permet de révéler, comprendre le créateur. La machine est à l’image de l’homme parce que l’homme fonctionne comme une machine. Déjà, dansCybernétique et société, Wiener écrivait : « je soutiens que le fonctionnement de l’individu  vivant et celui de quelques machines très récentes sont précisément parallèles. » (Wiener, 1952, p.28). De fait, pour la cybernétique le support physique est indifférent et hommes et machines relèvent d’un même être informationnel qui engendre un fonctionnement parallèle, si ce n’est identique.

La machine substitut de l’homme

Si pour Wiener, la machine se place sous le signe du Golem, c’est qu’elle a la capacité d’apprendre, comme le montrent certaines machines de jeux auto-adaptatives (Wiener, 2000, p.42). C’est aussi qu’elle peut se reproduire, ce dont témoigne le transducteur, « la machine comme instrument et comme message » (Wiener, 2000, p.58) étant susceptible de s’auto-engendrer. Cette double capacité d’apprentissage et de reproduction, si elle autorise la référence au mythe de la créature artificielle, réactualise aussi le mythe du remplacement de l’homme par ses réalisations techniques.

 La cybernétique, en développant une science des systèmes appliquée aux mécanismes fabriqués ou vivants, accomplit, en effet, le programme d’une autonomisation de la machine, inauguré, un siècle auparavant, par la machine à vapeur : « La nouveauté de la machine industrielle provient donc de son accouplement à un moteur qui tire son pouvoir d’un feu interne. Elle est déjà un robot au sens commun puisqu’elle fournit du travail sans qu’apparemment personne en soit à l’origine. En cela, elle marque une discontinuité majeure avec la machine à l’ancienne qui se concevait  comme un moyen de démultiplier la puissance vivante, celle des hommes, esclaves souvent des animaux, bœufs et équidés principalement, ou bien empruntait  provisoirement à la terre sa force vive qu’elle lui rendait, eau, vent ou même soleil dont les végétaux avaient retenu une faible part de la force. » (Gras, 2003, p.14)

Ce programme ne fait que renouveler le mythe d’une machine intelligente se substituant aux hommes dans la mesure même où la cybernétique est parfois assimilée à la robotique. Ainsi, en 1960, Manfred Clynes et Nathan Kline inventent le mot cyborg (« cybernetic organism ») pour désigner un être qui, à la place de l’homme, pourrait survivre dans l’espace extra-terrestre. De même, si Gershom Scholem identifie, comme on l’a vu, ordinateur et Golem, Norbert Wiener, dans God & Golem Inc, constate que l’homme a tendance à se décharger mais aussi à se déresponsabiliser au profit de la machine, ce qui implique un transfert de rôle et de pouvoir. Pour illustrer son  propos, de manière significative, il fait référence à la pièce de théâtre de Karel Capek, RUR  (1921) où apparaît pour la première fois le terme de robot et qui raconte l’histoire d’une révolte de robots supplantant les hommes (Wiener, 2000, p.77).

Plus généralement, la cybernétique, en ouvrant la voie à une conception purement informationnelle de l’être humain, active, en outre, le fantasme d’une machine, qui, souvent identifiée à un ordinateur, éclipserait l’homme d’autant plus que ce dernier apparaît lui-même comme une machine qui ne cesse de reproduire son image, c’est-à-dire son mode de fonctionnement, dans ses productions techniques.

Mais, le mythe du Golem met aussi en scène, de manière plus essentielle, la relation de l’homme et de la technique, la coordination de l’homme et de la machine.  Il la met en situation tout comme il la met en question.

L’homme et la technique

Le mythe de l’apprenti sorcier

Le Golem échappe à son créateur et engendre lui-même destruction et désordre. La légende peut ainsi être lue comme la dénonciation du risque que porte en elle la cybernétique. Elle réactive le mythe de l’apprenti sorcier auquel Wiener fait explicitement référence, qu’il cite le poème de Goethe « l’apprenti sorcier » ou écrive : « j’ai indiqué que la réprobation associée jadis au péché de sorcellerie s’associe à présent dans de nombreux esprits aux spéculations de la cybernétique. » (Wiener, 2000, p.71). Wiener souligne le danger d’une machine autonome, soumise à « la rigidité », programmée de manière mécanique, et plaide pour une régulation de la machine par l’homme. Tel est aussi le sens de la légende du Golem repris finalement en  main  par son créateur, fût-ce pour être détruit.

De fait, dans Cybernétique et société, Wiener soulignait déjà le danger que représente le transfert irréfléchi de l’homme à la machine : « Tout appareil construit  dans le but de prendre des décisions s’il ne possède pas la capacité d’apprendre, respectera la lettre et non pas l’esprit. Malheur à nous si nous le laissons nous guider et si nous n’examinons pas auparavant les lois de son action et les principes, humainement acceptables ou non, de sa conduite. » (Wiener, 1952, p.262).

De même, Wiener anticipe aussi le danger d’un homme réduit à la machine dès lorsqu’il devient un simple rouage d’un dispositif machinique plus vaste, abdiquant ainsi son statut d’individu qui n’est plus sollicité par de vraies questions : «  parmi les machines dont j’ai parlé, certaines n’ont pas de cerveau d’airain ni des muscles de fer. Quand les atomes humains, au lieu d’être utilisés selon leur droit intégral, en tant qu’individus responsables, sont étroitement unis pour composer une organisation au sein de laquelle ils interviennent comme autant de pignons, de leviers et de bielles, il importe peu que leur matière première soit constituée par de la chair et des os.

Tout ce qui est utilisé en tant qu’élément d’un dispositif machinal est un élément de la machine. Tant que nous confierons nos décisions à des machines métalliques ou bien à ces immenses appareils mécaniques vivants que sont les bureaux, les laboratoires, les armées et les corporations, nous ne recevrons jamais de justes réponses à nos questions à moins de poser enfin des questions justes. » (Wiener, 1952, p.263)

Ainsi, redistribuant le sens, expérimentant et anticipant les usages dans l’ordre de la fiction, le mythe interroge. Il dit les limites du rêve cybernétique et oblige à questionner la relation de l’homme et de la technique : «Quel est le statut de l’homme et de l’objet dans un monde envahi par les choses, où « le voile d’artificialité » de la production industrielle s’introduit entre l’être et les choses ? (Moles, 1971, p.250). Jusqu’où l’homme est-il maître des choses, de ses créations comme de la vie et du destin ? Jusqu’où une procédure de contrôle est-elle possible ? L’homme peut-il programmer une machine de manière adéquate alors qu’il ignore sa programmation véritable ? » ou, plus précisément : « Pourquoi les savants atomistes du Projet Manhattan ont-ils continué à mettre au point la bombe atomique alors que le régime nazi s’était effondré ? » (Tant on sait que la mise au point de la bombe atomique révolta Wiener).

La machine, symbolisée par le mythe, se met ainsi nous interroger, échappant au silence du Golem.  Le processus de symbolisation donne à dire, comme si parole était alors donnée à la technique.

Comme l’écrit Charles Mopsik dans sa préface à God and Golem inc :« le Golem est moins le paradigme de la machine humanisée, de la matière rendue animée et programmée, que le symbole de la méconnaissance par l’homme de ses propres intentions et de ses désirs véritables. » (Wiener, 2000, p.14)
Ainsi, tels le Golem de Prague, les savants atomistes du Projet Manhattan allèrent jusqu’au bout de la tâche pour laquelle ils s’étaient programmés : la mise au point de la bombe atomique, alors même que leur but initial, vaincre l’Allemagne nazie avait été atteint. La bombe atomique lâchée sur Hiroshima et Nagazaki fut utilisée pour une destruction autre que celle qui avait été programmée.

Golem et médiation
Le mythe met en scène la relation entre l’homme et la technique. Il l’organise, jouant un rôle médiateur. De fait, le Golem, « masse informe », « vide d’âme » mais aussi modelé par l’homme, être transitoire, être de transition, est lui-même, comme le montre Philippe Breton, une figure médiatrice (Breton, 1995, p.153)  entre :
-  l’humain et le divin, puisqu’il lie conception magico-technique et Création.

- les hommes eux-mêmes : le Golem, placé au service de la  communauté des juifs de Prague, est là  pour aider à sa survie. De fait, à l’exemple du Golem, toute machine produit du lien social. Elle engage dans une aventure collective et regroupe autour d’elle une société.

- entre l’homme et la technique. Le Golem suggère finalement le destin lié de l’homme et de la technique. L’outil n’est pas un simple instrument qui prolonge l’homme, il est une part de son être. Il y a, en effet, une « ontologie technique » (selon l’expression de Gilbert Simondon). L’être de l’homme et celui de la machine sont mêlés. Telle est la leçon du Golem : celui-ci doit son existence a la main dont il est issu  et qui peut, à tout instant, le détruire, le ramener à la poussière d'où elle l'a extrait. La légende du Golem nous apprend la part humaine de la machine qui, si elle est souvent pour nous « l’étrangère », porte néanmoins la marque de « l'humain méconnu », la marque ontologique : « (…) la machine est l’étrangère ; c’est l’étrangère en laquelle est enfermé de l’humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant pourtant de l’humain. » (Simondon, 1958, p.9)
Dans l’ordre de l’imaginaire, le Golem médiateur assure le passage entre l’être de l’homme et celui de la machine. En greffant sur la machine une marque ontologique, il permet à l’homme de se l’approprier symboliquement.

La légende du Golem permet de lire les possibilités et les limites de la cybernétique, en expérimentant les virtualités, les usages de celle-ci dans l’ordre de la fiction.  Ainsi, elle redonne sens au mythe tout en instituant socialement la technique par le biais de l’imaginaire. Ce sens est ontologique : notre être se lit aussi dans l’être de la machine. Dans la civilisation industrielle et post-industrielle, ce n’est pas un monstre, créature des dieux, qui, tel le sphinx du mythe grec, détient la vérité de l’énigme humaine mais une figure artificielle, un être magico-technique, le Golem.

Mais quel est le sens de ce lien qui nous relie à la technique ? Quel est le sens de la médiation opérée par le Golem, lorsqu’on ne sait plus, au bout du compte, si  c’est la machine qui porte l’empreinte humaine ou l’homme qui porte la marque symbolique de celle-ci ? Lorsque se brouille la relation entre l’homme et la technique. Lorsque la légende affirme, de la même façon, la force créatrice du langage, que celle-ci permette à l’homme d’animer le Golem en usant du nom de Dieu, d’identifier l’être et la machine à des êtres informationnels ou, plus généralement, d’instituer la technique.

La légende du Golem nous invite moins à nous arrêter à la réponse figée d’une énigme qu’à nous mesurer à l’ouverture infinie d’une question, la question de nous-mêmes. Lorsque la cybernétique acquiert la valeur symbolique d’un acte de Création qui redistribue la relation de l’homme et la machine, le processus d’innovation technique ne peut qu’entrer « en collision » avec la question ontologique au point de faire voler en éclats nos anciens cadres de pensée.

Notes
(1) J-M Schaeffer, Pourquoi la fiction?, Paris, Seuil,  1999, p.212 "le mode d'opération de la fiction (sous toutes ses formes) est celui d'une modélisation mimétique."
(2) Comme le montre le contenu des conférences Macy qui fondent la cybernétique. CF S J Heims, The Cybernetics group, 1946-1953, Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 1991

Références bibliographiques
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